Brutalité policière

Des journalistes montréalais.es victimes d’intimidation et de brutalité policière lors de manifestations

La plupart des incidents documentés ont eu lieu pendant des manifestations où la police antiémeute était présente.
Photo: Cédric Martin

%note Texte complet original de Ricochet English traduit de l'anglais par Anique Laan

Au cours des dernières semaines, des manifestations sont survenues dans plusieurs villes à travers l’Amérique du Nord, réclamant justice pour les victimes de racisme et de violence policière. En plus de la violence infligée aux manifestants, il existe des dizaines de cas documentés d’agressions directes de policiers envers des journalistes. Montréal ne fait pas exception, et une nouvelle enquête de Ricochet démontre que la violence envers les journalistes représente une tendance de longue date des comportements policiers dans la ville.

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Le 31 mai dernier, un groupe d’étudiant.es en journalisme et de personnel médical a dû supplier à genoux, les bras en l’air, un policier d’arrêter de pointer son arme non létale sur eux. Cet incident s’est produit à la fin d'une manifestation Black Lives Matter à la Place des Arts.

Trois journalistes de The Link, l’un des journaux indépendants de l’Université Concordia, affirment avoir informé le groupe de policiers antiémeute qu’ils étaient là en tant que journalistes, avant que ceux-ci ne pointent leurs armes sur eux près de la station de métro Saint-Laurent. Ils n’étaient pas certains s’il s’agissait d’une arme à balles de caoutchouc ou d’une bombe lacrymogène.

«On lui criait "On est médecins, on est journalistes, ne tirez pas!"» raconte Alexandre Denis, l’un des trois photographes cette soirée-là. «Le policier a pointé son arme malgré les cris des journalistes, des médias et du personnel médical. J’ai senti qu’il était à quelques secondes de nous tirer dessus directement», a mentionné Denis.

«J’ai dédramatisé ma blessure en me disant que cela faisait partie d’être journaliste couvrant un événement avec présence policière», a expliqué Jane.

Son expérience n’a rien d’inhabituel. Des dizaines de journalistes, surtout indépendants, se plaignent depuis des années de leurs affrontements avec la police de Montréal. Les journalistes et les photographes ont souvent été des victimes collatérales dans les cas de brutalité policière envers les manifestant.es, surtout lors de la grève étudiante en 2012 et du mouvement anti-austérité en 2015.

Un problème répandu

Jane (prénom fictif) n’était pas certaine de pouvoir continuer à prendre des photos pour son journal lors de manifestations suite à une altercation avec la police. Elle raconte que le 27 mars 2015, à la fin d’une manifestation au centre-ville de Montréal, elle se rendait au métro, accompagnée de trois autres journalistes, lorsqu’un groupe de policiers s’est rué sur eux. «Sans avertissement, les agents se sont précipités sur nous par-derrière», a expliqué Jane, photographe pour The Link à l’époque. Ce printemps-là, elle couvrait les manifestations anti-austérité.

«Ils m’ont soulevée et lancée par terre», dit-elle. «Ça n’avait aucun sens. Ce n’est pas comme s’ils nous avaient demandé de nous déplacer.» Jane a affirmé qu’elle et ses collègues ont reçu des coups de pied de la police. Plus tard dans la soirée, à l’urgence, elle a appris qu’elle avait un hématome à la jambe.

«J’ai dédramatisé ma blessure en me disant que cela faisait partie d’être journaliste couvrant un événement avec présence policière», a expliqué Jane. «C’est ce qui arrive et ce que presque tout le monde autour de moi a vécu d’une certaine façon, donc je me suis dit que c’était mon tour.»

Dans une enquête menée par Ricochet, 14 journalistes indépendant.es ont décrit 19 cas d’agressions commises par la police de Montréal entre 2012 et 2019. Les personnes interrogées étaient principalement des journalistes indépendant.es, civil.es ou étudiant.es au moment des incidents.

