COVID-19

À l’ère du coronavirus, les journalistes cherchent l’équilibre

Réflexion sur le rôle des médias dans la couverture de la COVID-19
Photo: Charles Deluvion

Les premiers jours de la réponse du gouvernement caquiste à la COVID-19 ont suscité peu de critiques dans les médias. Les quelques improbateurs se sont rapidement fait rabrouer par les internautes, et les journalistes les plus insistants ont récolté des réponses visiblement irritées lors des points de presse quotidiens. Il semble que ces dynamiques soient monnaie courante en temps de crise.

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« Dans une perspective historique, lors de situations de crise apparaît un phénomène de ralliement autour du drapeau (en anglais : Rally around the flag). Il y a une tendance des journalistes à être plus accommodants ou moins critiques. Ils veulent éviter de paraître comme les acteurs qui mettent des bâtons dans les roues à une société en crise où le politique fait du mieux qu’il peut », explique le professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal, Simon Thibault.

Il cite notamment l’exemple du témoignage mensonger de la jeune Nayirah al-aba, qui à l’aube de la première Guerre du Golfe en 1990 avait relaté devant une commission du Congrès américain des atrocités commises sur des poupons par l’armée irakienne de Saddam Hussein. Ce témoignage, devenu célèbre pour avoir nourri l’argumentaire pro-intervention américaine, est également devenu l’emblème d’un journalisme peu méfiant en contexte d’urgence.

Dans un moment où, aux yeux du public, la cohésion sociale prime sur la diversité d’opinions; critiquer le gouvernement est devenu moins naturel pour les journalistes.

Bien que la situation actuelle au Québec en diffère, un parallèle peut tout de même être dressé avec certaines périodes de conflits. « L’exemple qui me vient le plus rapidement à l’esprit est le cas de l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Dans la foulée du 11 septembre, il y a eu un mouvement de patriotisme et de soutien [au gouvernement], énonce au bout du fil la directrice du Centre d’études sur les médias et professeure de communication à l’Université Laval, Colette Brin. On avait d’ailleurs vu un appui à George Bush similaire à celui que l’on observe envers François Legault », complète-t-elle.

L’appui de la population à hauteur de 95% dont jouit François Legault dans sa gestion de la crise ne peut être ignoré des journalistes. Critiquer le gouvernement leur est ainsi devenu moins naturel, surtout dans un moment où, aux yeux du public, la cohésion sociale prime sur la diversité d’opinions.

« Quand les médias commencent à faire un travail plus critique, c’est alors normal de voir des réactions comme celles que l’on a vu à l’égard des journalistes de la tribune parlementaire», explique Colette Brin.

On peut en effet penser aux commentaires acérés sur les réseaux sociaux et les sites de différents médias qui dénoncent l’ombrage que porte par moment la couverture médiatique à la performance du gouvernement Legault. «Mais ça ne doit pas empêcher les journalistes de faire leur travail», précise la spécialiste.

Trouver l’équilibre en période de crise

«C’est un exercice d’équilibre pour la presse qui n’est facile, où elle doit être un acteur qui dissémine l’information du politique tout en posant des questions parfois difficiles», avance le chercheur qui étudie médias avec une perspective internationale. Oeuvre funambulesque que de naviguer cette double tâche, où les journalistes doivent transmettre des informations vitales provenant du gouvernement tout en honorant leur rôle de chien garde.

Mais jusqu’où la presse doit-elle collaborer avec les autorités gouvernementales?

La presse le fait parfois comme lorsqu’on lui demande de taire le nom de personnes qui ont commis des actes terroristes pour éviter de faire de la publicité à ces acteurs. La presse collabore, car c’est dans l’intérêt du public et qu’elle ne veut pas jouer le jeu de la propagande des organisations terroristes. » - Simon Thibault

Cette collaboration n’est pas considérée comme de la censure ou de la complaisance, mais plutôt comme une reconnaissance par les médias de leur responsabilité sociale. La couverture de la COVID-19 implique une réflexion similaire, où collaborer avec les autorités sanitaires n’équivaut pas nécessairement à de la docilité.

Les journalistes semblent avec le temps atteindre ce juste milieu. «Normalement, plus la crise dure, plus les questions difficiles sortent. Et on l’a vu dans les points de presse du trio du gouvernement [composé de la ministre de la Santé et des Services sociaux Danielle McCann, du premier ministre François Legault et du Directeur de la Santé publique du Québec, le Dr Horacio Arruda] où des questions plus serrées sont posées», expose le professeur.

La conférence de presse du 31 mars en constitue d’ailleurs un exemple éloquent. Différents médias ont questionné le trio quant à l’annonce du premier ministre d’un manque d’équipement à prévoir d’ici trois à sept jours. Des questions directes telles que «Qu’est-ce qui explique ce revirement de situation, une mauvaise évaluation des stocks?» ou encore «Votre “plan B” s’il manque de matériel médical, c’est quoi?» ont été posées par les journalistes, non sans susciter une certaine irritation chez les trois hôtes du point de presse.

Des tribunes controversées

La décision des médias de relayer en direct les points de presse quotidiens n’est pas anodine.

Aux États-Unis, des observateurs arguent que cette tribune ne devrait pas être octroyée au Président, qui tient aussi des sessions de communication sur la COVID-19: «Le problème avec Trump est qu’il partage parfois bel et bien de l’information, mais que la majorité de ses propos sont ridicules. Il ne véhicule pas des faits, il ment et exagère, avance la professeure de communication de l’Université de Pennsylvanie, Barbie Zelizer. Dans un tel cas de figure, il faut stopper la diffusion en direct et prendre le temps d’évaluer ce qu’il dit afin de sélectionner les segments pertinents à partager.»

Les médias devraient ainsi douter de leur décision de partager en direct le discours d’autorités sceptiques des avis scientifiques.

Pour Colette Brin, le Québec ne fait pas face aux mêmes dysfonctionnalités que les États-Unis.

«Même si l’on considère que le gouvernement caquiste fait bien les choses, il doit quand même répondre de ses décisions et il continue de le faire dans ces points de presse», partage-t-elle.

Les rendez-vous quotidiens mis en place par la CAQ demeurent ainsi souhaitables, un avis partagé par Simon Thibault: «Je pense que dans un contexte de crise ça se justifie d’avoir une diffusion simultanée, surtout que beaucoup d’enjeux d’intérêt public sont divulgués».

La professeure de l’Université Laval note par contre qu’il s’agit d’un exercice qui puisse surprendre la population: «On n’a pas l’habitude comme citoyens de suivre des points de presse et d’assister au travail des journalistes en direct comme c’est le cas actuellement. Si l’on reprend l’analogie de l’usine à saucisse, on ne veut pas voir comment c’est fait, on veut seulement voir le résultat», exemplifie-t-elle à la blague.

Comme de fait, les réseaux sociaux abondent de commentaires de citoyens fatigués d’entendre les mêmes questions aux points de presse. Un symptôme probable de la méconnaissance du modus operandi journalistique.

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