COVID-19 et retour en classe

Le gouvernement Legault néglige l'importance de l'aération pour prévenir les contagions

Aucune loi ni même aucune directive n'obligent les écoles à changer l'air des classes de quatre à six fois par heure, pourtant une mesure indispensable en temps de pandémie selon les experts
Un exemple parmi d'autres: grands murs de béton aveugles ou percés de minuscules fenêtres à l'école secondaire Jeanne-Mance, à Montréal.

Le plan de la rentrée scolaire du ministère de l’Éducation du Québec comporte une surprenante lacune: aucune directive ne porte sur la nécessité absolue de bien aérer classes, gymnases, vestiaires, toilettes et aires communes pour prévenir la transmission du coronavirus dans les écoles. La Direction de la santé publique ne semble pas se tenir au fait de l’évolution des connaissances scientifiques, cette fois sur le rôle majeur des aérosols dans la propagation du virus.

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Dès le début de la pandémie, le directeur de la santé publique, le Dr Horacio Arruda, a mis de l’avant trois mesures pour parer à la contagion : tousser dans son coude, se laver régulièrement les mains, garder une distance sociale de deux mètres. À la base de ces recommandations : la compréhension que le virus se transmet par les gouttelettes expulsées par les personnes infectées quand elles toussent, éternuent, chantent ou parlent. Après avoir dénigré le port du masque, le Dr Arruda a fini par en reconnaître l’importance et par recommander cette quatrième mesure de précaution.

Il manque une cinquième mesure, et de taille : l’aération des bâtiments.

De plus en plus de preuves tendent à démontrer que le coronavirus ne se transmet pas surtout par des gouttelettes, mais bien par des aérosols. Seules les gouttelettes les plus grosses retombent au bout d’un mètre ou deux. Les autres, beaucoup plus nombreuses, s’évaporent rapidement. Elles se déshydratent, perdent du volume et du poids. Dès qu’elles ont moins de 5 microns, on les qualifie d’aérosols. Très légers, les aérosols peuvent rester en suspension dans l’air pendant des heures dans les lieux fermés. Et comme les particules sont très fines, elles peuvent pénétrer plus facilement dans les poumons que les grosses gouttelettes.

Les personnes qui ne portent pas de masque dans un milieu fermé sont particulièrement à risque. Selon une toute récente étude publiée sur le site des Centers for Disease Control américains, les virus présents dans les aérosols peuvent rester actifs jusqu’à 16 heures. Et ils s’accumulent dans la pièce si celle-ci n’est pas aérée. Le gouvernement Legault a décidé que les écoliers du primaire et les élèves du secondaire n’ont pas à porter le masque en classe. Il est vrai que les enfants et les adolescents tombent rarement malades de la COVID. Mais ils peuvent se contaminer autant que les adultes et être aussi contagieux qu’eux, sinon plus. Bref, ils peuvent devenir d’importants vecteurs du coronavirus dans la communauté. En adoptant un scénario de retour en classe sans masque et sans aération adéquate, le gouvernement se trouve à mettre une croix sur ce qui devrait être son objectif premier : mettre fin à la transmission communautaire.

Les preuves d’une contamination par aérosols se sont accumulées depuis l’hiver dernier. Début juillet, 239 scientifiques ont demandé à l’Organisation mondiale de la santé de reconnaître officiellement ce mode de transmission. «Le lavage des mains et la distanciation sociale sont des mesures appropriées, mais selon nous insuffisantes pour assurer une protection contre les micro-gouttelettes émises par la respiration des personnes infectées et transportant le virus dans l’air ambiant, écrivaient-ils. Ce problème est encore plus important dans les lieux intérieurs et fermés, particulièrement lorsqu’ils sont occupés par plusieurs personnes et dépourvus d’une ventilation adéquate […]»

La plupart des pathogènes ne survivent pas hors du corps. C’est le cas du VIH, qui ne voyage pas dans l’air. À l'inverse, le virus de la rougeole, lui, se transmet de façon aérienne et c'est pourquoi il est si contagieux. À l’extérieur, les coronavirus sont rapidement dilués, si bien que les risques de contagion sont alors limités. En revanche, ils peuvent traverser une pièce fermée sur une distance bien supérieure à deux mètres. Cette information, lourde de conséquence, a été corroborée par la communauté médicale dès la mi-avril, mais la Direction de la santé publique ne semble toujours pas en saisir l’importance et en tirer les leçons.

