COVID-19

Qui lave la main invisible ?

Quel prix paierons-nous pour la crise, financièrement, politiquement et idéologiquement? Les prédictions de notre chroniqueur.
Photo: U.S. Department of Agriculture

Vous avez bien compris : il faut se laver les mains le plus souvent possible. Voilà ce que suggérait déjà Denise Bombardier, le 2 mars, alors qu’elle racontait son passage au casino et prévoyait que tout se passerait bien si on gardait notre calme. Près de 20 jours plus tard, la voilà sortie de son casino et nettement moins calme. Elle joint sa voix au chœur qui chante la gloire de François Legault, «un homme blanc, hétérosexuel, marié, nationaliste et de culture chrétienne» qui aurait cette ultime qualité de ne pas croire à «l’abolition des frontières et du genre».

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Une telle période de crise permet donc aux polémistes réactionnaires de critiquer et culpabiliser leurs ennemis de toujours : féministes, multiculturalistes, anticapitalistes, etc. Le Dr. Bock-Côté s’est empressé de conclure que c’est la faute du multiculturalisme si Justin Trudeau hésitait à fermer les frontières. Le Dr. Bock-Côté a ceci de rassurant qu’on aura toujours le même diagnostic, très rapidement, sans rendez-vous et même sans consultation.

Pour sa part, Denise Bombardier déclarait que «Nous n’avons pas besoin de […] la logorrhée de la lutte des classes. La COVID-19 est un virus qui n’a jamais lu Marx et Engels. Il ne fait de cadeau ni aux riches ni aux pauvres. […] Oui, le confinement dans des résidences luxueuses n’a pas de comparaison avec celui des gens qui vivent dans des lieux misérables. Mais la peur, l’angoisse et la souffrance habitent les uns comme les autres […] la maladie et la mort […] nous rendent tous égaux.» La chroniqueuse expliquait aussi que «l’inclusion si chère aux mondialistes et aux communautaristes va donc reculer», tout comme «le relativisme, qui a entraîné la perte des repères traditionnels».

Crise et backlash

On rejoue le même scénario post-11-Septembre, aux États-Unis, documenté par la journaliste féministe Susan Faludi. La crise servait d’excuse à une (re)valorisation du virilisme ostentatoire et à un (autre) backlash antiféministe.

Selon le magazine People, le secrétaire de la guerre, Donald Rumsfeld, était considéré comme l’homme le plus sexy du pays! François Legault remporterait certainement la palme aujourd’hui, si on sondait le bon peuple confiné.

Susan Faludi avait colligé des titres d’articles évocateurs, dont Real men are back (les vrais hommes sont de retour) et Comeback of the Alpha Male (le retour du mâle alpha) , et rapporté ces propos du Washington Times : «Peut-être que le nouveau climat de danger […] va calmer l’agitation anti-mâle que nous avons dû subir pour trop longtemps» (Fear and Fantasy in Post-9/11 America, 2007, p.21). On reconnait ici la même approche chez Denise Bombardier.

La crise nous réserve toutefois de belles surprises. Ainsi, la meute de Québecor ne nous parle plus de l’islam, du foulard ou du burkini, principales menaces hier encore pour la civilisation. Mieux encore, Sophie Durocher déclarait : «Je ne suis pas habituellement adepte de vocabulaire marxiste-léniniste, mais je reproduis ici un graffiti espagnol : “La romantisation du confinement est un privilège de classe”». La chroniqueuse saluait, comme bien d’autres, la multitude des «petites mains» qui s’activent un peu partout, pour permettre aux personnes qui peuvent télétravailler de rester bien à l’abri. Plusieurs féministes l’ont dit, les femmes comptent pour la majorité de ces «petites mains» qui s’activent en se mettant à risque, sans oublier le travail gratuit à la maison des mères, des conjointes et des «aidantes naturelles».

Social-démocratie et coronavirus

Notre «bon père de famille» en appelle maintenant à une vaste mobilisation de bénévoles pour aider les groupes communautaires qui aident les personnes démunies, isolées, en crise. Une fois de plus, l’État ne peut rien faire sans le peuple, et même sans bénévoles. Les petites mains doivent encore laver la main invisible du marché, toujours incapable de se laver elle-même, et qui conséquemment transmet en permanence les germes de la prochaine crise.

Le Québec se souvient bien de la manière dont le capitalisme — le patronat — se fiait à la charité chrétienne — la Providence — pour offrir la «soupe populaire» à qui ne parvenait pas à tirer son épingle du Monopoly. Hospices, hôpitaux, orphelinats, asiles, souvent avec confinement forcé, voilà ce que la belle société offrait aux nécessiteux (comme le rappelait dernièrement l’exposition «Déjouer la fatalité : pauvreté, familles, institutions». Là encore s’activaient surtout des femmes : religieuses, infirmières, dames patronnesses.

Depuis, l’État-providence a pris le relais, récupéré les hôpitaux et les écoles et laissé les groupes communautaires «gérer» la misère à bon prix, pour de maigres subventions et quelques modestes salaires toujours menacés par les nouvelles règles des nouveaux programmes aux nouvelles exigences.

Il y a 30 ans, Margaret Thatcher, cette «bonne mère de famille» blanche, hétérosexuelle, mariée et de culture chrétienne, lançait son slogan There is no alternative (il n’y a pas d’autre choix), pour justifier les politiques d’austérité prétendument inévitables en raison de la mondialisation. Elle affirmait aussi que there is no such thing as society (la société, ça n’existe pas), en réponse aux personnes qui — selon elle — attendaient de l’État toutes les solutions à leurs problèmes. Voilà deux piliers idéologiques du néolibéralisme, cette doctrine qui prétend qu’il faut sabrer les dépenses publiques, rogner les protections sociales, se méfier des syndicats et des mouvements sociaux, et renvoyer chaque individu à son sort, dont il serait seul responsable.

Il s’agit bien d’une idéologie, car la pratique est souvent toute différente du côté de l’État-providence pour les firmes privées. Dans ce cas, il y a toujours une alternative possible, par exemple en 2008 quand les États ont versé des centaines de milliards de dollars pour sauver les banques.

Contrairement à ce que prétendent les idéologues néolibéraux, l’État peut toujours être providentiel et en appeler à la société pour laver la main invisible du marché.

Il est trop tôt pour prédire l’avenir. Mais si je m’y risquais, je parierais que «notre bon père de famille» attendra son prochain mandat pour nous expliquer, sur son ton de mon’oncle, qu’il n’a pas d’autre choix que de couper partout en raison du déficit et de la dette publique, surtout dans les services publics, surtout chez les groupes communautaires. Quant à la misère ordinaire, ignorée en temps normal par tous les «bons pères de famille», il s’en lavera les mains.

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