Racisme systémique

La vie des Noir.es compte

Il faut sortir du déni pour faire face au racisme systémique, bien présent.
Photo: Johnny Silvercloud

Personne n’avait pu prévoir une réaction nationale et internationale aussi intense suite à la mort de George Floyd. En rétrospective, cependant, on peut mieux comprendre comment elle résultait de plusieurs facteurs convergents : le racisme systémique présent dans toute l’histoire américaine incluant la police, une société armée jusqu’aux dents, les pertes de vie et les pertes d’emploi découlant de la COVID et résultant dans tensions sociales importantes, des crimes perpétrés par la police captés sur iphone, la diffusion de ces images sur les réseaux sociaux, Floyd qui dit la même chose qu’Eric Garner (‘I can’t breathe’) quelques années plus tôt et la vue insupportable de sa lente agonie face à un policier qui regarde impassiblement la caméra avec la main dans sa poche.

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Le refuge dans le déni

Quoi qu’il en soit, cet évènement a une portée historique. Les réactions sont diverses, à commencer par celles qui se réfugient dans une posture de déni. Le grand linguiste Steven Pinker, par exemple, soutient dans un gazouillis que s'il y a plus de meurtres d'afro-américains commis par la police, c'est seulement parce que la police est plus souvent appelée à intervenir dans les quartiers pauvres auprès de citoyens défavorisés, où se trouvent des Noirs en plus grand nombre.

Pinker ne se pose toutefois pas la question de savoir pourquoi la pauvreté est davantage présente dans les quartiers fréquentés surtout par les Afro-américains. Je crains bien que ce soit à cause du racisme systémique présent au sein de la société américaine depuis sa fondation, ce qui a été très bien démontré dans l'excellent documentaire d'Ava Duvernay, «13th», que l’on peut visionner gratuitement sur la toile.

La constitution américaine, dans son 13e amendement, stipule que «Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n'est en punition d'un crime dont le coupable aura été dûment condamné, n'existeront aux États-Unis ni dans aucun des lieux soumis à leur juridiction.» La mesure d’exception énoncée dans cet amendement et que j’ai mise en italique offrait de nouvelles possibilités à explorer pour que la ségrégation perdure. En plus de l’exclusion sociale, le documentaire illustre notamment à merveille comment l’industrie carcérale et le système judiciaire ont pris le relais pour maintenir la minorité afro-américaine dans un climat de peur, de domination et de contrôle permanents qui est en parfaite continuité avec l’esclavage d’antan.

En effet, l’emprisonnement massif des Afro-américains, les cautions très couteuses exigées et les peines beaucoup plus lourdes qu’ils obtiendraient en cas culpabilité si un procès avait lieu ont eu pour effet de maintenir en prison des Afro-américains qui n’ont jamais été jugés et dont la culpabilité n’a jamais pu être démontrée. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de racisme systémique présent aux États-Unis. La ségrégation est demeurée malgré la disparition officielle de l’esclavagisme.

Le refuge dans l’abstraction

Pour certains, le véritable combat contre le racisme devrait quand même s’appuyer sur des principes universels, formels et abstraits d’égalité des citoyens, sans référence à leurs différences de couleur. Ce point de vue est d’ailleurs partagé par un très grand nombre de personnes issues de la gauche. C’est pourtant précisément cette idée qui est désormais ébranlée face à la montée du mouvement BLM et de l’antiracisme. La problématique spécifique liée aux minorités racisées ne peut plus être ignorée ou éludée.

Du racisme sans l’existence des races?

Comment peut-on cependant parler de racisme alors que les races n’existent pas? On peut quand même parler de minorités racisées, c’est-à-dire de minorités qui, à cause de la couleur de leur peau, sont perçues comme s’il s’agissait de «races» différentes. Autrement dit, même si les races n’existent pas, certaines minorités sont traitées comme étant d’une autre race. On pourrait dire que les races sont dans l’œil blanc qui regarde les gens de couleur. C’est ainsi qu’elles deviennent des minorités racisées. Face au racisme dirigé contre les Afro-américains ainsi représentés, il est essentiel d’adopter une posture antiraciste.

La faute aux «racialistes»?