C’était intentionnel de la part du corps policier. Il a clairement vu que les médias couvraient les opérations policières de manière défavorable et cela lui a déplu» affirme Van Vliet.

La plupart des agressions ont eu lieu lors de manifestations à Montréal où la police antiémeute était présente. Les personnes interrogées ont également décrit d’autres formes d’intimidation telles que des arrestations arbitraires, des contraventions, des menaces d’arrestation ainsi que des menaces par armes non létales.

Rencontre entre policiers et journalistes aux résultats mitigés

En 2015, les médias ont rapporté plusieurs cas de brutalité policière envers des journalistes. La situation était assez critique pour qu’un groupe de journalistes indépendant.es rencontre le Service de police de la ville de Montréal (SPVM), dans l’espoir d’y mettre fin.

Le chef de police Ian Lafrenière, alors responsable des relations médias, a mené cette rencontre ayant eu lieu en septembre 2015 entre le corps policier, l’organisation Canadian Journalists for Free Expression (CJFE) et de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ). Lafrenière est maintenant le secrétaire parlementaire de la ministre de la Sécurité publique au sein du gouvernement de la CAQ.

Simon Van-Vliet, journaliste indépendant et président de l’AJIQ à l’époque, révèle qu’«auparavant, les journalistes avaient leur petit espace où on les laissait tranquilles s’ils se tenaient assez loin de l’action. Puis, à partir de 2012, la police a commencé à cibler non seulement des médias alternatifs, des journalistes indépendants et des défenseurs médiatiques, mais a également à malmener certains journalistes des grands médias comme La Presse et Le Devoir. C’était intentionnel de la part du corps policier. Il a clairement vu que les médias couvraient les opérations policières de manière défavorable et cela lui a déplu» affirme Van Vliet.

Selon Tom Hennefer, directeur général de la CJFE à l’époque, la police a démontré une volonté de mettre fin aux agressions et arrestations arbitraires lors de la rencontre.

Hennefer a révélé à Ricochet que lors des manifestations de 2012 et 2015, la situation sur le terrain «ressemblait plutôt à celle d’un pays autoritaire. Cependant, la rencontre s’est extrêmement bien déroulée et on a observé une réduction importante du nombre d’agressions par la suite.»

Bien que quelques agressions envers des médias traditionnels aient été rapportées en 2012, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) n’a reçu aucune plainte liée à la conduite policière ces dernières années. «En général, nous condamnons ce genre de comportement», a dit la directrice administrative Catherine Lafrance.

Le SPVM a refusé d’accorder une entrevue à Ricochet, soulignant que le personnel ayant participé à la rencontre de 2015 ne travaillait plus au sein du corps policier. «La consultation de nos dossiers n’a dévoilé aucun incident rapporté concernant un problème avec un journaliste», peut-on lire dans un courriel de la police à Ricochet.

«Ils enfreignent leur propre code de conduite»

Cependant, il reste à déterminer si des améliorations à long terme ont été effectuées, particulièrement concernant la conduite envers les étudiant.es et les journalistes indépendants.

Parmi les cas signalés, on retrouve des agressions physiques directes, des coups de bâtons, des bousculades, des journalistes percutés par des vélos ainsi que des journalistes directement ciblés pour être poivrés par gaz.

En 2016, après la rencontre avec le SPVM, l’ancien caméraman de la Concordia University Television (CUTV) William Ray a recueilli les [témoignages] de 10 journalistes indépendants ayant exposé en détail leurs expériences avec la police entre 2013 et 2015. Ils et elles ont rapporté cinq cas d’agression et un cas de tentative d’agression. Quelques journalistes ont aussi décrit avoir été empêché.es de filmer parce que la police exprimait un doute envers leur légitimité. D’autres ont été arrêtés ou ont reçu des contraventions en même temps que des manifestant.es.

Certaines personnes interrogées ont constaté une amélioration notable de la conduite policière ces dernières années, remarquant moins d’agressions envers des journalistes lors de manifestations. Cependant, mis à part les correspondant.es des grands médias, aucun autre journaliste n’est satisfait de la conduite policière. Plusieurs n’ont pas encore remarqué de changements dans le comportement des policiers, incluant Simon Van-Vliet.

