Théories du complot

Nourrir et dénoncer les complots

Y aurait-il des liens à faire entre complotistes et populistes?
Photo: knollzw (pixabay.com)

«Les anarchistes menés par les Antifa» sont responsables des émeutes, affirme Donald Trump, et l’ Obamagate est «le pire crime de tous les temps», clamait-il quelques jours plutôt. Les théories du complot, manifestement, sont utiles au président.

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Elles sont toutefois loin de représenter un phénomène uniquement américain. Il y a deux semaines, un sondage révélait que près de 50 % des Canadiens croyaient à différentes interprétations conspirationnistes concernant le coronavirus. De nombreuses figures du populisme québécois ont dénoncé cette situation. En surface, cela peut paraître honorable. Avec un brin de naïveté, on pourrait même y voir une volonté de défendre la science et de la raison. Lorsqu’on y pense à deux fois, on est cependant forcé d’admettre que ces faiseurs d’opinions sont en fait face à leur propre création. Ils auront beau gronder leur progéniture «complotiste» à satiété, personne ne saurait oublier quelle autorité l’a conduite à une telle misère intellectuelle.

La pomme, comme on dit, ne tombe jamais bien loin de l’arbre… La négation du réchauffement de la planète le confirme. Elle n’est pas en marge du débat public, elle apparaît régulièrement dans les pages des journaux de Quebecor et dans la bouche de plusieurs députés conservateurs. Elle est également soutenue par différents think tanks, qui font figure d’autorités économiques sur toutes les tribunes de la province, participant même à de nombreuses commissions parlementaires. Selon ces adorateurs du marché, le réchauffement de la planète serait — allez savoir pourquoi — une «conspiration» des écologistes. C’est d’ailleurs l’ancien premier ministre du Canada, Stephen Harper, qui affirmait en 2007 que «Kyoto est un complot socialiste».

Entre les populistes et les complotistes, il n’y a qu’une différence de degré. Tous deux nient la science et la raison au profit des anecdotes, du «gros bon sens» et des préjugés.

L’actualité locale n’est pas en reste. Ce ne sont pas des théoriciens farfelus et sans échos qui affirment que Québec solidaire est contrôlé par un «politburo» digne de l’URSS, mais bien un aspirant premier ministre de la province, Jean-François Lisée, et de nombreux chroniqueurs supposément sérieux. Ce sont d’ailleurs ces derniers qui répètent que le Québec est contrôlé par les «lobbys de gauche», dont celui, objectivement puissant, des cyclistes, selon Mario Dumont (2019). Lors de la grève étudiante de 2012, rappelons d’ailleurs qu’on a entendu à satiété que les étudiants étaient commandés en secret par… les syndicats.

Pour finir, notons que théories conspirationnistes visent également les musulmans. C’est Djemila Benhabib, une écrivaine primée à de nombreuses reprises, qui a nié le caractère raciste de l’attentat de Québec ayant fait 6 morts (2017), pour ensuite dénoncer «l’islamisation de la démocratie» qu’auraient engendrée les funérailles des victimes; c’est un ministre bien de chez nous qui affirmait que l’«islamisation de Montréal» est une menace réelle (sans jamais évidemment en fournir le moindre indice); et c’est toute la cavalerie médiatique québécoise qui a monté en épingle des histoires de «jambon de cabanes à sucre» (2007) et de «prières au zoo» (2017).

Alors que les complotistes parlent de la «fausse menace de la pandémie», les populistes parlent de «la fausse menace du réchauffement climatique», alors que les premiers parlent des «plans cachés» de Bill Gates, les deuxièmes parlent de l’ «agenda caché» d’Amir Khadir; et alors que les premiers parlent d’une «confrérie» désirant dominer le monde, les deuxièmes parlent de la «clique du plateau» dominant le Québec.

La rhétorique populiste carbure aux demi-vérités et aux fausses nouvelles (pour lesquelles les chroniqueurs sont parfois blâmés par le conseil de presse). Entre les populistes et les complotistes, il n’y a qu’une différence de degré. Tous deux nient la science et la raison au profit des anecdotes, du «gros bon sens» et des préjugés. Tous deux instrumentalisent certains faits pour mieux en masquer d’autres. Et tous deux se considèrent victimes de l’idéologie dominante alors qu’ils sont leurs fidèles reflets (Trump, Bolsanaro et Johnson en sont des preuves pathétiques et tragiques). Depuis le début de la crise pandémique, il est en ce sens presque drôle de lire les chroniqueurs populistes se tirailler sur les réseaux sociaux avec leurs admirateurs complotistes. Ces derniers traitent leurs chroniqueurs préférés de «traitres», de «lâches» et ne cessent de répéter leur «déception». Manifestement, les lecteurs ne comprennent pas pourquoi ces libres penseurs autoproclamés ne sont pas d’accord avec eux sur cet enjeu.

On aurait toutefois tort de croire que les populistes sont seuls responsables d’une telle déliquescence de la pensée. Ils incarnent plutôt le reflet de l’unidimensionnalité de notre société. Ayant anéanti les alternatives politiques au profit de la «fin de l’histoire», la critique ne trouve plus de socle rationnel pour se construire. Autrement dit, les théories du complot confirment le manque de théories politiques. Comme l’expression de la souffrance ne trouve plus sa place dans un récit cohérent et rationnel, elle se réfugie au creux du ressentiment, des préjugés et des conspirations malfaisantes.

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