Covid-19

Souffrance et détresse psychologique des équipages bloqués en mer

L’industrie de la croisière est durement touchée par la pandémie, et les équipages sont aux premières loges.
Photo: Rapidfire

Si tous les passagers ont été évacués, plus de 100 000 travailleurs sont toujours bloqués à bord de bateaux, le plus souvent sans salaires ou dans l’attente de compensations. Alors que cinq suicides ont été rapportés dans les dernières semaines, de nombreux membres d’équipage sont en état de détresse psychologique, transférés d’un bateau à l’autre et sujets à de multiples revirements de situation.

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Une femme s’est suicidée ce mois-ci, peu après avoir appris l’annulation de son billet d’avion alors que le Regal Princess, bateau sur lequel elle travaillait, arrivait au port de Rotterdam. Dans la même période, un jeune homme a été retrouvé sans vie dans sa cabine du Carnival Breeze tandis qu’un autre s’est donné la mort en sautant du navire Jewel of the Seas. Les 18 et 19 mai, deux personnes se sont jetées du haut des navires Aida Blu et Vasco da Gama et le soir du 22 mai, un décès non relié à la COVID-19 sur le Scarlet Lady de la compagnie Virgin Voyages a été rapporté par le site Cruise Law News.

«J’ai très peur qu’on se retrouve face à d’autres cas de suicides si rien n’est fait pour renvoyer les gens plus vite chez eux»

Selon le site d’actualité maritime Crew Center, des membres de l’équipage à bord du navire de croisière Majesty of the Seas *ont manifesté après avoir appris que leur date de rapatriement avait été retardée une énième fois. Le *Miami Herald a quant à lui rapporté que 14 membres d’équipage du Navigator of the Seas, ancré dans le port de Miami, ont débuté une grève de la faim. Ils sont finalement rentrés chez eux le 22 mai dernier.

Ancienne membre d’équipage pour Norwegian Cruise Line, l’une des trois plus grandes compagnies de croisières cotées en bourse au monde avec Carnival Corporation et Royal Carribean Cruises, Kirsta Thomas opère deux groupes de soutien aux membres et à leur famille sur Facebook. «J’ai très peur qu’on se retrouve face à d’autres cas de suicides si rien n’est fait pour renvoyer les gens plus vite chez eux», estime-t-elle.

Elle reçoit régulièrement des messages inquiétants, certains allant jusqu’à évoquer le suicide, principalement sur les navires où la situation sanitaire à bord est évaluée au niveau 3, c’est-à-dire que les équipages sont isolés 21 heures par jour dans leur chambre en quarantaine. «De plus en plus de personnes m’écrivent qu’ils n’en peuvent plus d’attendre dans ces conditions et sont sur le point de perdre tout espoir», raconte Mme Thomas.

Isolement et manque de communication

Originaire de Trinité-et-Tobago, Sterling Howell travaillait à bord du Regal Princess et a été transféré à bord du Caribbean Princess, qui a débuté le rapatriement d’une partie des équipages. «Nous avons l’impression d’être en prison, lance-t-il, après plus de deux mois d’attente et d’incertitude. C’est très difficile d’être rejeté par son propre gouvernement, nous vivons beaucoup de stress et il risque d’y avoir d’autres suicides.»

«J’ai commencé à avoir des pensées très noires et j’ai fait de la dépression, ajoute l’employée de Holland America Line, plongée dans l’incertitude d’un possible retour dans son pays. J’essaie de rester active et d’être positive, mais c’est très difficile.»

Le ministre de la Sécurité de Trinité-et-Tobago, Stuart Young, a indiqué en conférence de presse que le pays n’était pas prêt à accueillir ses 250 ressortissants toujours piégés en mer. «Nous sommes testés régulièrement sur le bateau, ce n’est pas vrai que les membres d’équipage représentent un danger, nous suivons tous les protocoles et nous n’avons aucun cas de COVID-19», ajoute Howell, qui estime que la compagnie Princess Cruises fait de son mieux.

Une membre d’équipage employée par Holland America Line, dont tous les employés sont touchés par une réduction d’heures de travail et de rémunération, rapporte quant à elle un manque flagrant de communication de la compagnie. «J’ai été menacée, et je ne suis pas la seule, de ne pas être embauchée à nouveau plus tard si je parle», témoigne-t-elle sous condition d’anonymat. Mise à pied, elle dénonce des abus de privilèges, et des représailles faites aux membres qui se plaignent de certaines conditions.

Holland America Line n’a pas répondu aux questions concernant de possibles pressions sur les employés ou la santé mentale de ses équipages, mais a indiqué par courriel que tous les employés mis à pied bénéficient d’une prolongation de leur couverture médicale subventionnée par l’entreprise dans le cadre de leur indemnité de départ.

Des lignes d’écoute pour les personnes en état de détresse ont été mises en place, mais cela n’est pas assez efficace selon notre source. L’internet est également très cher, et plusieurs membres rapportent que des compagnies ont coupé la connexion à haute vitesse. «J’ai commencé à avoir des pensées très noires et j’ai fait de la dépression, ajoute l’employée de Holland America Line, plongée dans l’incertitude d’un possible retour dans son pays. J’essaie de rester active et d’être positive, mais c’est très difficile.»

«Rester positif», «arrêter de se plaindre» et «remercier la compagnie», autant de messages scandés par des membres d’équipage sur les réseaux sociaux, satisfaits d’être nourris et logés par leurs compagnies. «C’est fatigant, je n’ai pas besoin de faire preuve de gratitude, répond-elle. Certains pensent à tort qu’ils sont en vacances, mais moi je suis ici contre mon gré et la compagnie a l’obligation légale de me donner un toit et de la nourriture.»

