Série sur les masques - Partie 4

Les masques, encore plus efficaces que la distanciation physique

Portés par tous, ils seraient le meilleur moyen de contrôler l'épidémie
Engin Akyurt

Nancy Delagrave, une professeure de physique au collège de Maisonneuve, s’est plongée depuis le mois de mars dans la littérature scientifique à la recherche d’études sur les masques. Elle en a découvert une cinquantaine. Toutes montrent leur utilité pour limiter la propagation des virus. Certaines montrent même que le port généralisé du masque est une mesure plus efficace que le lavage des mains et la distanciation physique en période de pandémie. Quatrième et dernière partie de notre série.

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Mme Delagrave, qui a également une formation en mathématiques, est une des deux fondatrices du mouvement Des masques pour tout le monde/Québec avec Isabelle Larrivée.

Nancy Delagrave

Q : Commençons par dissiper une confusion. Quelques jours après le début du confinement à la mi-mars, le Dr Horacio Arruda, le directeur de la santé publique, a déconseillé le port du masque par la population générale. Avez-vous vu une étude qui allait en ce sens?

Nancy Delagrave: Si elle existe, je ne l’ai pas trouvée, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Je n’ai trouvé aucune étude qui laissait croire que le masque pouvait être une source de contamination. Au moins sur ce point, il semble y avoir consensus. Bien franchement, je n’ai pas vu non plus de controverse sur l’utilité du masque. Tous les auteurs que j’ai consultés soulignent que le masque est une barrière physique à la diffusion des gouttelettes et des aérosols, d’où son utilité en période de pandémie. Certaines études sont récentes et portent spécifiquement sur l’utilité du masque contre la COVID-19. Fort heureusement, le Dr Arruda a changé son discours et se montre désormais favorable au port du masque. Mon espoir, c’est qu’il convainque le gouvernement de le rendre obligatoire dans les lieux publics, au moins dans les espaces publics fermés, comme le métro, les autobus, les commerces, les bureaux, les usines et les écoles.

Q : Quelles sont les études les plus importantes?

R : Quatre en particulier ont retenu mon attention : la méta-analyse Cochrane; une étude économique de l’Université Yale; un article tout récent de cinq experts en modélisation qui a été bien vulgarisé sur le site de l’Université de Berkeley; ainsi qu’une communication sur l’excrétion virale à l’expiration, avec ou sans masques, qui vient de paraître dans Nature Medicine.

Q : Prenons les une par une. Parlez-moi de la méta-analyse Cochrane.

R : Cette analyse date de 2011. Elle a été réalisée avant l’épidémie actuelle de SRAS-CoV-2, mais elle demeure très pertinente. Elle porte sur les meilleures interventions pour limiter la transmission de virus provoquant des maladies respiratoires. Elle tient compte des leçons des épidémies d’influenza et de rhinovirus, mais aussi de celle de SRAS-CoV de 2003. Son grand intérêt, c’est qu’elle s’appuie sur 67 études. Il va de soi qu’une méta-analyse a plus de poids qu’une étude isolée, laquelle peut être contredite par une autre étude. Des chercheurs de plusieurs pays ont recensé les meilleures études à partir des bases de données de la bibliothèque Cochrane et d’autres sites reconnus.

Q : Et quelles sont les conclusions?

R : Les chercheurs ont examiné le «rapport des chances» (en anglais, «odds ratio» ou OR) associé à diverses mesures de prévention. En clair, ils ont mesuré la diminution des risques d’infection associée à chacune de ces mesures. Plus le OR est proche de zéro, plus le facteur de protection est élevé. Les résultats sont impressionnants. Pour la transmission du coronavirus (celui de 2003), on apprend que:

  • Le port du masque réduit à lui seul les risques de transmission de 68% (OR 32)
  • La combinaison masque-lunettes de protection les réduit de 90% (OR 10)
  • La désinfection des milieux de vie les réduit de 70% (OR 30)
  • Le lavage des mains 11 fois par jour les réduit de 46% (OR 54)

Bref, contrairement à ce qu’on nous dit au Québec depuis le début de la pandémie, le lavage des mains, bien qu’essentiel, est une mesure de précaution moins efficace que le port du masque. Du moins, elle l’était avec le coronavirus de 2003. Rien n’indique que cela pourrait être différent avec celui de 2019.