Le suprémaciste blanc ne l’entend pas de cette façon. Il va chercher à renverser les rôles de la victime et du bourreau. Il va accuser les antiracistes de pratiquer un racisme inversé visant la minorité blanche. Mais puisque cet argument tordu ne fonctionne pas, on a trouvé autre chose qui semble mieux fonctionner, y compris auprès d’une certaine gauche. L’antiraciste aurait comme défaut de racialiser les rapports entre les citoyens. Il organiserait lui-même la réalité sociale à l’aide du concept de race. L’antiraciste n’est peut-être pas raciste, mais sa façon de découper le réel social fait de lui un racialiste. Le suprémaciste blanc cherche ainsi à rendre problématique l’emploi du concept de racisation et ce bien que ce concept joue un rôle essentiel dans la compréhension du mécanisme à l’œuvre dans le discours raciste.

Cette critique est parfois aussi tenue par la gauche. Ainsi Patrick Moreau écrit-il dans Le Devoir du 21 juillet («Le retour du chaperon») : «je n’en reviens toujours pas des tête-à-queue que réalisent sous nos yeux les idéaux démocratiques dès lors que de prétendus antiracistes «racialisent» à tour de bras les individus, les problèmes sociaux et jusqu’à l’histoire de l’humanité, ou que des féministes intersectionnelles se mettent à tenir sur les femmes des discours stéréotypés».

Autrement dit, au nom des idéaux démocratiques, il faudrait critiquer les antiracistes qui soulèvent des enjeux de racisation et les féministes qui font état de ces femmes de couleur, immigrantes, musulmanes, qui portent le foulard et qui occupent des fonctions jugées subalternes et mal rémunérées. Cette réaction de «gauche», insensible aux différences, remonte à très loin dans le temps idéologique, à l’époque où un certain courant marxiste ramenait tous les problèmes à des enjeux liés à la lutte des classes.

Un argument pervers

D’autres vont chercher à rendre problématique la révolte antiraciste actuelle en déployant un stratagème argumentatif particulièrement manipulateur. Ils vont prendre appui sur une figure emblématique du mouvement en faveur des droits civiques aux États-Unis, pour ensuite critiquer l’antiracisme actuel comme si cela était une version dépravée ou dégénérée du combat mené dans les années 1960. Cette attaque dirigée contre l’antiracisme se présente alors sous le couvert d’une apparente noblesse de sentiments.

Ainsi, dans un article intitulé «Pauvre Luther King», paru le 12 juin dernier dans Le Devoir1, Christian Rioux essayait d’opposer les revendications de Martin Luther King (MLK) et celles du mouvement Black Lives Matter (BLM). Il écrivit qu’une porte-parole de BLM s’était demandée en réaction au slogan de Trump «Make America great again» si les USA avaient jamais été grands. En opposition à cette déclaration, Rioux affirma au sujet de MLK qu’il «se retournerait dans sa tombe en entendant cette frange extrémiste du mouvement antiraciste, très présente dans Black Lives Matter, décréter que l’histoire des États-Unis se résume au racisme.»

Rioux aime caricaturer la gauche et cherche constamment à la diviser pour faire régner sa vision de droite. Sa caricature ne tient toutefois pas la route. Le groupe BLM ne se résume pas à un doute portant sur la grandeur de l’Amérique, et il ne cherche pas à réduire l’histoire des États-Unis au racisme, la preuve étant justement que BLM est à la tête d’un magnifique mouvement antiraciste présent aux États-Unis.

MLK aurait été favorable à des politiques publiques qui seraient color blind, car il «souhaitait justement que chaque citoyen puisse participer à cette ‘grandeur’, quelle que soit sa couleur» (dixit Rioux encore). C’est l’interprétation superficielle que l’on fait de son propos fameux où il disait espérer qu’un jour ses enfants seraient jugés «en vertu de leur caractère et non en fonction de la couleur de leur peau».

Des politiques color blind pour combattre le racisme?

Certains prétendront quand même que les véritables problèmes auxquels il faut s’attaquer pour résoudre le racisme sont ceux de l’éducation, de la santé, de la pauvreté et du contrôle des armes à feu. Ils répondront que les pathologies les plus profondes à l’origine de la violence impliquant des personnes noires sont les mêmes que celles qui affligent la classe ouvrière américaine. Ils répondront que la meilleure façon de lutter contre les inégalités raciales est d’assurer l’accès à une éducation de qualité pour tous et de mettre en place une politique d’universalité des soins de santé.

