Enjeux autochtones

La construction du gazoduc Coastal GasLink se poursuit durant la pandémie. Et la résistance aussi.

Pendant la crise de la COVID-19, les communautés autochtones et leurs alliés trouvent d’autres façons de s’organiser, alors que la présence de travailleurs pipeliniers pouvant potentiellement causer une éclosion virale suscite l’inquiétude.
Jerome Turner
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Texte original de Ricochet English traduit de l'anglais par Anique Laan

À travers le monde, des militants des droits autochtones et environnementaux trouvent des façons créatives d’exprimer leur solidarité avec la nation Wet’suwet’en : des groupes de discussion en ligne, des conversations Zoom, des bannières dans les fenêtres, des concours artistiques sur les réseaux sociaux, etc. Pendant ce temps, TC Energy poursuit la construction d’un gazoduc contesté au nord-ouest de la Colombie-Britannique.

«Bien que nous encouragions tout le monde à prendre des précautions et à se soucier les uns des autres en cette période inquiétante, nous incitons également les gens à continuer de se battre et de s’organiser pour soutenir nos proches et nos communautés qui se trouvent en première ligne», peut-on lire dans une publication Instagram soutenant les Wet’suwet’en.

«Dans les circonstances actuelles, les intervenants de première ligne continuent d’être victimes de répression et de faire face à d’immenses risques, surtout maintenant, sous l’apparence de ce désastre.»

Les manifestations, les occupations et les blocus ferroviaires qui ont ébranlé le Canada plus tôt cette année ont été interrompus pendant l’évolution de la pandémie de COVID-19. Cependant, le conflit qui couve depuis longtemps entre l’industrie des combustibles fossiles et les nations autochtones revendiquant leurs droits fonciers se poursuit.

«C’est une occasion pour nous de réfléchir à des moyens de rester mobilisés et d’élaborer des plans,» a déclaré Marlene Hale, une femme Wet’suwet’en ayant joué un rôle important dans l’organisation de l’opposition au gazoduc à Montréal. Elle parle au téléphone pratiquement tous les jours avec les membres de sa famille qui se trouvent en territoire Wet’suwet’en.

«C’est scandaleux de voir que les gouvernements et les entreprises profitent de cette crise pour faire progresser les gazoducs et les industries extractives.»

La solidarité en temps de COVID-19

Le gazoduc Coastal GasLink transportera du gaz naturel à partir de la région de Dawson Creek au Nord-Est de la Colombie-Britannique jusqu’à la raffinerie de LNG Canada à Kitimat, où il sera ensuite exporté vers les marchés asiatiques. TC Energy, l’initiateur de ce projet de gazoduc de 6,6 milliards de dollars insiste que des accords ont été signés avec 20 membres élus des conseils de bande des Premières Nations. Cependant, les pouvoirs de ceux-ci se limitent aux terres de réserve.

Le tracé du gazoduc passe directement à travers le territoire traditionnel de 22 000 kilomètres carrés dont les chefs héréditaires Wet’suwet’en détiennent les titres. Ceux-ci n’ont pas donné leur consentement au projet.

À la fin décembre 2019, la Cour suprême de la Colombie-Britannique a accordé une injonction à Coastal GasLink. Loin de résoudre l’opposition au gazoduc, celle-ci a plutôt provoqué un mouvement très fort de solidarité en soutien aux Wet’suwet’en.

L’exceptionnalisme corporatif ne peut pas devenir une stratégie d’intervention en cas de pandémie des gouvernements provincial et fédéral.»

En février, des barrages portuaires, ferroviaires et routiers sont apparus à travers le pays lorsque la GRC a assiégé le territoire Wet’suwet’en et arrêté 28 personnes pour ouvrir la voie aux travailleurs pipeliniers. À Victoria, en Colombie-Britannique, des centaines de personnes ont bloqué l’Assemblée législative.

Puis, il y a eu la COVID-19.

Le confinement et la distanciation sociale ont entraîné des perturbations, mais rapidement, «le militantisme, l’entraide et le soutien ont repris,» selon Hale. Chaque vendredi, elle tient des réunions en ligne avec de jeunes autochtones et des militants contre les changements climatiques à Montréal, pour entretenir des liens entre les communautés et renforcer les relations formées par la solidarité des derniers mois.

La solidarité perdure au-delà des frontières également. Basé à New York, le Indigenous Kinship Collective organise des rendez-vous en ligne hebdomadaires appelés «les mercredis pour les Wet’suwet’en.»

Des travailleurs continuent de se déplacer en territoire Wet’suwet’en, malgré l’augmentation des efforts de quarantaines des dernières semaines, et représentent ainsi un risque dangereux pour la santé des communautés locales, autant autochtones que non autochtones.