«La plupart du temps [les policiers] enfreignent leur propre code de conduite», dit-il. «C’est comme s’il était en suspens lors de la répression des émeutes.»

En plus des incidents déjà documentés dans le rapport de Ray en 2016, Ricochet a été informé de 19 cas d’agressions et d’un cas de tentative d’agression par la police entre 2012 et 2019. Les deux enquêtes réunies ont donc exposé 24 cas d’agressions et deux cas de tentative d’agression.

11 des cas divulgués à Ray et Ricochet se sont produits après les négociations avec le SPVM en 2015, en plus d’une tentative d’agression en 2018. Parmi les cas signalés, on retrouve des agressions physiques directes, des coups de bâtons, des bousculades, des journalistes percutés par des vélos ainsi que des journalistes directement ciblés pour être poivrés par gaz.

Certains journalistes disent avoir été agressé.es plusieurs fois par la police de Montréal, dont le photographe Willie Wilson. Il a expliqué qu’un agent l’a poussé contre une boîte aux lettres après la fin d’une manifestation en décembre 2015, à l’époque où il photographiait pour The Link. «J’ai été projeté, je me suis écrasé contre la boîte aux lettres et je suis tombé par terre », dit-il, précisant qu’il respectait les consignes de l’agent avant l’agression, qui lui a demandé de se déplacer. «J’étais déjà sur le trottoir, je n’étais pas debout dans la rue.»

Puis, selon Wilson, le 4 mars 2017, un policier l’a directement ciblé, ainsi qu’un autre photographe, et les a aspergés de gaz poivré en plein visage, sans leur avoir d’abord demandé de se disperser. À l’époque, ils tentaient de photographier une bagarre à 10 ou 15 pieds d’où ils se trouvaient lors d’une manifestation près de l’hôtel de ville.

Dans les semaines suivantes, un autre photographe a été frappé au visage avec un bâton alors qu’il prenait des photos pendant une manifestation près de l’Université Concordia, au centre-ville de Montréal, le 25 mars 2017. Cette attaque a cassé les dents du photographe, qui souhaite demeurer anonyme.

Un journaliste indépendant souhaitant également conserver l’anonymat a raconté à Ricochet qu’un agent a essayé de le pousser en bas des escaliers pendant qu’il filmait la fin d’une manifestation, qui s’était rendue jusqu’à l’intérieur de la station de métro Berri-UQAM, le 2 février 2018.

Ricochet a également recensé une agression n’ayant pas eu lieu pendant une manifestation. Le journaliste indépendant Zachary Kamel a subi une agression en juin 2019 lorsqu’il tentait de filmer une intervention sur son cellulaire au Café Cléopâtre, sur le boulevard Saint-Laurent au centre-ville de Montréal.

«J’étais en train de souper au Pool Room lorsque j’ai remarqué six voitures de police qui se sont arrêtées devant le Café Cléopâtre», a-t-il écrit dans un tweet le lendemain. «J’ai traversé la rue et j’ai commencé à filmer devant le cabaret. Sans avertissement, l’agent Daniel Legault m’a poussé contre une clôture. Il a déclaré qu’il était illégal de filmer la police, ce qui est faux. Je l’ai confronté par rapport à cela, et il m’a alors frappé à la tête et a saisi mon téléphone pour se le mettre dans les poches.»

La police établit des «règles de base» pour les journalistes

À la suite de la rencontre de 2015 avec les journalistes indépendant.es, le Service de police de la ville de Montréal a établi une série de règles de base que les journalistes doivent respecter lors du reportage d’événements où la police antiémeute est présente.

Les directives transmises en octobre 2015 encouragent un comportement «professionnel» sur le terrain, comme la non-participation aux manifestations, et demandent aux journalistes de partir lorsqu’une manifestation est jugée illégale. Une ligne de policiers antiémeutes émettrait ce signal en frappant sur leurs boucliers avec leurs bâtons.

