Itinérance

Entre la rue et la prison

Photo: commons.wikimedia.org

L’histoire que je vous raconte aujourd’hui est celle de Michel, un itinérant montréalais. Lorsque je l’ai rencontré, il venait de sortir de prison, quelques heures auparavant.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Le récit que Michel me raconte débute au moment de son enfance, une époque de sa vie marquée par la violence, la criminalité, les mauvais traitements et l’autorité paternelle. Dans le logement du quartier Hochelaga où il a été élevé, Michel a dû, dès son jeune âge, faire face à la réalité de son environnement familial, un écosystème dominé par le mâle alpha, soit un père alcoolique et agressif, habité par un grave trouble de bipolarité. Sa quotidienneté fut ponctuée par de nombreux sévices physiques et psychologiques à l’égard de sa mère, mais également à l’endroit de ses frères et de lui-même.

Quelques années plus tard, à l’adolescence, Michel était devenu un petit tough, un fugueur et un décrocheur. Son imaginaire déjà imprégné par la violence familiale, mais également par celle de son quartier, il décida de rejoindre un petit groupe criminalisé. Ce fut le début d’une fréquentation hasardeuse qui le mena vers la délinquance; la vente de drogues et les vols à l’étalage constituaient l’essentiel de ses activités, jusqu’à ce qu’il soit arrêté, une première fois à l’âge de 18 ans, pour trafic de stupéfiants et recyclage des produits de la criminalité. Verdict: Coupable! Peine: 14 mois de prison.

Michel fit donc son entrée à Bordeaux; selon ses dires, un monde de possibilités s’ouvrait alors à lui. Ainsi, pendant qu’il purgeait sa peine, Michel tissa un nouveau réseau de contacts. Bien entendu, à sa sortie de prison, Michel n’avait aucunement l’intention d’intégrer l’économie légale; il décida de mettre à profit ses nouvelles relations sociales pour accroître ses activités criminelles. La vie était belle, la drogue coulait à flots et les femmes étaient nombreuses. Michel était définitivement devenu un criminel endurci. La vie qu’il menait le poussa cependant à toujours consommer davantage, jusqu’au jour où sa consommation dépassa ses ventes.

Michel commença donc à accumuler des dettes de drogues, le poussant toujours plus loin dans les profondeurs de la criminalité. Sa toxicomanie avait, en ce sens, pris le dessus, elle contrôlait maintenant son existence. Or, l’efficacité jadis affichée par Michel avait cédé le pas à un problème sérieux pour lui-même, mais également pour ses acolytes qui décidèrent de s’en dissocier. Sans revenu et avec d’énormes dépenses en stupéfiants, il dut se résoudre à vendre ses actifs un par un, jusqu’au jour où il atterrit dans la rue. Sans même s’en apercevoir, Michel était passé de «Drogue Star» à itinérant.

Pendant son parcours, Michel fut arrêté une troisième, une quatrième… puis éventuellement une vingtième fois. Les raisons étaient diverses: bris de conditions, squattage, trouble de l’ordre public, etc. Pendant une trentaine d’années, Michel fit donc un va-et-vient incessant entre la rue et la prison.

Or, tout bascula le jour de la mort de son père. Alors que Michel purgeait une peine de quelques mois pour un vol à l’étalage, il apprit que son père, cet homme violent qui avait participé indirectement à sa déchéance, venait de décéder d’une crise cardiaque. L’homme derrière les barreaux avait 53 ans. Le sentiment qui envahit Michel était partagé entre soulagement, tristesse et colère. Quelques jours passèrent, puis quelques semaines… Michel avait cessé de consommer.

Sa vie se portait mieux, sa santé également; le jour de sa énième sortie de prison, Michel était animé par l’urgence de se prendre en main. Sobre et disposé à devenir un citoyen normal, il entreprit de trouver un petit boulot et un logement. La volonté était là, mais malheureusement la réalité le rattrapa. Son long passé de criminel et, par la suite, d’itinérant l’avait écarté des bases de données citoyennes, mis à part celle de la police. Pour tout dire, il était comme un fantôme, sans identité, sans reconnaissance.