Contrairement à ce qu’on pouvait croire au début de la pandémie, le risque de contracter la COVID en touchant une surface contaminée est beaucoup moins élevé qu’en inspirant des aérosols infectés en suspension dans l’air. La rapide contagion à bord du Diamond Princess en offre un exemple éloquent. Le 20 janvier, un passager infecté est monté à bord de ce paquebot. Un mois plus tard, plus de 700 des 3711 passagers et membres de l’équipage étaient testés positifs et plusieurs tombaient gravement malades. Une équipe de chercheurs de l’université Harvard et de l’Institut de technologie de l’Illinois a étudié le cas et découvert que le virus s’est essentiellement transmis par l’entremise de micro-gouttelettes – des aérosols – qui étaient justement assez légères pour flotter en l’air à l’intérieur du paquebot.

Dans leur lettre collective, les 239 scientifiques qui ont convaincu l’OMS de reconnaître l’importance des aérosols comme mode de transmission de la COVID-19 font les trois recommandations suivantes :

  • Assurer une ventilation suffisante et efficace (fournir de l’air extérieur propre, limiter la recirculation de l’air) particulièrement dans les édifices publics, environnements de travail, écoles, hôpitaux, résidences pour personnes âgées.

  • Compléter la ventilation générale avec des dispositifs de contrôle des infections aéroportées, tels que l’évacuation de l’air vicié, la filtration de l’air à haut rendement et des lumières ultraviolettes et germicides.

  • Éviter la surpopulation, en particulier dans les transports en commun et les bâtiments publics.

Aérer, aérer, aérer

Le message, c’est «aérer, aérer, aérer», confirme l’épidémiologiste Arnaud Fontanet, professeur à l’Institut Pasteur et membre du Conseil scientifique français. Dans un document mis à jour le 27 juillet, l’Institut national de santé publique du Québec insiste lui aussi sur l’importance de l’aération. Mais on peut se demander si la Direction de la santé publique (distincte de l’INSPQ) et le ministère de l’Éducation ont entendu le message. Nulle part il n’en est fait mention dans le plan de la rentrée scolaire présenté à la mi-août par le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge.

«Il n’existe pas de lois et de règlements particuliers au regard de la qualité de l’air intérieur» dans les établissements scolaires, souligne un document du ministère de l’Éducation datant de 2014. Les lois sur la santé et la sécurité du travail, sur le bâtiment et sur la santé publique, ainsi que les règlements qui en découlent, comportent bien diverses dispositions, par exemple sur les concentrations maximales de monoxyde ou de dioxyde de carbone. Mais aucune d'entre elles n'impose de normes assurant un renouvellement adéquat de l'air apte à empêcher la propagation de virus aéroportés.

«Vous voulez garder les écoles ouvertes? Ouvrez les fenêtres!», écrivent trois experts du programme «Healthy Buildings» à l’Université Harvard dans une lettre publiée par le Washington Post à la fin août. D’entrée de jeu, ils citent ces propos du Dr Anthony Fauci, directeur du National Institute of Allergy and Infections Diseases : «Vous me dites que nous avons cette grosse crise, et vous me dites d’ouvrir une fenêtre? Oui, je vais vous dire d’ouvrir cette fenêtre.»

Les experts de Harvard soutiennent qu’il faut changer l’air des classes de quatre à six fois par heure. La loi américaine impose un changement de seulement trois fois par heure, déplorent-ils. Au Québec, non seulement il n’existe aucune contrainte de ce genre, mais le ministère de l’Éducation se contente d’«inviter » les écoles à assurer un apport de nouvel air trois fois par jour, ou plus et «si possible».

Faute d’instructions claires, les directions d’école ignorent peut-être que c’est justement possible et facile : selon les experts américains, il suffit d’ouvrir les fenêtres de seulement six pouces (une vingtaine de centimètres) pour assurer cinq changements d’air par heure. Évidemment, encore faut-il pouvoir les ouvrir… «L’ajout de fenêtres est rarement une priorité dans les polyvalentes de Montréal», note un reportage du Journal de Montréal. À l’école polyvalente Louis-Joseph Papineau, à Montréal, les locaux qui donnent sur l’extérieur n’ont que des meurtrières. Fin août, La Presse a recensé de nombreuses écoles où les fenêtres ne s’ouvrent pas, ou à peine. Rien d’étonnant à cela. Plus d’une école sur deux est en «mauvais état» ou en «très mauvais état», selon le Plan québécois des infrastructures 2020-2030.