«À ce moment-là, on était en état de choc et on était debout, immobiles. Puis l’agent qui avait perdu la tête s’est retourné vers nous et s’est mis à crier "Je ne suis pas policier! Je ne suis pas policier!"», a raconté Cook, qui a ensuite été attaqué et presque jeté par terre par ce même agent.

«La façon dont c’est écrit ne me plaît pas du tout. C’est dangereux pour n’importe quel journaliste parce que les policiers sont ainsi libres de déterminer si tu es un journaliste ou non», dit Cori Marshall, une ancienne journaliste de CUTV interrogée par Ricochet.

Dans les directives, le SPVM a accepté une modification majeure dans sa conduite : la fin du profilage des journalistes selon «leur média ou leur accréditation auprès d’une association.»

«Une accréditation de presse auprès d’une association de journalistes n’assure pas l’immunité. Il ne s’agit pas d’un droit de passage, mais plutôt d’un outil d’identification utile», a écrit la police, sans aborder la question d’agressions ou de toute autre forme d’intimidation.

Hennefer a confirmé que le groupe d’environ 25 journalistes présents à la rencontre a accepté les conditions. La police n’a pas rendu les directives accessibles aux journalistes, et en conséquence, elles sont peu connues.

Quatre mois après la rencontre, les témoignages de sept journalistes indépendant.es ont révélé des expériences de comportement policier douteux lors d’une manifestation de nuit contre l’austérité, le 18 décembre 2015. Au cours de la même nuit, des agents ont été critiqués pour avoir pointé leurs armes sur un groupe de manifestants «en colère».

Jon Cook, éditeur pour The Link à l’époque, a dit que lui et deux de ses collègues ont été poursuivis par un agent en civil alors qu’ils tentaient de documenter une arrestation violente, après la manifestation. «À ce moment-là, on était en état de choc et on était debout, immobiles. Puis l’agent qui avait perdu la tête s’est retourné vers nous et s’est mis à crier "Je ne suis pas policier! Je ne suis pas policier!"», a raconté Cook, qui a ensuite été attaqué et presque jeté par terre par ce même agent. «Si j’avais fait un faux mouvement ou j’étais intervenu instinctivement, j’aurais été arrêté aussi. On aurait pu être brutalisés», dit-il.

Deux journalistes indépendant.es ont également décrit le profilage dont ils ont été victimes cette journée-là, en fonction de leur média et leur historique de couverture de manifestations. Marshall, le correspondant de CUTV, a expliqué qu’un groupe de policiers l’a approché avant la manifestation pour contrôler son identité.

Avant la manifestation, deux agents ont également abordé Rick Cognyl Fournier, un diffuseur en direct auprès d’un collectif de médias indépendants à l’époque. Ceux-ci l’ont appelé par son nom légal. «L’un des agents m’a appelé par mon nom complet Richard au lieu de Rick», a-t-il écrit dans un témoignage public. «Je n’utilise jamais Richard, à moins que la loi ne l’exige. Ma pièce d’identité canadienne indique Richard alors que ma pièce d’identité américaine indique Rick. Cela me confirme que j’ai fait l’objet d’un profilage de la part de ces agents de la SPVM.»

Marshall a également mentionné que des policiers se sont jetés sur lui et l’un de ses collègues lorsqu’ils ont essayé de filmer une arrestation pendant la manifestation.

Selon Simon Van-Vliet, «il n’y pas eu de suivi de cette rencontre [de 2015]. Ça n’a mené nulle part. Ils n’avaient pas vraiment l’intention d’intégrer les médias indépendants. Je crois qu’ils se sont seulement pointés pour pouvoir dire qu’ils y étaient», croit le journaliste indépendant.

