Covid-19

Omerta dans les hôpitaux: des masques, pas des muselières!

Le milieu de la santé est à cran, mais est peu entendu.
Photo: Colocho

Louise Leduc rapporte dans La Presse du 30 avril que le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Laval a fait parvenir un mémo interne à tous les employés leur indiquant qu’« aucun employé ne peut parler à des représentants des médias (journalistes ou autres) sans avoir préalablement obtenu l’autorisation du service des communications et des relations publiques ».

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Or, ce mémo arrive quelques jours après la publication d’un article de Lisa-Marie Gervais paru dans le Devoir du 22 avril rapportant l’existence d’une lettre ouverte adressée au premier ministre François Legault par Josée McGrath, intervenante au service téléphonique 811 Info-Social de Laval et employée du CISSS Laval.

La réaction du CISSS est très certainement au moins en partie motivée par la sortie de Mme McGrath. C’est un reproche à peine voilé d’avoir parlé. Si toutefois elle a choisi de le faire, c’est sans doute parce qu’elle s’y est sentie obligée. En effet, elle précise dans sa lettre que six membres de son équipe sont infectés et elle dénonce l’inaction et l’intransigeance du CISSS. Elle précise que « les consignes émises par l’INSPQ [Institut national de santé publique du Québec] en matière de santé et de sécurité au travail n’ont pas été respectées ».

Le mémo du CISSS de Laval indiquait également : « Notre établissement souhaite diffuser une information fiable et vérifiée ». Et pourtant ceux qui vivent des situations difficiles sur le terrain ne peuvent-ils pas fournir une information fiable et vérifiée, puisqu’ils sont directement impliqués? Inévitablement, le mémo vise à produire un effet refroidissant (chilling effect) sur les employés. C’est une invitation à se taire.

Marjolaine Goudreau et Angelo Soares, respectivement présidente du RECIFS et professeur titulaire et chercheur à l’école de gestion de l’UQAM, faisaient état dans La Presse du 17 novembre 2019 de l'omerta qui sévit présentement dans les établissements. Ils signalaient que des gestionnaires ont déployé nombre de mesures pour intimider l’infirmière Linda Lavoie qui dénonçait l’été dernier le manque d’effectifs dans un CHSLD. Ils dénonçaient l’utilisation insidieuse que les gestionnaires faisaient du devoir de loyauté. Manifestement, le message ne semble pas passer.

Lanceurs d’alerte et devoir de loyauté

Une loi en vigueur au Québec est censée protéger les lanceurs d’alerte dénonçant des abus. Or, un tel mémo ne revient-il pas à dire aux lanceurs d’alerte de se tenir tranquilles?

Les employés au sein d’une entreprise privée sont soumis au devoir de loyauté à l’égard de leur patron, mais la situation est différente au sein des institutions publiques. On ne peut réduire le devoir de loyauté à une relation que les employés entretiendraient à l’égard des responsables de l’établissement. Le premier devoir de loyauté d’un employé du secteur public est à l’égard de la société dans son ensemble et à l’égard des institutions elles-mêmes et non à l’égard de leurs administrateurs.

Les hôpitaux sont des institutions publiques. Les informations détenues par les employés sont d'intérêt public. C’est au nom d’une conception entrepreneuriale que l’on pourrait être conduit à concevoir les institutions publiques selon un modèle emprunté à l’entreprise privée. Or, il faut s'affranchir de cette conception, et non l'endosser!

Deux autres CISSS au moins ont à notre connaissance envoyé un communiqué de ce genre à leurs employés. Ce sont ceux du Centre-Sud et du Sud-Ouest de l’île de Montréal. Une crispation semble donc s’être emparée de certaines administrations hospitalières face aux langues qui se délient. En effet, les mémos sont envoyés au moment où l’on apprend que les hôpitaux Maisonneuve-Rosemont, Douglas et Lakeshore font face à des éclosions de COVID-19.

Le gouvernement a perdu le contrôle de la situation dans les CHSLD où 4000 personnes sont maintenant infectées. Alors que les projecteurs se braquent sur la situation dans le milieu hospitalier, la population pourrait être invitée à constater l’insalubrité de certains hôpitaux, le manque de ressources, l’équipement déficient et la détresse psychologique des employés soumis à des conditions de travail difficiles depuis plusieurs années, et notamment par l’imposition du travail supplémentaire obligatoire. En ce sens, les mémos des administrations ou les directives verbales fournies aux employés sont autant de tentatives de mettre le couvercle sur la marmite ou, si l’on veut, la poussière sous le tapis.

Sonner l’alerte au sujet des sonneurs d’alerte

Dans une autre lettre parue le 5 décembre encore une fois dans La Presse, les mêmes auteurs (Goudreau et Soares) revenaient à la charge et sonnaient l'alerte au sujet des lanceurs d’alerte. Ils écrivaient : « Alors que le taux historique de détresse psychologique chez les soignants est maintenant un fait démontré, l’heure est venue de solliciter tous les acteurs de la société civile pour faire comprendre comment l’approche industrielle adoptée par le ministère de la Santé et des Services sociaux touche la population et les personnes les plus vulnérables de notre société. Cette invitation à la contribution de la société civile devient incontournable dans la mesure où le Ministère s’entête à nier la crise actuelle et, surtout, à étouffer la critique des soignants au moyen du « devoir de loyauté ». »

La CAQ est-elle à l’écoute?

Le gouvernement caquiste ne peut feindre l’ignorance de ce problème. Il ne suffit pas de dire aux employés qu’ils ont le droit de parler. Il faut interdire des interventions semblables à celles contenues dans les mémos des différents CISSS. En décembre dernier, Québec Solidaire déposait d’ailleurs à l’assemblée nationale une motion dans laquelle il était proposé que l’Assemblée nationale reconnaisse le droit de tous les acteurs du milieu de la santé à donner publiquement leur avis sur la gestion dans le réseau de la santé et qu’elle encourage les directions des CISSS-CIUSSS et l’ensemble des acteurs du réseau à dénoncer toute pression jugée indue et visant à brimer leur droit d’exprimer librement leur opinion concernant la gestion dans le réseau de la santé. C’est une motion que la CAQ a refusé de débattre. Est-elle disposée à revenir maintenant sur sa décision et à adopter cette motion?

Le strict minimum, pour le premier ministre Legault, serait de faire un mea culpa au nom de l'État québécois. Il doit déclarer que c’était une erreur que d’avoir effectué des compressions brutales dans les services et les salaires au nom de l’équilibre budgétaire, compressions qui étaient demandées par les grandes entreprises, leurs lobbies et leurs think tanks. De son côté, la ministre McCann doit cesser de prétendre qu’il n’y a pas d’omerta. Il y en a une. Le nier, cela fait partie de l’omerta.

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