Q : Qu’en est-il de l’étude de l’Université Yale?

R : Cette étude a été pré-publiée le 1er avril 2020. Les auteurs ont fait des recherches sur la propagation de la COVID-19 dans 42 pays jusqu’au 29 mars, en examinant particulièrement la prévalence du port du masque dans chacun d’entre eux. Sans surprise, ils notent que «les pays où le port du masque était déjà une norme courante - comme la Corée du Sud, le Japon, Hong Kong et Taïwan - figurent parmi les pays qui ont le mieux réussi à contrôler la propagation [du coronavirus].» Dans les pays comme les États-Unis et la France où les gens n’ont pas l’habitude de porter le masque, le nombre de cas confirmés de COVID-19 grimpait de 18% chaque jour. Dans les pays asiatiques où le port du masque fait partie des normes sociales, ce taux de croissance était de 10%. Autrement dit, la propagation du virus était 44% plus élevée dans les pays sans masques que dans les pays avec masques. «Les avantages des masques sont substantiels», écrivent les auteurs. L’écart est encore plus frappant pour les décès, soit 48%.

Q : Ces auteurs sont des économistes?

R : Oui. Ils ont calculé l’intérêt économique du port des masques. Voici un autre extrait: «Même si les masques réduisaient le taux de transmission de seulement 10%, les modèles épidémiologiques montrent que leur port éviterait des centaines de milliers de décès dans le monde, ce qui se traduirait par une économie de milliards de dollars.» Les auteurs montrent que le coût-bénéfice du port du masque est immense. Ils concluent qu’il «n’existe pas de politiques où des dépenses de quelques dollars par personne peuvent générer des bénéfices de milliers de dollars. Nous traversons une rare période où de tels bénéfices sont réalisables. Il s’agit d’une crise urgente et il est nécessaire d’agir».

Q : Vous m’avez parlé aussi d’un autre article récent publié par cinq experts en modélisation, vulgarisé sur le site de l’Université Berkeley. De quoi s’agit-il?

R : Ce sont cinq chercheurs de Californie, de Hong Kong, de France, de Grande-Bretagne et de Finlande, dont l’une est médecin au Royal Free Hospital de Londres. Ils ont eux aussi comparé les données épidémiologiques des pays où le port du masque est généralisé avec les pays où il ne l’est pas. Ils ont aussi examiné les dates où le port du masque est devenu obligatoire dans les différents pays, ainsi que les dates de confinement. Puis ils ont analysé l’effet des mesures de confinement, de distanciation physique et du port du masque.

Q : Que concluent-ils de ces observations?

R : Ils concluent ceci: “Le port généralisé du masque est presque parfaitement corrélé avec une croissance quotidienne plus faible ou une forte réduction par rapport à la croissance maximale de COVID-19.” En sciences, c’est une conclusion très forte. Il est très rare qu’on observe une corrélation presque parfaite. Cette conclusion apparaît dans un «livre blanc» qu’ils ont diffusé à l’usage du grand public sur le site de de l’International Computer Science Institute de l’Université de Berkeley. J’encourage les lecteurs à le consulter. À la page 9, les auteurs reproduisent le graphique réalisé par les économistes de l’Université de Yale, et qui montre les courbes de croissance de mortalité. L’écart est frappant entre les pays où le port du masque est généralisé, et ceux où il ne l’est pas.

Q : Et quelles sont les modélisations?

