30 ans du siège de Kanesatake

Crise d’Oka : les médias ont-ils retenu la leçon?

Un nouvel angle sur la crise d'Oka; son traitement médiatique.
Archives Radio-Canada. Documentaire « Les deux côtés de la barricades »

Il y a eu un « avant » et un «après» 1990. «Le siège de Kanesatake», connu sous «la crise d’Oka» ne fût ni plus ni moins qu’un cataclysme dans les relations entre les médias et les Premières Nations. Devant une confiance qui a été pulvérisée, un chemin a-t-il été parcouru depuis les trente dernières années ?

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La militante et artiste mohawk Ellen Gabriel ne mâche pas ses mots pour parler du travail des médias pendant et après 1990. «Vous l’appelez toujours la “crise”, alors que pour nous, c’est un “siège”. Vous parlez d’Oka alors que c’est Kanesatake qui était le plus affecté», rétablit celle qui a agi, en 1990, comme porte-parole pour des membres traditionalistes de la Longhouse, cette institution politique, sociale et culturelle des Mohawks, en tant membres de la Confédération Haudenosaunee qui regroupe six nations iroquoises du Canada et des États-Unis.

Même si elle a fait face à de nombreux micros à l’époque et qu’elle est apparue dans de nombreux médias depuis, Ellen Gabriel s’exprime avec méfiance auprès des journalistes.

Selon elle, la recherche de sensationnalisme, le manque de connaissances historiques et la résistance à «dire la vérité» sur l’accaparement des territoires autochtones par la colonisation empêchent la construction d’un lien de confiance entre les médias et les communautés.

«Les journalistes ont eu plein d’occasions et ils n’apprennent pas!», déplore-t-elle vigoureusement. «Ils ont un angle et ne font qu’attendre la phrase qu’ils veulent entendre. Les journalistes ne savent pas la différence entre un gouvernement traditionnel et une création coloniale qu’est un conseil de bande! Selon moi, ils ont eu 30 ans pour comprendre ça et ils le ne comprennent toujours pas!», tranche-t-elle.

Taionrén:hote Dan David a aussi vécu et été témoin de mauvaises expériences avec des journalistes non autochtones. «On est soit des bons Indiens, nobles, ou bien des sauvages hors de contrôle. Il faut sortir de ces stéréotypes!», clame l’écrivain et journaliste mohawk d’expérience.

De l’autre côté de la barricade

Le journaliste de Radio-Canada, Alain Gravel, a couvert la «Crise d’Oka». Il avait 32 ans à l’époque et travaillait depuis un an pour les nouvelles télévisées de TVA. À l’époque, peu de journalistes s’intéressaient aux nations autochtones et le journaliste vedette d’aujourd’hui ne faisait pas exception.

Il a suivi son crash course 101, sur les barricades, tout en couvrant l’événement pour le bulletin de fin de journée. «Quand je suis arrivé là-bas, je savais vaguement qu’il y avait des “Indiens” dans ce coin-là […], je ne savais pas qu’ils avaient un territoire, je ne savais pas que c’était des Mohawks», admet-il.

Cette méconnaissance, jumelée à la présence d’armes teintaient la couverture selon Alain Gravel. «T’as des AK-47 dans la face, tu as des individus masqués, on ne sait pas qui ils sont …[en même temps] on était alimentés par la police qui disait que c’était des gens d’origine américaine, des bandits, avec dossiers criminels», se souvient le journaliste.

En se replongeant dans les événements 30 ans plus tard pour la réalisation de son documentaire Oka : des deux côtés de la barricade, qui sera présenté sur ICI Télé en septembre, Alain Gravel a réalisé que les temps ont changé. La couverture des enjeux autochtones, selon lui, laisse aujourd’hui plus de place à l’analyse et bien que beaucoup de progrès reste à faire, les journalistes actuels sont mieux outillés, croit-il. «Je constate que si la plupart de mes collègues et moi avions été mieux armés culturellement et historiquement, probablement qu’on aurait raconté l’histoire différemment».

Journaliste + autochtone = journaliste autochtone?

La Commission royale sur les peuples autochtones constituée au lendemain de la «Crise d’Oka» a recommandé «que les médias canadiens reflètent le nombre croissant d'autochtones dans leur auditoire en engageant des journalistes et des présentateurs autochtones et en faisant une plus large place aux questions concernant les autochtones et leurs collectivités».

Pour Ellen Gabriel, cette recommandation est toujours pertinente. «C’est mieux quand les journalistes sont autochtones, affirme-t-elle, car ils savent d’où nous venons et notre vécu». Quand il a commencé sa carrière de journaliste, Taionrén:hote Dan David a aussi remarqué qu’il percevait les enjeux autochtones différemment de ses collègues. C’est ce qui l’a d’ailleurs emmené à être journaliste national pour les affaires autochtones à CBC. Mais cela n’a pas toujours été son ambition.

«À Régina, je travaillais pour la station locale de CBC. Je voulais être un journaliste généraliste et m’intéresser au marché du travail, à la politique, à la santé, peu importe! Je ne voulais le beat autochtone parce que je considérais que ça n’allait me mener nulle part. Ils m’ont forcé à être le journaliste aux affaires autochtones. J’ai dit non et j’ai quitté», soupire-t-il émotivement.

Les leçons à tirer

Que devraient donc retenir les journalistes 30 ans après la grande brisure?

«Je n’ai pas à vous dire comment faire votre travail», répond Ellen Gabriel. «Faites vos devoirs et apprenez sur l’histoire», dit-elle. «Il n’y a pas juste les femmes autochtones assassinées et disparues! Il se passe autre chose dans nos communautés!», souligne la militante.

L’intérêt de plusieurs journalistes à passer en mode «réconciliation» est remarqué et même apprécié par plusieurs représentants autochtones. Tranquillement, le vocabulaire se raffine et les contacts se multiplient. «Certains journalistes non autochtones peuvent devenir les meilleurs journalistes autochtones», évoque Taionrén:hote Dan David. «J’en ai vu gagner la confiance des communautés comme personne d’autre! C’est possible quand les organisations consacrent du temps à envoyer des journalistes dans les communautés pour connaître les gens», rajoute-t-il.

Pour sa part, Alain Gravel dit avoir tiré une grande leçon de compassion de sa couverture de 1990. «Le meilleur conseil que je pourrais donner, c’est de faire l’effort de se mettre à la place de l’autre. C’est ce que je retiens le plus de cette crise-là».

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