Armé de tels arguments, Bernie Sanders s’est présenté devant l’électorat en 2016 lors des primaires démocrates qui l’opposaient à Hilary Clinton. Le mouvement BLM a alors choisi de rester neutre au lieu d’appuyer Sanders, précisément parce que ce dernier ne semblait pas en mesure de poser la problématique spécifique du racisme américain. Sanders a retenu cet enseignement et dans tous ses discours lors des primaires démocrates en 2019-2020, il a thématisé spécifiquement la problématique du racisme. Le mouvement BLM s’est alors pour l’essentiel rangé à ses côtés, et ce, bien que l’électorat noir du Sud ait malgré tout, majoritairement, et pour toutes sortes de raisons, préféré l’ancien vice-président des États-Unis, Joe Biden, et ce d’autant plus que cette candidature était appuyée par Barack Obama.

Des politiques d’action positive s’appuyant sur des principes abstraits?

Plusieurs seront disposés à admettre des politiques d’action positive pour faire face à la discrimination raciste subie par les afro-américains, mais ils soutiendront que les principes fondamentaux sur lesquels doivent s’appuyer ces politiques doivent pour leur part être color blind. C’est au nom de l’égalité de tous les citoyens que l’on pourra légitimement adopter des politiques visant spécifiquement à améliorer le sort des minorités racisées. Les politiques peuvent être différenciées, mais précisent-ils, les principes doivent être indifférenciés.

Cette façon de comprendre les choses trahit toutefois une relative incompréhension du racisme systémique. Le racisme n’est pas seulement le fait d’individus qui stigmatisent et discriminent d’autres individus. Il ne suffit pas d’interdire la discrimination opérée par certains individus au sujet de la couleur de la peau d’autres individus. Il faut admettre l'existence du racisme systémique et de l'idéologie suprémaciste blanche, omniprésente dans les institutions politiques notamment juridiques, policières et carcérales. Il faut changer de fond en comble le fonctionnement des institutions et cela ne peut s’accomplir que sur le long terme. Or, pour y parvenir et pour assurer la durabilité de ces changements, ils doivent s’appuyer sur des principes de justice constitutionnalisés. Le racisme systémique est institutionnel et les changements institutionnels profonds et durables requièrent des changements constitutionnels.

Justice distributive et reconnaissance

Les problèmes fondamentaux affectant la population afro-américaine aux États-Unis ne soulèvent pas seulement des enjeux universels de justice distributive. Ils soulèvent également des enjeux liés à la reconnaissance. Je m’accorde avec Nancy Fraser pour faire de la reconnaissance un élément essentiel d’une théorie de la justice, en plus de la distribution socio-économique et de la représentativité politique. Il faut constitutionnaliser des principes de multiculturalisme ou d’interculturalisme et non seulement des principes abstraits d’égalité.

Féminisme et antiracisme

Pour illustrer mon propos, on peut poursuivre l’analogie avec les enjeux entourant le féminisme. Au niveau des principes, on ne peut pas se contenter d’affirmer les valeurs humanistes, à savoir l’égalité de statut de tous les êtres humains. Il convient d’affirmer aussi un principe corolaire : l’égalité des hommes et des femmes. Refuser le féminisme en invoquant un principe humaniste universel non différencié, c’est vider l’humanisme d’une partie importante de sa substance.

Le patriarcat (que l’on peut définir comme un machisme systémique) existe et est encore présent au Québec, comme j’ai tenté de le démontrer dans une chronique récente de Ricochet Média. Il y a plein de boys club, la culture du viol prévaut encore, on dénigre les emplois provenant de l’éthique du soin (care) et on favorise l’industrie de la construction. Cela appelle à de nécessaires changements structurels qui ne peuvent survenir qu’avec des changements profonds au niveau des mentalités, et donc au niveau de principes constitutionnels comme l’affirmation de l’égalité des hommes et des femmes.

Une égalité arc-en-ciel

De la même manière, il faut affirmer l’égalité de statut des personnes de couleurs différentes, (de même que des personnes de genres différents, d’orientations sexuelles différentes, d’ethnicités différentes, de nationalités différentes, de langues différentes et de religions différentes). Au lieu d’adopter des principes qui sont color blind, il faut un ensemble de ‘principes arc-en-ciel’ de ce genre. Qui dit ‘égalité’ ne dit pas ‘identité’. On ne respecte pas l’égalité entre les personnes et entre les peuples si on ne respecte pas leurs différences identitaires. C’est sur la base de tels principes positifs différenciés que l’on peut justifier des lois anti-discriminatoires, des lois contre les discours haineux, des lois mettant de l’avant des politiques d’action positive et des lois de laïcité ouverte.

Ce sont ces principes différenciés qui refont surface avec BLM, les anti-racistes et les antifas. Ces groupes remettent à l’ordre du jour le caractère dépassé de l’universalisme abstrait caractéristique de la pensée libérale ou républicaine classique.

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