Conflit israélo-palestinien: les médias jettent par-dessus bord les règles élémentaires d'impartialité et d'équité

Photo: Boris Niehaus

Les grands médias occidentaux, québécois et canadiens, s’astreignent officiellement à viser l’objectivité. Les reportages doivent être fidèles à la réalité, impartiaux, équilibrés, indique ainsi le Conseil de presse du Québec. Les journalistes et les médias doivent faire preuve d’«absence de parti pris en faveur d’un point de vue particulier». Il y a pourtant un sujet où les règles élémentaires d’impartialité, d’équité et d’équilibre ont été jetées par-dessus bord : le conflit israélo-palestinien. Le biais pro-Israël est flagrant. La culpabilité des Occidentaux envers l’Holocauste se comprend. Mais elle ne justifie pas de passer sous silence les crimes commis chaque jour par l’État israélien contre les Palestiniens. Il faut se rabattre sur les réseaux sociaux pour en saisir l'ampleur.

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Le génocide arménien a marqué le XXe siècle, de même que l’ethnocide colonial survenu au Congo belge, sans oublier les dizaines de millions de morts sous Staline et Mao Zédong. Pol Pot et les Khmers rouges sont responsables d’innombrables exactions génocidaires au Cambodge. Nous avons tous été bouleversés par le génocide rwandais.

Si toutefois la Shoah occupe une place prépondérante dans notre expérience du génocide au XXe siècle, c’est sans doute parce qu'elle implique directement l'Occident tout entier, et ce, de multiples façons. Cette tragédie s’est produite au cœur même de l’Europe. Elle a été causée par la folie meurtrière d'Hitler et du national-socialisme allemand. Six millions de Juifs européens y ont laissé leur vie. Elle n'a pu être stoppée que par une implication militaire des États-Unis, de la Grande-Bretagne, du Canada et d'autres pays, et avant tout de l'URSS.

Étant donné l'importance de la Shoah (doublée du génocide concomitant du peuple Rom) et la place prioritaire qu’elle occupe dans notre imaginaire social, le conflit israélo-palestinien structure lui aussi inévitablement l'expérience occidentale du XXe siècle. La création d'Israël constituait l'élément majeur d'une justice réparatrice face aux évènements survenus. C’était aussi l’espoir de mettre fin une fois pour toutes à un antisémitisme et à une oppression millénaire visant le peuple juif.

De 1948 à nos jours

Malheureusement, l'année 1948, date de la création d’Israël, est aussi l’année qui marque le début d'une expérience tragique pour le peuple palestinien. Cela a commencé par la Nakba, un immense déplacement populationnel de réfugiés, et cela se poursuit aujourd’hui avec l’occupation et la colonisation de la Cisjordanie, ainsi qu’avec le blocus de Gaza et les bombes qui y pleuvent régulièrement.

Certains défenseurs d’Israël se demandent s’il n’y a pas un relent d’antisémitisme présent de manière larvée dans l’attention « excessive » accordée par certains à cet enjeu, alors que tant d’autres guerres ou de nettoyages ethniques sévissent de par le monde, et notamment en République démocratique du Congo, au Yémen et au Myanmar. Il serait inconvenant, en effet, de mettre l’accent exclusivement sur le conflit israélo-palestinien, mais l’explication que je viens de fournir plus haut nous permet peut-être de comprendre un peu mieux pourquoi nous nous sentons particulièrement concernés par cette tragédie se déroulant encore maintenant sous nos yeux. Elle nous préoccupe davantage parce qu’elle découle de la solution trouvée pour réparer en partie les horreurs d’une guerre impliquant l’Occident tout entier.

Par chance, il y a les réseaux sociaux

Si le conflit israélo-palestinien vous préoccupe et que vous naviguez régulièrement sur Facebook, l’algorithme fera éventuellement défiler sur votre fil d’actualité les horreurs quotidiennes subies par le peuple palestinien. Vous verrez des oliviers déracinés, des maisons détruites et des citoyens expulsés de leurs domiciles. Vous verrez également des enfants emprisonnés et des personnes tuées, et vous apprendrez que l’eau de Gaza est presque complètement souillée, que l’électricité est rationnée, que les déplacements sont contrôlés et que la ville est constamment bombardée. Vous saurez que les Palestiniens n’ont plus accès à la mer pour se nourrir. Vous prendrez connaissance du fait que, selon l’ONU, Gaza est en ce moment devenue un lieu inhabitable. Vous finirez par comprendre que le Hamas a le dos large et qu’il sert d’alibi idéal pour des ripostes disproportionnées. Vous tirerez en fin de compte la conclusion que la feuille de route conduisant prétendument à la paix était en fait une autoroute contribuant à l’expansion du Grand Israël, comme le révèle le projet illégal d'annexion de la portion Est de la Cisjordanie.

Il faudra bien vous rabattre sur votre fil d’actualité pour être au courant de ce qui se passe, car ce sera la seule façon que vous aurez d’être informés au sujet du sacrifice d’un peuple tout entier qui se décime progressivement dans l’emprisonnement, le déracinement, la souffrance et la mort. Vous ne pourrez pas compter sur les médias «mainstream» de l’Occident pour être tenus au courant de ce qui arrive. Cela vaut bien sûr pour les médias américains, mais aussi pour les médias canadiens.