Plus d’intimidation

Les personnes interrogées par Ricochet ont également soulevé des inquiétudes concernant d’autres formes d’intimidation, dont des menaces d’arrestation, des menaces par arme non létale et des arrestations arbitraires ou des contraventions. Deux journalistes ont raconté avoir été arrêtés alors qu’ils effectuaient un reportage.

En mai 2016, Marshall et Ion Etxebarria, de CUTV, ont fait face à une série d’accusations criminelles après la diffusion en direct d’une manifestation dans les bureaux de l’Agence des services frontaliers du Canada, au centre-ville de Montréal.

«Ils m’ont chassé de la pièce et poussé hors de l’édifice, et ils ne m’ont rien dit, ne m’ont pas dit de partir, n’ont pas mentionné que j’étais en état d’arrestation, donc je me suis dit OK, je suis correct», a raconté Marshall, qui a continué de filmer la manifestation depuis la rue. «Finalement, ils m’ont ramené à l’intérieur et m’ont menotté, puis j’ai été accusé.»

"Tu ferais mieux de commander quelque chose, ou je t’arrête! Immédiatement!"

Les deux ont été accusés de méfaits criminels, détention par la force et participation à une manifestation illégale. Marshall a informé Ricochet qu’il a dû fournir son CV à la police, ainsi qu’une preuve qu’il travaillait pour CUTV et qu’il était inscrit à l’Université Concordia. Selon lui, la police n’a pas causé de problèmes pour les autres journalistes qui s’y trouvaient. À l’époque, Marshall couvrait souvent les manifestations, donc d’après lui, la police le connaissait et savait qu’il était journaliste pour CUTV.

«Les agents ne sont jamais venus nous voir pour nous parler ou nous demander de nous déplacer de l’autre côté de la pièce (pour éviter d’être arrêtés en même temps que les manifestants), rien du tout», a-t-il poursuivi. «Ils ont prévenu tout le monde directement, mais pas nous, ils ne nous ont pas parlé du tout. Ceci faisait partie de notre défense.»

Les accusations ont ensuite été abandonnées. C’était la troisième fois que Etxebarria se faisait arrêter pendant un reportage à Montréal entre 2008 et 2016. D’autres racontent avoir reçu des menaces d’arrestation, comme le photographe Brandon Johnson. Lorsque la police a foncé sur lui lors d’une manifestation contre l’austérité en 2016, il s’est empressé de rentrer dans un fast food pour éviter des ennuis.

«Une minute plus tard, l’agent est entré, celui qui dirigeait, le capitaine, j’imagine, et il m’a regardé et m’a dit "Tu ferais mieux de commander quelque chose, ou je t’arrête! Immédiatement!"», explique-t-il. Selon lui, l’agent menaçait de l’accuser d’intrusion s’il ne commandait pas de nourriture, donc il a obéi. D’autres gens interrogés ne se souvenaient même plus du nombre de fois que la police a pointé des armes non létales sur eux puisque c’est arrivé tellement souvent.

Simon Van-Vliet affirme qu’«ils ne sont pas censés pointer ces armes sur des gens. Cela expose le sentiment d’impunité ancré chez les policiers en général, et ils se permettent ainsi non seulement de réprimer brutalement des manifestants pacifiques, mais aussi de menacer ouvertement des journalistes. Cela prouve qu’ils ne tiennent aucunement compte du concept de liberté de presse.»

Le photographe Cédric Martin ainsi qu’un autre journaliste indépendant disent avoir reçu des menaces par armes non létales lorsqu’ils couvraient une manifestation dénonçant le racisme d’un groupe d’extrême droite le 4 mai 2019. «Un agent m’a pointé un lance-grenade de gaz lacrymogène au visage, presque à bout portant, et a verbalement menacé de me tirer dessus. Le même policier a ensuite fait pareil avec d’autres photographes dans la foule», explique le journaliste indépendant, qui a souhaité demeurer anonyme.