R : Voici ce qu’ils écrivent: «Notre modèle suggère un impact évident du port généralisé du masque. Une fois le déconfinement amorcé, si le port du masque n’est pas généralisé, le taux d’infection augmentera et près de la moitié de la population finira par être touchée, même avec les mesures de distanciation physique. Ce scénario [...] entraînerait potentiellement plus d'un million de décès dans une population de la taille du Royaume-Uni. La poursuite du confinement [...] permettrait de contrôler l’épidémie après environ six mois. Cependant, les coûts économiques et sociaux d'un confinement complet seraient énormes, ce qui plaide fortement en faveur de la recherche d'une solution alternative.» Les auteurs ont modélisé un scénario de déconfinement où les mesures de distanciation physique se poursuivraient, mais en combinaison avec le port du masque par la majorité de la population. Ils prévoient alors une réduction substantielle de l’infection. Si 80% des gens portaient le masque, l’épidémie pourrait être éradiquée. Les démarches de modélisation sont bien expliquées dans une vidéo.

Q : Est-ce à dire que le port du masque est une mesure encore plus efficace que la distanciation physique?

R : En tout cas, la distanciation physique de deux mètres ne suffit pas toujours, sans compter qu’elle n’est pas toujours possible. Dans une étude publiée le 26 mars dans le Journal of American Medicine Association, la chercheure Lydia Bourouiba du MIT [Massachusetts Institute of Technology] a montré que les projections de pathogènes respiratoires pouvaient atteindre 8 mètres! Le 22 avril, une lettre diffusée sur le site des CDC (Centers for Disease Control) des États-Unis relate un cas de contamination de plusieurs clients dans un restaurant à Guangzhou, en Chine. Certains d’entre eux étaient assis à plus de 2 mètres du porteur du coronavirus. Les auteurs prennent la peine de signaler que l’air était conditionné. Un autre article diffusé sur le site des CDC montre que la ventilation et la climatisation posent un réel problème de contamination .

Q : Au début de notre entretien, vous m’avez aussi parlé d’une communication récente dans Nature Medicine.

R : Elle a été publiée le 3 avril. Quatorze chercheurs affiliés à des universités de Hong Kong, de Chine et des États-Unis (dont la Harvard School of Public Health) ont testé l’efficacité des masques chirurgicaux portés par 246 adultes et enfants porteurs de trois types de virus: le coronavirus saisonnier (pas celui de la COVID), le virus de l’influenza et un rhinovirus. Ils ont divisé les patients en deux groupes, l’un avec des masques, l’autre sans masques. Ils leur ont demandé de tousser, de parler ou simplement de respirer, puis ils ont mesuré la présence des virus dans leurs projections, autant dans les gouttelettes que dans les aérosols (plus légers et pouvant rester en suspension dans l’air). Ils ont détecté des virus dans une partie significative des projections des patients ne portant pas de masques. Ils n’ont détecté aucune présence de coronavirus dans les projections des porteurs de masque. Bref, les masques sont une barrière efficace pour au moins un type de coronavirus.

Q : Existe-t-il d’autres démonstrations?

R : Le 15 avril, le New England Journal of Medicine a diffusé une démonstration très intéressante. Des chercheurs des NIH ( National Institute of Health ) des États-Unis ont utilisé des lasers pour comparer la projection de gouttelettes et d’aérosols par une personne qui parle avec un masque, puis sans masque. Dans la vidéo disponible sur le site du NEJM , on ne voit presque aucune projection traverser le masque. Elles tombent sous le masque.

Q : Oui, mais il s’agissait de masques chirurgicaux. Les masques artisanaux peuvent-ils avoir la même efficacité?

R : L’efficacité des masques en tissu peut s’approcher de celle des masques chirurgicaux s’ils sont bien ajustés. D’ailleurs, Simon Fissette, un professeur de physique du Cégep de la Pocatière, a réalisé une démonstration spectaculaire qui met en évidence l’efficacité de masques en tissu pour filtrer les gouttelettes et les aérosols. On y voit que deux couches de coton, avec une épaisseur d’essuie-tout, semble tout filtrer. Je vous réfère aussi à cette expérience en laboratoire réalisée au Japon, dont parle le Dr Pierre-Jacques Raybaud dans le deuxième article de votre série sur les masques. Le professeur Tomoaki Akuda a prouvé avec un compteur de particules qu’une feuille d’essuie-tout pliée en six était d’une efficacité redoutable...

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