«Les travailleurs de Coastal GasLink et la GRC nous rient en pleine face et se moquent de nous en disant que, bien que nous ayons mobilisé le pays il y a deux mois, c’est maintenant à notre tour d’être enfermés chez nous,» dit Hale.

Coastal GasLink a le vent dans les voiles

Pour une troisième fois, la Colombie-Britannique a récemment prolongé l’état d’urgence et les commerces non essentiels demeurent fermés, mais puisque le gouvernement provincial considère la construction du gazoduc comme étant un service essentiel, celle-ci peut continuer.

Les entreprises profitent de l’interdiction des mobilisations politiques, causée par la COVID-19, pour mener des projets de l’avant.

Le 14 avril, lors d’une conférence en ligne sur la résistance des femmes autochtones aux combustibles fossiles, Freda Huson, ou Chef Howihkat, s’est dite préoccupée pour sa communauté Wet’suwet’en. Elle se trouvait parmi ceux qui ont été arrêtés par la GRC en février.

«Depuis le mois de janvier, nous faisons face à des problèmes juridiques, et quand la pandémie de COVID-19 a frappé, tout le monde a été tenu de se placer en isolement, et malgré cela, Coastal GasLink poursuit ses activités,» a-t-elle souligné. «Les motels de Houston et Smithers sont pleins. Plutôt qu’avoir ralenti, ils semblent avoir augmenté leur vitesse.»

Bien que Coastal GasLink ait réduit le nombre de travailleurs sur place, ceux-ci demeurent à proximité les uns des autres, comme lorsqu’ils voyagent ensemble dans des véhicules. Ceci fait craindre une éclosion virale et, pour certains autochtones, rappelle les périodes les plus sombres de l’héritage colonial violent de l’Amérique du Nord, dont l’épidémie de la variole de 1837-1838 causée par des couvertures infectées que des colons blancs ont remises à des Amérindiens sans méfiance. Ce cadeau empoisonné a pratiquement anéanti trois tribus le long de la rivière Missouri.

«Nos aînés, qui sont nos gardiens du savoir, sont les plus vulnérables. S’ils commencent à être contaminés, nous risquons de perdre notre précieux patrimoine culturel,» souligne Huson.

Makwala Smith, Kwakwaka’wakw, qui a participé aux manifestations de l’Assemblée législative à Victoria, ressent également cette angoisse.

«Si nos communautés isolées commencent à être atteintes du virus à cause des allées et venues de la police et des travailleurs de Coastal GasLink, cela signifierait la continuité du génocide culturel issu de comportements racistes et des décennies de politiques colonialistes imposées à nos peuples.»

Le 30 mars, l’union des chefs indiens de la Colombie-Britannique a publié une lettre ouverte aux gouvernements fédéral et provincial, revendiquant la suspension des travaux de construction du gazoduc durant la pandémie. Le classement de la construction d’un gazoduc comme étant un «service essentiel» est remis en question, car ils ont souligné que des responsables de la santé du Nord les avaient prévenus que les ressources de soins primaires de la région fonctionnaient déjà à plein rendement et pourraient céder sous la pression de travailleurs de Coastal GasLink qui tomberaient malades.

«L’exceptionnalisme corporatif ne peut pas devenir une stratégie d’intervention en cas de pandémie des gouvernements provincial et fédéral.»

L’accord des droits et titres n’aborde pas la question du gazoduc

Le gazoduc présente une attaque quotidienne à l’autonomie et aux droits des autochtones, en plus des risques de santé qu’il fait peser sur les communautés locales et les établissements de santé, selon Russell Diabo, l’analyste des politiques Mohawk.

En 1997, une décision historique de la Cour suprême du Canada, connue sous le nom de Delgamuukw, a reconnu les chefs héréditaires Wet’suwet’en comme étant le corps dirigeant en ce qui concerne leurs territoires traditionnels.

Pourtant, «les gouvernements provincial et fédéral ont complètement ignoré les chefs héréditaires. Ils ont consulté les conseils de bande afin d’obtenir le consentement pour le gazoduc. Cependant, selon l’affaire Delgamuukw, ceux-ci n’ont pas de pouvoir à l’extérieur des réserves,» a expliqué Diabo.

«Certains membres du conseil de bande qui ont approuvé le gazoduc ont des liens économiques avec le projet et ne sont pas Wet’suwet’en. Certains d’entre eux ont même créé des coalitions et font partie d’une campagne visant à discréditer les chefs héréditaires Wet’suwet’en, qui s’opposent fortement à ce que le gazoduc Coastal GasLink traverse leur territoire.»

Peu avant que la COVID-19 n’ait paralysé la vie normale, les gouvernements provincial et fédéral s’étaient enfin entretenus avec les chefs héréditaires. La situation était devenue difficile à ignorer due à la pression économique exercée par les barrages. De plus, les événements avaient fait la une des médias partout dans le monde et la désapprobation parmi les Canadiens face au projet avait augmenté.