Alex Norris, le président du Comité de la sécurité publique de Montréal, a refusé d’accorder une entrevue officielle à Ricochet. Il a toutefois encouragé les journalistes à déposer une plainte si la police les a agressés ou intimidés. «Il m’est difficile d’intervenir auprès de chaque cas où des méfaits sont présumés», a-t-il expliqué lors d’un appel téléphonique. «Il existe déjà des mesures en place qui permettent ce genre d’évaluation. Nous ne voulons pas non plus politiser des cas individuels», a-t-il poursuivi. «Mais s’il y a des problèmes, je tiens absolument à ce qu’ils soient exposés et réglés» a-t-il dit.

«Se protéger collectivement»

Plusieurs des incidents divulgués à Ricochet se sont aussi produits lors de manifestations à Québec, particulièrement pendant les manifestations anti-G7 en juin 2018.

«Nous n’avons trouvé aucune preuve pouvant justifier l’utilisation d’une arme dans chacune des situations observées. Au contraire, les témoins ont plutôt eu tendance à observer un comportement agressif chez l’agent en question.»

Dans l’un de ces cas, un agent de Québec a pointé son arme non létale sur un groupe d’une dizaine de journalistes, dont l’autrice de cet article, alors qu’ils photographiaient un feu déclenché par des manifestants. Le documentariste et caméraman Mario Jean a également documenté un agent pointant son arme non létale sur lui à la même intersection.

Dans un rapport publié par le groupe de défense des droits de la personne Amnistie internationale, des témoins de la manifestation ont rendu publiques certaines plaintes reçues de journalistes. Deux journalistes ont rapporté avoir vu un policier pousser un photographe en bas d’un sentier assez raide sur les Plaines d’Abraham de Québec. Deux journalistes ont également affirmé que des agents ont pointé des armes non létales sur eux. Un autre a révélé à Amnistie internationale avoir reçu des menaces d’arrestation pour avoir filmé l’arrestation d’un manifestant.

«Un agent a aussi utilisé une arme sonique tout près du visage d’un journaliste pour le provoquer et lui a délibérément fait face pendant qu’il l’utilisait», ont expliqué les témoins.

«Nous n’avons trouvé aucune preuve pouvant justifier l’utilisation d’une arme dans chacune des situations observées. Au contraire, les témoins ont plutôt eu tendance à observer un comportement agressif chez l’agent en question.»

Le photographe Jérémie Gauthier-Caron a aussi révélé à Ricochet que le deuxième jour des manifestations anti-G7, la police l’a détenu dans une ruelle avec des journalistes de la CBC et de l’Agence France-Presse, et ce pendant 15 minutes sans justification. «On a essayé d’éviter les agents qui fonçaient sur nous en se faufilant dans une ruelle tout près. Ils nous ont suivis jusqu’au bout, où un autre groupe de policiers nous attendait», a raconté Gauthier-Caron. «Ils nous ont encerclés et nous ont séparés des autres manifestants avec qui on était.»

Amnistie internationale n’a pas mâché ses mots en terminant son rapport. «Nous voulons insister sur le fait que les policiers ayant traité les représentants des médias de façon inacceptable et intimidante ont directement enfreint la liberté de presse ainsi que le droit des citoyens à l’information» peut-on y lire.

La Canadian Association for Journalists a récemment encouragé les journalistes ayant subi de la brutalité policière à les contacter, peu importe le pays dans lequel ils l’ont vécu. Ils ont souligné que Susan Orminston, la correspondante principale de CBC, a récemment été frappée par balle de caoutchouc en couvrant les manifestations à Minneapolis au Minnesota.

«Il existe de nombreux cours pour les journalistes sur la façon de se protéger, sur les environnements hostiles, sur la manière de se protéger numériquement, etc. Cependant, ces cours donnent l’impression que la protection des journalistes est un choix individuel, que c’est quelque chose que nous devons faire pour nous-mêmes. Je crois que c’est beaucoup plus important… de se protéger collectivement», a déclaré Etxebarria, l’un des photographes interrogés par Ricochet. «Je crois que les associations de journalistes devraient collectivement faire pression sur la police» a-t-il affirmé.

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