Covid-19

Ce n’est ni la première, ni la dernière fermeture d’écoles

La fermeture des écoles est-elle une si mauvaise chose?
Photo: Adonyi Gábor

En temps de la Covid19, on a beaucoup parlé de la grippe espagnole, qui plongeait parfois les malades dans un coma tel qu’on les croyait morts.

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Ma mère, Colette Dupuis, m’a souvent raconté cette histoire terrible qu’elle tenait de sa mère, Aline Vézina : une femme était morte en plein hiver au village de Saint-Esprit, dans Lanaudière, où ma grand-mère vivait au sortir de la Grande Guerre. Pour éviter la contagion, pas d’embaumement ni d’exposition au milieu du salon, comme le voulait la coutume. Or impossible de creuser la terre gelée du cimetière. Son cercueil a donc été placé dans le charnier — le caveau — en attendant le dégel. Le curé avait promis d’ouvrir les cercueils au printemps, pour permettre aux familles de dire un dernier «Adieu» aux victimes.

Le couvercle soulevé, la pauvre femme est apparue morte, bien sûr, mais les poignets et la bouche maculés de sang. Ma mère m’expliquait : «Sortant du coma, elle a probablement hurlé et pleuré dans l’obscurité et la solitude les plus totales, puis s’est rongé les poignets pour hâter sa fin.»

La légende dit d’ailleurs que l’expression «sauvé par la cloche» fait référence à l’habitude prise en temps d’épidémie d’installer à l’extérieur du cercueil une cloche reliée à une cordelette attachée au poignet des corps mis en bière, pour qu’elle sonne si une victime enterrée vivante s’agitait. Pour d’autres, l’expression rappelle plutôt les élèves «sauvés par la cloche» qui marque la fin des classes. Pour bien des enfants, d’ailleurs, l’épidémie procure la joie de rater l’école, même si les médias d’aujourd’hui multiplient les témoignages d’élèves qui ont hâte de retrouver leurs camarades de classe.

On l’apprend à nouveau maintenant : l’école à domicile peut être rude, surtout si ce n’est pas un libre choix pédagogique et social. Et pourtant, les parents se mobilisaient en Australie dans les années 1940 contre la réouverture des écoles fermées plusieurs semaines en raison de la polio.

Paralysie infantile

Aline Vézina a épousé Alphonse Dupuis et le couple a vécu sur une terre à tabac du grand rang de Saint-Jacques-de-Montcalm. Ma mère y est née pour y grandir avant de partir exercer les métiers d’institutrice, d’infirmière et d’exportatrice de livres. Vers 1950, se souvient-elle encore, ma grand-mère lavait les pêches à l’eau savonneuse, car il y avait beaucoup de cas de poliomyélite, aussi connue sous le nom de «paralysie infantile». Cette maladie affectait surtout les enfants et provoquait son lot de morts et de personnes paralysées des jambes ou des poumons. En 1930, l’Hospital for Sick Children de Toronto avait reçu de Boston un premier «poumon d’acier» ou «poumon artificiel». L’objectif était d’en fabriquer 25 au pays, lors de l’épidémie de 1937. Des victimes y passaient le reste de leurs jours et de leurs nuits et une femme a même accouché dans cette machine. Un vaccin a finalement été produit dans les années 1950 et la polio est éradiquée au Canada depuis les années 1990.

Une recherche dans les archives de la Bibliothèque et archives nationales du Québec (BAnQ), avec les mots-clefs «paralysie + infantile + écoles + fermées», nous apprend que la polio a entrainé la fermeture de bien des écoles. Ainsi, toutes les écoles publiques de Westmount étaient fermées en octobre 1916. Des médecins aux États-Unis affirmaient que l’épidémie s’essoufflerait à la venue du temps plus frais, thèse mise en doute par des médecins scandinaves. À Montréal, les personnes atteintes devaient s’isoler et les médecins les suivaient pendant 25 jours, en comparaison à 15 jours aux États-Unis. Les écoles ferment à nouveau en 1927 au Kansas, en 1928 au Manitoba et au Québec, où les autorités interdisent aux enfants de voyager et d’aller «aux vues». Ça recommence en 1929 aux États-Unis, en 1932 à Neuville, St-Antoine-de-Tilly et St-Michel-de-Bellechasse. En 1934, les rassemblements sont interdits en Colombie-Britannique, où l’on ferme aussi les écoles, les parcs d’attractions et les tavernes, suite à un décès et 5 infections.

Les autorités ferment à nouveau les écoles en 1935 en Alberta et quelques établissements à Montréal et au Lac-Saint-Jean en septembre 1937. C’est en observant «les graphiques» que «les hygiénistes estiment que le mal aura atteint son point culminant à la mi-septembre, et que d’ici deux mois 21 000 cas additionnels seront signalés» (Le Soleil, 1er septembre 1937). Neuf écoles fermeront à nouveau en 1943 à Québec et la rentrée scolaire est retardée en 1946 à Lévis et Sherbrooke.

Enseignement à domicile

En 1937, plus de 300 000 enfants de Chicago avaient dû s’adapter à «l’école radiophonique», comme qualifiait Le Soleil ces capsules radiophoniques de 15 minutes sur l’anglais, l’histoire et les mathématiques. Quelques enseignants répondaient au téléphone aux questions des parents et la presse publiait les leçons à préparer pour le lendemain. Certes, les émissions à caractère scolaire existaient déjà depuis quelques années, en Suisse par exemple, mais ce système occasionnait des problèmes pour les parents n’ayant qu’un seul poste pour plusieurs enfants de grades différents, ou pas de poste du tout.

Rappelant que les écoles sont restées fermées plus de 4 mois en Nouvelle-Zélande, en 1948, Le Devoir (29 avril 1948) s’enthousiasmait tout de même que «[l]es parents eux-mêmes avaient vu avec le plus grand soin à ce que leurs enfants ne négligent pas l’étude pendant cette absence forcée de l’école, et, insensiblement, ils avaient réveillé leur propre mémoire et leur intérêt pour les matières scolaires.»

Déconfiner les grévistes

On l’apprend à nouveau maintenant : l’école à domicile peut être rude, surtout si ce n’est pas un libre choix pédagogique et social. Et pourtant, les parents se mobilisaient en Australie dans les années 1940 contre la réouverture des écoles fermées plusieurs semaines en raison de la polio. En avril 2020, environ 1/3 des élèves des écoles publiques dans l’est du Japon ont fait grève, car les mesures contre la Covid19 leur semblaient insatisfaisantes. Cette grève, qui a forcé la fermeture des établissements pour un mois (The Mainichi, 11 avril 2020), nous rappelle où les élèves en étaient avant le grand confinement : on préparait dans les écoles de la province une semaine de mobilisation pour le climat, après avoir participé à trois journées mondiales de grève scolaire en 2019. Sans enfants à charge, j’ai tout de même très hâte, en pleine canicule au mois de mai (!), que les élèves retrouvent leurs «camarades», pour que reprenne ce formidable mouvement de grève pour le climat, en pause forcée par le confinement.

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