Un consentement préalable, libre et éclairé ne peut pas être obtenu sous la pression de menaces.

Le 29 février, un protocole d’entente a été rédigé par les trois gouvernements, c’est-à-dire Wet’suwet’en, provincial et fédéral. Ils reprennent donc là où l’affaire Delgamuukw avait pris fin afin de confirmer et respecter les droits fonciers Wet’suwet’en. Le 30 avril, après une pause du processus de négociations causée par la COVID-19, les chefs héréditaires Wet’suwet’en ont annoncé qu’ils approuveraient l’entente proposée sur les droits et titres, leurs clans l’ayant soutenue. Selon une déclaration commune produite par les trois gouvernements, ils signeront le protocole d’entente le 14 mai 2020.

Cependant, le protocole d’entente, qui n’a pas encore été divulgué au public, ne résout pas le conflit lié au gazoduc. On s’attend à ce que l’entente reconnaisse l’autorité des chefs héréditaires, même si les gouvernements refusent de revoir le processus d’approbation douteux de ce projet et de certains autres.

«Nos milliers de partisans de Turtle Island ainsi que nous-mêmes espérions que ces discussions pourraient mettre fin au conflit concernant le territoire Wet’suwet’en sur le terrain,» peut-on lire dans une publication du 27 avril sur la page Facebook du poste de contrôle de Gidimt’en. «Même s’il s’agit d’un pas dans la bonne direction, Coastal GasLink continue d’entrer sur le territoire Wet’suwet’en sans autorisation, allant directement à l’encontre de l’ordonnance d’expulsion mise à exécution par les chefs héréditaires le 4 janvier 2020.»

Gidimt’en est l’un des cinq clans de la nation Wet’suwet’en. En février, la GRC a arrêté quatre personnes au poste de contrôle de Gidimt’en.

«Des gazoducs partout, mais ils n’ont nulle part où aller»

La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones stipule que le consentement préalable, libre et éclairé des détenteurs des droits et titres doit être obtenu pour tout projet ayant une incidence sur leurs territoires et leurs ressources. Le gouvernement de Justin Trudeau s’était engagé à l’adopter et la Colombie-Britannique l’a soutenue par le biais du projet de loi 41, du moins sur le plan rhétorique.

Donc, lorsque la Cour suprême de la Colombie-Britannique a accordé une injonction à Coastal GasLink en décembre et que les opérations de la GRC se sont rendues jusqu’au centre de guérison Unist’ot’en, de nombreux militants des droits autochtones ont jugé qu’il s’agissait de la «fin de la réconciliation» entre les nations autochtones et le Canada.

«À ce jour, nous affrontons encore la même violence juste parce que nous sommes autochtones, juste parce que nous tentons de vivre de la terre et de protéger les ressources qu’il nous reste,» a déclaré Smith, «même si tout le monde en bénéficierait.»

Selon Smith, les autochtones qui se trouvent sur place pour suivre de près la construction du gazoduc continuent d’être accostés par des policiers.

Ces derniers temps, le baril de pétrole s’échange à des prix record et le prix de l’essence a également baissé, dû à une diminution de la demande durant la pandémie.

«Il s’agit d’un acte de guerre contre les nations souveraines. C’est donc une vraie blague de parler de réconciliation en ce moment,» insiste-t-il.

Ce combat n’est qu’un exemple parmi tant d’autres où la protection de l’environnement et le respect de l’autonomie et de la souveraineté des communautés autochtones sont mis de côté au profit de l’industrie de combustibles fossiles et du développement de mégaprojets.

Ce dont nos communautés ont réellement besoin, c’est la possibilité d’être autonomes et responsables de nos propres ressources. Un consentement préalable, libre et éclairé ne peut pas être obtenu sous la pression de menaces.

Eriel Tchekwie Deranger, de la Première Nation d’Athabasca Chipewyan en Alberta, faisait également partie du groupe de discussion de Huson. Elle a souligné que l’industrie des combustibles fossiles est non seulement extrêmement destructrice pour l’environnement, mais elle montre également ses limites en matière de viabilité financière. Ces derniers temps, le baril de pétrole s’échange à des prix record et le prix de l’essence a également baissé, dû à une diminution de la demande durant la pandémie.

«Nous avons des gazoducs partout, mais ils n’ont nulle part où aller. Les marchés s’écroulent et le système est en train de mourir sous nos yeux,» dit Deranger.

«Il s’agit peut-être d’une occasion exceptionnelle de repenser ce à quoi pourrait ressembler notre monde pour les générations futures. Le temps est venu de se purifier et de renouer avec notre spiritualité et notre cosmologie.»

«Nous avons la possibilité de compter sur des systèmes de connaissances qui s’étendent au-delà du spectre des idéologies occidentales, des données empiriques et de la science pour comprendre cette crise et construire notre monde post-pandémique.»

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