Série sur les masques - Partie 2

« Si tout le monde portait des masques, on pourrait rapidement venir à bout de l'épidémie »

Entretien avec le Dr Pierre-Jacques Raybaud
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Le Dr Pierre-Jacques Raybaud est médecin généraliste dans la région parisienne et titulaire d’une maîtrise de recherche en immunologie et biologie humaine. Il a un blog sur Mediapart et a fait beaucoup de recherches sur l’utilité du masque contre la propagation du coronavirus. Il multiplie les plaidoyers pour qu’il devienne obligatoire dans les lieux publics.

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Q : Le 10 avril, vous avez écrit une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur pour lui demander de soutenir la municipalité de Sceaux, la première en France qui, à l’encontre de sa préfecture, a décidé de rendre obligatoire le port du masque. Pourquoi?

R : L’intérêt du port du masque lors d’une épidémie est largement démontré sur le plan médical. La démonstration a été faite à tellement de niveaux qu’il n’y a même plus de discussions possibles. On ne devrait même plus en débattre. L’Académie nationale de médecine a demandé au gouvernement de rendre le port obligatoire. C’est une évidence. Si tout le monde portait des masques dans les lieux publics, on pourrait rapidement venir à bout de l’épidémie.

Q : Pourquoi?

R : C’est extrêmement simple. À partir du moment où l’agent infectieux se transporte du nez ou de la bouche d’une personne au nez et à la bouche d’une autre personne, si vous mettez une barrière à l’un et une barrière à l’autre, celui qui est contagieux n’envoie pas de virus à l’autre, et celui qui ne l’a pas attrapé ne l’attrapera pas parce qu’il est lui-même protégé. Il n’y a pas besoin de réfléchir longtemps sur l’intérêt du masque. Après, il y a les constats collectifs.

Q : Que voulez-vous dire par « constats collectifs »?

R : On n’a qu’à observer les pays où le port du masque est généralisé, en Asie mais pas seulement. Au Vietnam, il y a eu zéro mort! À Taïwan, en Corée du Sud, à Hong Kong, à Singapour, au Japon, les gens portent des masques et le taux de contamination et de mortalité sont beaucoup plus bas que chez nous. La République tchèque et la Slovaquie ont rendu le port du masque obligatoire, et la mortalité y est aussi moins élevée.

Q : Sur quelle base scientifique vous appuyez-vous pour affirmer que les masques sont si efficaces?

R : Il faut bien comprendre la notion de charge virale. Pour la toute dernière étude réalisée à Hong Kong et publiée dans Nature Medicine le 3 avril, on a testé par PCR (amplification en chaîne par polymérase) des gens portant le masque et n’en portant pas. Il y avait une quantité de particules virales énorme chez ceux qui n’en portaient pas, et quasiment rien chez ceux qui en portaient. Cela avec de simples masques chirurgicaux, dont le taux de filtration est de 80% et le taux de fuite est de 22%. Ce ne sont donc pas des masques de très bonne qualité, mais ils sont suffisants pour qu’une épidémie soit très faible. Et c’est le cas à Hong Kong, qui a très peu de morts.

Q : En quoi la quantité de particules virales est-elle un indice important?

R : On le voit bien dans cette étude. Les personnes qui attrapent beaucoup de particules ont plus de risques d’être malades. Ceux qui n’en attrapent qu’un peu n’ont pas forcément de maladies. Ils peuvent d’ailleurs être porteurs sains et être contagieux, sans forcément développer la maladie. La notion de charge virale est quelque chose de vraiment majeur.

Q : Au Québec, des responsables des autorités sanitaires ont dit que le masque offre une protection pour autrui, mais pas pour soi. Qu’en pensez-vous?

R : Je vais essayer d’être modéré… mais je ne peux pas dire autre chose que c’est une grande imbécillité que de dire ça. Il n’y a pas d’autre mot.

Q : Certains ont dit aussi que le port du masque peut être une source de contamination si on le porte mal…

R : C’est comme si on disait que se brosser les dents, c’est nuisible, sous prétexte qu’on se laverait mal les dents. Il suffit d’apprendre à le porter. Oui, bien sûr, il faut quand même que le masque couvre le nez et la bouche et qu’il soit bien tiré sur le visage. Mais il suffit de bien informer le public. Il ne faut pas prendre les gens pour des idiots. De prétendre qu’il pourrait être un vecteur de contagion, c’est horriblement idiot. Un masque, soit on le jette dans un endroit de telle sorte que le virus ne puisse contaminer quoi que ce soit, une poubelle fermée par exemple, soit on le réutilise en détruisant le virus par les procédés physiques que l’on connaît bien. Le moyen le plus usuel, c’est la chaleur. Un virus commence déjà à être désactivé à 56 degrés. Et c’est le cas du coronavirus. À 100 degrés, un virus H1N1 est désactivé en une seule seconde ; pour un coronavirus, qui est probablement plus fragile, il suffit probablement de 0,7 seconde.

Q : Suffit-il de mettre le masque dans la machine à laver?

R : Les masques en tissu, oui. Les masques chirurgicaux peuvent être désinfectés à quelques reprises avec un simple sèche-cheveux. Un balayage de 4 ou 5 secondes avec de l’air chaud qui sort à 120 degrés à 5 centimètres de l’embouchure sur les deux côtés du masque suffit pour détruire les particules virales. Toutefois, il faut allumer le sèche-cheveux en air chaud avant de le pointer sur le masque. En air froid, il décrocherait les particules virales et les projetterait dans la pièce. En revanche, à partir du moment où la chaleur arrive, la seconde qui suit, les virus qui sont exposés à une chaleur variant entre 100 et 120 degrés n’ont aucune chance de résister à ça. On ne peut pas dire que ce n’est pas efficace. C’est efficace.