Pendant son récit, Michel prit une pause pour réfléchir un instant… Avec la rage au cœur, il m’expliqua que le désir ne suffisait pas, que la détermination de s’en sortir était souvent engouffrée par les nombreux obstacles à sa réinsertion. Michel comprit que sa résurrection comme citoyen frappait un mur. Il était encombré dans une réalité bureaucratique et structurelle dans laquelle la logique de notre société commande que pour trouver un logement, il faille de l’argent; inversement, pour avoir de l’argent, sans verser dans la criminalité, il faut un travail. Finalement, pour avoir du boulot, ne serait-ce que de décrotter les toilettes chez McDo, il est essentiel d’avoir une identité, qui à son tour doit s’appuyer sur un lieu de résidence.

Seul au monde, Michel était pris dans une spirale administrative et bureaucratique, qui freinait à tout instant ses ambitions. Certes, comme il le rappelle lui-même, les outils étaient bien disponibles, mais pratiquement inaccessibles: «Voilà une dure réalité qui s’avère un obstacle pour sortir de l’itinérance.»

Devant son incapacité à répondre aux exigences administratives, Michel dut se résoudre à squatter temporairement certains lieux abandonnés de la métropole, jusqu’au jour où il se fit arrêter à nouveau; cette fois pour avoir pénétré par infraction dans un bâtiment abandonné de Rivière-des-Prairies. Lorsque je l’ai rencontré, il venait tout juste de terminer sa peine (quelques jours). Michel était furieux…

Tentant de le calmer, je lui ai parlé des récentes annonces de la Ville de Montréal en matière de lutte à l’itinérance. Il me regarda longuement d’un air sceptique… Je continuai en lui étalant les mesures de l’administration Coderre: investissement supplémentaire de 1 million de dollars, subvention pour la création de 1000 nouvelles maisons de chambres, opération de recensement des sans-abri et création d’un poste de Protecteur des personnes itinérantes dans le but notamment de faciliter l’insertion sociale des personnes comme lui.

De manière tout à fait personnelle, j’estime que les grandes lignes de ce plan sont prometteuses; pourtant Michel, lui, était dubitatif. Il me regarda et me dit: «C’est bien beau sur papier, mais qui va financer ces mesures? Y’en a pas d’argent! Comment concrètement va-t-on m’aider à sortir de ce calvaire? Est-ce que les règles administratives vont changer, est-ce qu’elles seront plus lousses? J’en doute! J’aurai donc toujours besoin d’un crisse de numéro d’assurance sociale, d’une carte d’assurance maladie, d’un logement; bref, j’aurai toujours besoin d’une identité… Qui va me donner tout ça, le maire Coderre? Crisse…

Je lisais la rage sur son visage, j’entendais la colère dans le ton emprunté. J’avais devant moi un homme qui, par tous les moyens, tentait, une fois pour toutes, de ranger sa vie après avoir vécu pendant de nombreuses années dans les abîmes de la criminalité et de l’itinérance. J’étais impuissant, assis sur ma chaise devant un cri du cœur qui rejoint le récit de beaucoup d’autres sans-abri. J’aurais voulu faire la différence, mais j’en étais incapable.

J’ai ainsi décidé d’intervenir via ce texte, via ce récit de vie; c’est donc mon cri du cœur que j’envoie au maire Coderre. Monsieur le maire, je vous demande de respecter vos engagements afin de venir en aide à tous les Michel qui vivent dans la rue et qui souhaitent enfin s’en sortir.

Poursuivez votre lecture...
Harcèlement sexuel
La «liberté d’importuner», ce droit fondamental
Raphaëlle Corbeil
11 janvier 2018
politique municipale
Budget Plante: les propriétaires doivent-ils presser le bouton «panique»?
Céline Hequet
11 janvier 2018