Covid-19

Comment raconter le monde maintenant?

Le journalisme international est l'une des nombreuses victimes de la crise.
Photo: Inconnu

C’est une énième victime de la pandémie : le journalisme international. Les voyages étant plus limités que jamais, les reporters internationaux font les frais de la crise de la COVID- 19. Une situation qui menace d’autant plus ce secteur de l’information, alors que les médias doivent composer avec une érosion de leurs revenus publicitaires.

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Ce n’est pas l’ouvrage qui manque à Adrienne Surprenant lorsqu’elle se trouve à Bangui, en République centrafricaine, l’un de ses pied-à-terre des quatre dernières années. En un mois de boulot, cette photojournaliste indépendante peut n’avoir que deux ou trois journées de repos. En temps normal, du moins.

Or, depuis le début de la pandémie, le travail de cette globetrotteuse québécoise s’est vu perturbé, confinement et fermeture des frontières obligent. «Les jours de boulot et de congé ont été complètement inversés», témoigne-t-elle au bout du fil depuis Paris, où la reporter est «coincée» depuis maintenant plus de deux mois, alors qu’elle devait n’y être que de passage.

«Est-ce que cette crise va être, pour plusieurs médias, le dernier clou sur le cercueil?»

«C’est inquiétant, personne ne sait quand ça va reprendre», confie-t-elle. «Planifier sur le long terme est presque impossible, et plusieurs demandes de bourse tombent à l’eau.»

Pour preuve, le Fonds québécois en journalisme international, qui octroie des bourses à des reporters de la province pour se rendre à l’étranger, a été «mis en veilleuse», explique la journaliste Laura-Julie Perreault, cofondatrice de l’initiative. À ses yeux, le contexte actuel est sans précédent pour le journalisme international. «Quand on regarde les grandes guerres, les crises économiques, le 11 septembre... il y avait eu une diminution du trafic aérien, mais jamais à un tel niveau d’interdiction.»

Et pourtant, crise ou pas, les reporters n’hésitent pas à braver les terrains hostiles pour raconter le monde, souligne Laura-Julie Perreault, citant en exemple l’épidémie d’Ebola en 2014, qui a été couverte de long et en large par les journalistes internationaux. «Mais, cette fois-ci, nous sommes aussi des citoyens. Les États ont fermé leurs portes, et on nous demande de rester chez nous.»

Sauf que faire du journalisme international par coups de fil et vidéoconférences a ses limites. «Le terrain permet de s’éloigner des chiffres, d’aller chercher le vécu humain et l’importance sociale d’un phénomène», soulève celle qui a signé de nombreux reportages dans La Presse, de Washington à Moscou, en passant par Téhéran.

Le dernier clou sur le cercueil?

À ces obstacles circonstanciels s’ajoute la précarité de l’écosystème médiatique, alimentée depuis des années par l’érosion des revenus publicitaires que s’accaparent Facebook et consorts. La crise du coronavirus, donc, survient à un bien mauvais moment, allant même jusqu’à compromettre la pérennité de nombreux organes de presse, estime Simon Thibault, professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal. «Est-ce que cette crise va être, pour plusieurs médias, le dernier clou sur le cercueil?»

Le chercheur rappelle qu’historiquement, la couverture internationale est la première à faire les frais de finances fragiles, au Québec comme ailleurs. «Les bureaux à l’étranger, la correspondance à l’international, ça coûte cher. Et c’est une dépense qui est, souvent, soit abolie, soit réduite à la baisse.»

«C’est la responsabilité des médias et des journalistes d’intéresser le lectorat à l’international. Chaque fois que je publie dans un média québécois, j’ai de super retours, des gens qui m’écrivent. Il y a un réel intérêt.»

Adrienne Surprenant en sait quelque chose. À l’instar de ses collègues pigistes postés aux quatre coins de la planète, déjà vulnérables financièrement parlant, la crise actuelle la plonge plus que jamais dans l’incertitude. «Les médias vont continuer à faire bosser leurs salariés, mais nous, les pigistes (ou journalistes indépendants) free-lance, nous retrouvons avec moins de commandes, moins de boulot... On est dans le flou», déplore-t-elle.

Conséquence? La couverture des enjeux internationaux «risque d’en pâtir» sur le long terme, poursuit Simon Thibault. «Une presse malmenée, ce n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie», énonce le chercheur, qui y voit des menaces à la «transparence» et la «bonne gouvernance». Aux Philippines, par exemple, le régime autoritaire de Rodrigo Duterte n’a fait ni une ni deux en intimant l’ordre à la plus grande chaîne de télévision du pays, ABS-CBN, de fermer ses portes. Et ce, à une heure où l’accès à l’information est une question de santé publique.

Même son de cloche du côté de Laura-Julie Perreault, qui constate «des angles morts» dans la couverture internationale. «Tout ce qui ne touche pas la COVID-19 est un peu oublié en ce moment», regrette la journaliste. «Qu’est-ce qui se passe sur des terrains problématiques qu’on couvrait comme la guerre en Syrie, la situation en Haïti?»

Quel avenir pour le journalisme international?

Si une réflexion sur le télétravail est déjà entamée dans le monde du journalisme, selon Simon Thibault, se déplacer demeure crucial pour avoir «un regard d’ici, ailleurs». Ce que la dépendance grandissante des médias québécois envers les agences de presse ne facilite pas.

«Il y aura un appétit pour autre chose que le coronavirus», prédit quant à elle Laura-Julie Perrault, alors qu’au sortir de la pandémie, plusieurs autres enjeux internationaux vont «refaire surface». Sans compter les répercussions économiques de la pandémie qui ne vont pas tarder à secouer la planète.

N’empêche, pour Adrienne Surprenant, une remise en question s’impose au Québec quant au traitement réservé au journalisme international, considéré comme le parent pauvre de l’information. «C’est la responsabilité des médias et des journalistes d’intéresser le lectorat à l’international. Chaque fois que je publie dans un média québécois, j’ai de super retours, des gens qui m’écrivent. Il y a un réel intérêt.»

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