Q : Le Dr Henri Julien, de l’Académie nationale de médecine, me disait que le port du masque est évidemment difficile dans les restaurants. Qu’en est-il des cinémas et des salles de spectacle?

R : C’est vrai que les restaurants, c’est problématique. Mais pour moi, les salles de cinéma et de spectacle, ce ne l’est pas. Si on impose le port du masque à tout le monde, de manière obligatoire, dans les salles de cinéma, il n’y aura pas de contamination. Pour les spectacles de musique, évidemment, il ne faudrait pas que les musiciens qui sont sur le plateau évoluent sans masque. S’ils sont contaminés, ils vont balancer des virus en l’air. Les musiciens peuvent très bien jouer avec un masque.

Q : Il est très difficile d’imposer le masque aux enfants. Pensez-vous qu’il doit être obligatoire aussi dans les écoles?

R : Dans mon cabinet, j’ai habitué les enfants dès l’âge de 4 ans à mettre le masque. Aucun adulte, aucun enfant ne peut entrer dans mon cabinet sans masque s’il a la fièvre, le nez qui coule ou la toux. Covid ou pas Covid, ça fait 17 ans que je fais ça. Dès l’âge de quatre ans, un enfant est capable de comprendre… c’est difficile, mais il faut l’éduquer. Au Japon, c’est ce qui se passe. Dans les écoles maternelles, on enseigne aux enfants à mettre des masques dès l’âge de 3 ans. Donc, c’est possible. À partir de 6 ans, un enfant comprend très bien qu’il faut garder le masque. Il suffit de bien prendre le temps de lui expliquer.

Q : Le gouvernement français a annoncé la réouverture des écoles dès le 11 mai. Vous y êtes favorable?

R : Non. Et même je déconseille aux parents d’y envoyer leurs enfants. Le premier ministre a dit qu’il remettrait les enfants à l’école, mais il ne rendra pas le port du masque obligatoire avant le lycée. En réalité, si les enfants n’ont pas de masques, il y a trop de risques que les enfants ramènent des virus à la maison. On dit qu’ils sont moins contagieux… certes, c’est un petit peu vrai. Mais pour autant, ce n’est pas parce qu’ils le sont moins qu’ils ne ramèneront pas de virus à la maison. Ils seront un formidable moyen de redistribution des virus. On peut envoyer les enfants à l’école s’ils ont des masques. S’ils n’en ont pas, non.

Q : Pourquoi le gouvernement français n’impose pas le masque à tous, en toutes circonstances, dans tous les lieux publics?

R : C’est une erreur de communication qui nous vient depuis le début, à cause de la pénurie de masques même pour le personnel soignant. L’État français s’est embourbé dans la communication.

Q : Les masques artisanaux peuvent-ils être efficaces?

R : Tout à fait. J’ai construit un masque artisanal en Sopalin, vous savez ces rouleaux de papier absorbant et épais [qu’on appelle au Québec des « essuie-tout »]. On pourrait croire que son côté simpliste et artisanal ferait douter de son efficacité. Il n’en est rien. Ce masque a le même niveau d’efficacité que les masques FFP3 ou N99 qui filtrent les particules à plus de 99%. J’ai moi-même mesuré avec un microscope. Au Japon, le chercheur Tomoaki Okuda, professeur à l’Université Keio, a testé l’efficacité des serviettes en papier dans un laboratoire, avec un compteur de particules. Il a utilisé 6 couches de Sopalin fin, ce qui équivaut à 4 couches de Sopalin épais. Il montre que ça marche à 82%, et ça, c’est son résultat global, car il inclut les particules de 0,1 micron. En réalité, le gros des aérosols exhalés par les personnes sont de 0,5 à 5 microns. Le Sopalin filtre 100% de ces particules.

Q : Les masques en papier ne sont quand même pas très solides…

R: Mécaniquement, ils sont un peu plus fragiles, c’est vrai. Mais il suffit de plier une feuille de Sopalin en quatre, puis de l’écraser bien comme il faut sur le nez et la bouche avec un masque chirurgical. L’efficacité de filtration sera presque du même niveau qu’un masque FFP2 [ou N95 en Amérique du Nord]. Le taux de fuite sera de 8% à 10% [il s’agit de l’air qui circule sur les côtés du masque]. C’est quand même pas si mal. Vous pouvez aussi faire le test de la flamme. Quand vous allumez une flamme devant un masque FFP3 à 10 centimètres, vous pouvez souffler comme un damné, vous ne réussirez pas à éteindre la flamme. C’est vraiment un bon critère pour savoir si un masque artisanal est efficace ou pas, pour une personne au souffle normal. On peut donc mettre un masque en tissu avec du Sopalin, à partir du moment où on ne peut pas éteindre la flamme en portant le masque, c’est que le masque est bon. Vous pouvez jeter le Sopalin après chaque usage et laver le masque en tissu. Quoi que vous mettiez devant le visage (coton, soie, cachemire, mais pas de laine), si vous ajoutez en plus quatre couches de sopalin, et que vous écrasez ça sur le visage, vous êtes en grande partie protégé.

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