COVID-19 & Conditions de travail

Risquer sa vie contre son gré

Sandrine Corbeil

Le gouvernement s’apprête à remettre au travail des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses, mais plusieurs s’inquiètent des conditions de sécurité qui seront mises en place. Déjà, les professionnelles de la santé risquent leur vie à tous les jours sur le terrain, dans des conditions qui prennent des allures de travail forcé.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Alors que l’argument de la santé mentale des personnes confinées est un des arguments les plus évoqués pour justifier le plan de déconfinement du gouvernement Legault, ce dernier semble peu se préoccuper de la santé mentale des travailleurs et travailleuses de première ligne au Québec.

Au lendemain de la journée internationale des travailleurs, je me suis intéressée à ces travailleurs et travailleuses qui vivent dans l’anxiété et l’incertitude constante, dans le contexte on ne peut plus anxiogène de la pandémie, et dont les droits sont bafoués.

Travailler la peur au ventre

On compte maintenant trois décès suite à la COVID-19 chez les préposées aux bénéficiaires (PAB) du Québec. La première, Victoria Salvan, d’origine philippine, avait 25 ans d’expérience, et n’était qu’à quelques mois de sa retraite bien méritée. Depuis le début de la crise, Mme Salvan enchaînait de longues journées de travail dans le CHSLD Grace Dart, où le personnel se plaignait du manque d’équipements de protection.

Elle est décédée, seule, à son domicile, le 18 avril dernier.

Depuis, les professionnelles de soins travaillent la peur au ventre.

Dès le début de la crise, le manque de préparation dans les établissements de santé était flagrant. Je l’ai écrit le 24 mars, des professionnelles de la santé devaient apprendre en live et en panique, sans formation préalable et sans protection adéquate, comment gérer les cas de COVID qui rentraient dans les hôpitaux.

Quantité d’articles ont déjà mentionné le manque de matériel de protection pour les employé-es du réseau de la santé, générant nombreuses inquiétudes sur le terrain.

Quelques semaines plus tard, quoiqu’en disent nos dirigeants, le matériel est toujours rationné. Toutes mes sources sur le terrain répètent la même chose : les procédures changent au fil des jours, un jour le port du masque N95 est de mise pour tel geste médical, le lendemain il faut se contenter de masques chirurgicaux.

« Les équipes n’ont jamais eu tous les équipements requis! Les normes des équipements ont été diminuées par l’Institut National de Santé Publique pour accommoder la pénurie », m’indique une source qui préfère rester anonyme, de peur des représailles.

Une autre de mes sources, un médecin à l’urgence d’un hôpital de Montréal, a dû lui-même procéder à l’achat de matériel de protection de base pour ses collègues infirmières et préposées devant la lenteur de l’approvisionnement. « Je suis devenu comme un smuggler dans le grey market », rigole-t-il. Il se dit toutefois très inquiet de ne plus être en mesure de traiter les patients avec le plan de déconfinement annoncé cette semaine.

Les professionnelles de soins se sont fait enlever vacances, fériés et congés, et plusieurs ont été redéployées contre leur gré dans des établissements qu’elles ne connaissaient pas du tout.

Le travail forcé

Mais ce n’est pas que le manque d’équipement de protection qui cause de l’anxiété dans les établissements de soins. L’organisation, ou plutôt la désorganisation du travail est pointée du doigt. Des horaires changeant à tout bout de champs, des temps partiels forcés de faire du temps plein, des réaffectations sous la contrainte dans d’autres milieux étrangers.

Le 21 mars dernier, le Ministère de la Santé annonçait un arrêté ministériel modifiant les conditions de travail des travailleurs et travailleuses de la santé pour faire face à la crise. Les professionnelles de soins se sont fait enlever vacances, fériés et congés, et plusieurs ont été redéployées contre leur gré dans des établissements qu’elles ne connaissaient pas du tout.

« Comme plusieurs dans le réseau de la santé, j’ai mangé le décret dans les dents. Il fait très mal. Nos droits sont bafoués. Je me sens comme un objet depuis son annonce », a écrit Geneviève Gariépy sur Facebook le 15 avril, qui a dû délaisser son rôle d’intervenante-pivot auprès de ses 65 usagers.

« Je suis intervenante sociale au soutien à domicile dans un CLSC et à partir de 14h aujourd’hui je deviens... auxiliaire familiale. J’ai étudié en travail social et je vais donc jouer le rôle de préposée aux bénéficiaires dans les maisons et les résidences des personnes âgées. Je suis intervenante sociale et je dois maintenant faire les soins d’hygiène, changer les couches et alimenter les gens. Je ne suis pas d’accord et on m’oblige. Je pleure depuis tantôt, je ne me sens pas capable de faire ça. »

Des professionnelles de toutes sortes ont été ainsi forcées de faire le travail de préposées, parce qu’aucun gouvernement n’a été foutu de rendre cette profession plus attrayante dans les dernières années afin de faire face à la pénurie.