Des classes surpeuplées

Les classes sont nombreuses au Québec. La moyenne est de 20 à 24 enfants dans les écoles primaires, ce qui plus élevé qu’en Ontario ou en Colombie-Britannique. Marie Connolly, professeure à l’UQAM, s’est penchée sur le sujet. Elle estime que l’idéal est une classe de 14 à 15 élèves. Selon l’UNESCO, la moyenne d’enfants par classe tourne autour de cet idéal dans plusieurs pays : 14 aux États-Unis, 16 en Chine, au Japon et en Corée du Sud, 12 en Allemagne et seulement 11 au Danemark. Lorsque les classes sont surpeuplées, l’aération devient encore plus importante.

La mauvaise qualité de l’air dans plusieurs établissements scolaires est bien connue au Québec. En 2013, le gouvernement s’engageait à dépenser 46 millions de dollars pour régler les problèmes de moisissures dans 19 écoles de Montréal, mais ces problèmes ont surgi ailleurs. En janvier dernier, une évaluation réalisée par un médecin du CHUM montrait que des enseignants et des élèves étaient affectés par les moisissures dans une école de Lanaudière, certains avec des séquelles permanentes.

Avant la rentrée scolaire, le gouvernement ontarien a annoncé un investissement de 50 millions de dollars pour améliorer la ventilation des écoles, une mesure jugée indispensable pour parer aux éclosions de COVID-19. Le ministère de l’Éducation du Québec, lui, s’est contenté de faire un rappel au réseau scolaire «pour s’assurer que la ventilation soit adéquate».

Les systèmes de ventilation exigent un entretien régulier. Il faut nettoyer les conduits d’aération régulièrement, ce qui est souvent négligé dans les écoles et dans bien des bâtiments. Mais surtout, ces systèmes ne peuvent pas rivaliser en efficacité avec les fenêtres, dont le mécanisme est tellement plus simple. Sur le Diamond Princess, les systèmes de ventilation fonctionnaient très bien, mais cela n’a pas empêché la transmission massive du coronavirus. Manifestement, l’air qu’ils pulsaient n’était pas aussi pur que le grand air extérieur.

Les bons vieux radiateurs à vapeur

En cette fin d’été, les températures ont déjà commencé à décliner. Certains pourraient objecter qu’on ne peut pas ouvrir les fenêtres l’hiver. Erreur. Il existe un système de chauffage d’une efficacité redoutable, qui permet d’ouvrir les fenêtres en plein hiver sans perdre toute la chaleur des pièces. Il s’agit du bon vieux système de radiateur à vapeur, malheureusement abandonné au cours de la deuxième moitié du 20e siècle.

Le chauffage des édifices avec de la vapeur fut le résultat concret des théories de contrôle des infections développées dans la bataille contre la pandémie de grippe espagnole de 1918 et de 1919. Cette pandémie a révolutionné le mode de chauffage, affirme Dan Holoner, auteur d’un livre sur le sujet. Les responsables de la santé publique avaient constaté que l’apport continuel d’air frais était une arme de premier choix pour prévenir la propagation de pathogènes voyageant dans l’air.

Selon les recherches de M. Holohan, le département de santé de la ville de New York avait ordonné que les fenêtres restent ouvertes même en plein hiver, afin d’assurer une bonne aération des pièces. Les ingénieurs ont donc élaboré un système de chauffage en conséquence. Le chauffage à la vapeur et les radiateurs ont été conçus pour chauffer les édifices tout en gardant les fenêtres ouvertes, même par temps froid. Même si l’air froid pénètre dans la pièce, les radiateurs restent chauds. Les pertes de chaleur sont moins importantes qu’avec des plinthes électriques.

Il peut apparaître saugrenu de suggérer un retour en arrière. Mais ce ne l’est pas s’il s’agit de corriger de graves erreurs commises par les architectes et les ingénieurs des dernières décennies. Les bâtiments modernes dépourvus de fenêtres pouvant s’ouvrir, aérés par des systèmes de ventilation et de climatisation complexes et chauffés par des systèmes inefficaces à air chaud constituent des monuments d’ineptie. À long terme, les coûts d’installation de systèmes de chauffage à la vapeur et de radiateurs pourraient se révéler moins élevés que la mise à niveau des systèmes de ventilation.

Quoiqu'il en soit, l'Assemblée Nationale devrait adopter au plus vite une loi ou un règlement édictant des normes strictes d'aération dans les bâtiments scolaires, puis entreprendre de toute urgence des travaux de rénovation majeurs. En attendant qu'ils soient réalisés, comme le suggère le Dr Anthony Fauci, les fenêtres devraient rester ouvertes en tout temps, au moins de 20 centimètres, et même par temps froid, quitte à absorber des coûts de chauffage plus élevés.

  • Avec la collaboration de Nancy Delagrave
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