Krista Thomas estime que les différences de traitements divergent selon les compagnies et que la peur de ne pas garder son travail peut pousser à de tels enjolivements de la réalité. Elle déplore les discours et commentaires qui font de la santé mentale un tabou, alors que de nombreux membres d’équipages la contactent en privé pour éviter d’être montrés du doigt.

Pressions à bord

Bloquée deux mois à bord du navire Mein Schiff 3, de la compagnie TUI Cruises, une autre membre d’équipage a finalement pu rentrer chez elle alors que 1525 sont encore piégés. Elle raconte le stress intense vécu lorsque, chaque jour, une nouvelle différente leur était annoncée. «J’ai eu trois fois des billets d’avion dans mes mains, et c’est seulement la troisième fois que j’ai pu les utiliser, souligne-t-elle. On ne savait jamais pourquoi on n’avait pas le droit de débarquer, on était des numéros plutôt que des humains.» Plusieurs de ses amis ont fait des attaques de panique régulièrement, dont un qui a eu des pensées suicidaires.

Peu après le débarquement des passagers à la mi-mars, les employés ont également reçu un nouveau contrat de SeaChefs, compagnie sous-traitante qui gère les ressources humaines, stipulant qu’ils avaient deux options, soit celle d’être renvoyé de ses fonctions puis rapatrié ou bien de rester à bord avec une baisse de salaire conséquente. «Ils nous ont obligés à prendre l’option 2, confirment, séparément, deux sources qui étaient à bord du bateau. On a vraiment l’impression que les chefs de département ont eu de la pression de la part de la compagnie pour nous faire signer.» Devant le refus de signer, des représailles ont été subies de la part d’une cadre de SeaChefs.

SeaChefs n’a pas souhaité répondre à nos questions. TUI Cruises a toutefois fait savoir qu’elle n’était pas au courant de pressions exercées par SeaChefs et qu’un soutien psychosocial était offert si nécessaire sur ses 7 bateaux. Un système de soutien, en théorie valide, mais qui ne fonctionne pas en pratique, selon notre source. «Nous sommes conscients de la situation tendue à bord de Mein Schiff 3 où il y a des cas de COVID-19, et nous soutenons entièrement l’équipage dans cette situation incertaine, affirme Wybcke Meier, directrice générale de TUI Cruises. Sur les navires où il y a peu d’équipage à bord, nous continuons de demander si le congé à terre est possible. Cela a malheureusement été refusé jusqu’à maintenant.»

Partage des responsabilités

Mais qui est véritablement responsable de cette conjoncture? Le virus, les compagnies, les centres sanitaires, les pays? Difficile, à ce jour, d’attribuer le blâme à une seule entité alors que chacun se renvoie la patate chaude. Les compagnies ont arrêté leurs opérations le 13 mars, après l’interdiction de naviguer ordonnée par les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) des États-Unis. Des milliers de membres d’équipage ont été rapatriés depuis cette date, mais ils sont encore très nombreux à attendre dans les ports ou en mer.

Cette paralysie est attribuable en partie aux CDC américains, qui ont établi des règles strictes qui impliquent que tous les passagers soient transportés vers des aéroports et rapatriés sur des vols privés, aux frais des compagnies. Ils exigent aussi que les cadres supérieurs et les dirigeants des compagnies signent une déclaration certifiée «garantissant» que les personnes qui débarquent ne passent pas la nuit à l’hôtel, n’utilisent pas les transports en commun, les aérogares ou ne pas prennent des vols commerciaux, ni même interagissent avec le public jusqu’à la destination finale. L’équipage doit s’isoler lui-même lorsqu’il rentre chez lui pendant 14 jours, même si son navire n’avait pas de cas de COVID.

Selon des données compilées par le Miami Herald, 578 membres d’équipage ont contracté la COVID-19 en mer et sept en sont morts.

La déclaration exigée comporte des sanctions pénales en cas de violation. Certaines compagnies, qui ont déclaré publiquement être en grande difficulté financière, doivent dépenser beaucoup d’argent et faire face à des accusations criminelles si elles n’acceptent pas ces règles. Elles se sont donc montrées réticentes à signer une telle déclaration.

Ajoutons à cela que dans des pays tels Haïti ou les Philippines, les membres d’équipage doivent être testés pour le coronavirus avant d’entrer sur le territoire. D’autres, comme Grenade, demandent une quarantaine terrestre aux frais des compagnies. «Des efforts doivent être faits par certaines compagnies, mais il faut que le CDC assouplisse ses règles et que les pays ouvrent leurs frontières», clame Krista Thomas, qui a récemment lancé une pétition et coécrit une lettre ouverte à l’Organisation des Nations Unies (ONU) afin d’accélérer les processus de rapatriement.

Pour l’avocat maritime James Walker, ni les pays ni les compagnies de croisières ne veulent assumer les coûts pour les charters et les vols. «Royal Caribbean en particulier a apparemment décidé de ne pas rapatrier son équipage par les États-Unis et refuse de faire signer les attestations», indique-t-il par courriel.

La Cruise Lines International Association (CLIA), association commerciale de l’industrie des croisières, estime que les compagnies travaillent jour et nuit pour faciliter, en collaboration avec les administrations locales et les ports, un retour sécuritaire pour la majorité des membres d’équipage. «Ces efforts se sont révélés extrêmement complexes à cause des différentes politiques dans les pays représentés par la main-d’œuvre diversifiée des navires de croisière», souligne Aziza Lambert, responsable des communications de la CLIA, qui estime qu’il s’agit désormais d’une problématique humanitaire mondiale.

Selon des données compilées par le Miami Herald, 578 membres d’équipage ont contracté la COVID-19 en mer et sept en sont morts.

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