Il ne manque plus de témoignages de ces professionnelles de soins sur Facebook, dont le message peine à être entendu.

Je viens de recevoir un appel officiel m'informant qu'à partir de demain, je suis redéployée à temps plein dans un CHSLD, aka Ground Zero de l'épidémie de COVID-19 au Québec. Je ne suis ni médecin ni infirmière; je suis orthophoniste pédiatrique. Je n'ai aucune formation ou expérience avec cette population. Je ne sais pas encore ce que je vais faire, mais on m'a assuré que cela n'était pas lié à ma profession »

C'est ce qu'écrivait le 23 avril dernier, Mary-Jane Warnongblais, qui documente chaque jour ses mésaventures de préposée improvisée.

Vous entendrez beaucoup parler des renforts des médecins et des infirmières dans les prochains jours et les prochaines semaines, mais c'est beaucoup plus que les médecins et les infirmières. Vous entendrez parler de courageux bénévoles, mais nous ne nous sommes pas portés volontaires. Vous entendrez que nous allons parce que nous nous soucions, et c'est vrai, mais nous allons aussi parce que nos contrats seront résiliés si nous refusons. »

Le travail sur le terrain est dur. Chaque jour ou presque, un patient décède. Les « vraies » PAB doivent surveiller de près toutes les nouvelles personnes qui arrivent, rendant leur tâche encore plus ardue.

Je vous invite aussi à lire les témoignages de professionnelles de la santé sur le site de la Fédération des Infirmières du Québec (FIQ). Ces temps-ci, les inhalothérapeutes doivent se battre pour avoir leur prime de 8%.

Arrêté ministériel et autres outils de pouvoir

Dans une conférence de presse le 29 avril, la Fédération des Infirmières du Québec (FIQ) s’est dite inquiète des effets importants de l’arrêté ministériel du 21 mars sur les professionnelles de la santé. « En donnant pleine autorité aux employeurs pour gérer la main-d’œuvre, il permet d’annuler tous les congés, de modifier les horaires et d’organiser des déplacements de personnel. »

À l’heure actuelle, les gestionnaires se servent des dispositions de l’arrêté pour combler des problèmes de manque de personnel qui existaient avant la Covid-19, dénonce Nancy Bédard, présidente de la FIQ. Parfois même dans des régions qui ne sont pas en crise. La question se pose en effet : la situation sanitaire au Bas-St-Laurent justifie vraiment qu’on suspende les vacances et congés de tout le monde?

À noter que la FIQ ne demande même pas au ministère de modifier l’arrêté ou de l’abroger. Elle demande simplement au gouvernement et aux gestionnaires, de bonne foi, de ne pas utiliser les dispositions de l’arrêté de façon abusive. On doute que ce soit suffisant.

Qui seront les prochaines personnes sacrifiées?

Alors que le Québec se prépare au retour en classe et à la réouverture des commerces, des manufactures et des chantiers de construction, des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses devront reprendre le travail, dans un contexte inquiétant.

On sait déjà que cela se fera au prix de nombreuses vies humaines. On sait que, même si la plupart n’en meurent pas, les conditions de travail dans le contexte pourraient être lourdes de conséquences sur la santé mentale. Ils et elles doivent être plusieurs à vivre une très grande anxiété à l’heure actuelle.

Or, la peur d’attraper la COVID-19 n’est même pas un motif pour refuser de rentrer au travail. Un refus de travailler serait donc perçu comme une résiliation, mettant un terme au contrat de travail. Ces travailleurs n’auront même pas accès à la PCU, ni à l’assurance emploi. « Un employé doit avoir des motifs raisonnables pour l’invoquer. Si l’employeur ne les accepte pas, le litige doit faire appel à une partie neutre notamment en faisant intervenir la CNESST. La peur de la COVID-19 n’est pas un motif raisonnable pour refuser de rentrer au travail si l’employeur met en place toutes les mesures imposées par la santé publique », explique Me Riou de la firme Vaillancourt Riou et Associés de Sherbrooke.

Et qui devra s’assurer de la surveillance des mesures de la santé publique? Une petite poignée de 300 inspecteurs et inspectrices de la CNESST seront déployé-es sur le terrain. Aux dernières nouvelles, le ministre du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité sociale Jean Boulet n’a pas prévu augmenter les effectifs.

Poursuivez votre lecture...
Covid-19
Le patriarcat est encore aux commandes de l'État québécois
Michel Seymour
16 juin 2020
Les Ficelles
Épisode 12 - « Un autre confinement »
11 juin 2020
RACISME
« Aime les Noirs autant que tu aimes leur culture »
Katia Gaïd
7 juin 2020