Le silence qui tue

Le journaliste indépendant Davide Mastracci a récemment très bien documenté l’omerta qui sévit de différentes façons et pour différentes raisons dans les médias canadiens. Le portrait qui émerge de son propos est saisissant. Il relate les prises de position éditoriales du Toronto Star, du Globe and Mail, et du National Post et il montre qu’elles sont toujours en faveur d’Israël.

Le biais en faveur d’Israël ne se vérifie pas seulement chez certains éditorialistes. On le retrouve aussi parmi les propriétaires de médias. La famille Asper fut jusqu’en 2010 propriétaire de CanWest, un conglomérat possédé depuis par Postmedia Network Canada Corp. et rassemblant 136 quotidiens et hebdos, incluant 13 quotidiens de grandes villes. La famille Asper était ouvertement pro-israëlienne et s’attendait à ce que les éditoriaux de ses journaux s’affichent en faveur d’Israël.

En plus des prises de position adoptées par certains éditorialistes et de l’influence des propriétaires de conglomérats journalistiques, un lobby comme Honest Reporting Canada (HRC) qui se vante d’avoir 45 000 membres, est souvent de son propre aveu intervenu pour « corriger » les « erreurs » commises dans les médias, lorsque ceux-ci transmettent des informations jugées « inexactes » au sujet d’Israël.

Radio-Canada influençable?

Ainsi, plusieurs sont intervenus le 24 avril dernier auprès de la Société Radio-Canada (SRC) pour « corriger » les « erreurs » contenues dans un article de Kamel Bouzeboudjen et pour lui reprocher un manque d’objectivité et de neutralité, dans la mesure où il n’aurait pas fait entendre un autre point de vue. Ce dernier ne faisait pourtant que rapporter les témoignages de citoyens palestiniens sur la situation à Gaza.

De nombreux membres de HNC intervinrent auprès de la SRC pour signaler que l’article était biaisé en faveur des Palestiniens. Les affirmations reprochées visaient des blâmes dirigés contre Israël alors que, selon les membres de HNC, le grand responsable serait le Hamas. En somme, les prétendues «erreurs» n’étaient rien d’autre que l’expression d’une perspective politique différente provenant de citoyens palestiniens et il ne s’agissait donc pas d’erreurs factuelles à proprement parler.

Quant au «manque d’objectivité et de neutralité», cet argument peut convaincre les naïfs qui ne voient pas l’omerta affligeant les médias «mainstream». Il faut en effet réaliser que, par le silence même qu’ils s’imposent ou qu’on leur impose, ces médias manifestent en partant un biais immense en faveur d’Israël. Face aux nombreux crimes commis et aux ripostes disproportionnées d’Israël contre Gaza, et alors que tout cela s’inscrit dans le contexte plus large d’une occupation, d’une colonisation, d’un mur et d’un blocus illégaux, le reportage du journaliste Bouzeboudjen était une bien faible tentative d’équilibrer un tant soit peu les choses, permettant justement de faire entendre un autre point de vue. En ce sens, l’accuser de manquer de neutralité et d’objectivité était particulièrement odieux.

Quelle a été la réaction de Société Radio-Canada suite aux plaintes? Elle a retiré l’article, ce qui est pourtant contraire à la règle généralement suivie par la SRC. Cela en dit long sur l’influence du lobby HNC, mais cela en dit long aussi au sujet de Radio-Canada.

Cachez ce mot que l’on ne saurait prononcer!

Un autre incident du même genre vient tout juste de survenir. Le 18 août dernier, dans une entrevue menée avec l’auteur Joe Sacco à l’émission The Current, le journaliste Duncan McCue fit référence à la «Palestine». Il n’en fallut pas plus pour que des pressions s’exercent et parviennent à faire reculer la CBC. Cette fois-ci cependant, plusieurs intellectuels réagirent pour accuser Radio-Canada de céder à la moindre pression en ce qui a trait à Israël, dont les Canadians for Justice and Peace in the Middle East. Quelle est la justification fournie pour biffer le mot ‘Palestine’?

Dans sa réponse envoyée par courriel aux protestations des intellectuels, Naill Cameron, porte-parole de la CBC National Audience Services, signale que le journaliste McCue a fait référence au «pays de la Palestine» («Duncan McCue made reference to the country of "Palestine."»). Or, il fallait apparemment corriger ce propos parce que, selon la CBC, il n’existe pas de pays palestinien. Il existe seulement un mouvement pro-palestinien et des territoires sous autorité palestinienne. Ce faisant, la CBC s’ajuste à la position partisane du Canada en faveur d’Israël.

Or, le journaliste n’a même pas utilisé l’expression « country of Palestine ». Il a seulement employé le mot « Palestine » tout court. L’enregistrement initial, disponible sur la Toile, le prouve. Il est certes exact de dire que même si 138 pays reconnaissent l’État de Palestine, le Canada ne le reconnait pas encore. Il existe toutefois une région ainsi nommée et occupée légitimement par le peuple palestinien. Pourquoi alors interdire un nom propre désignant un territoire possédé en propre par le peuple palestinien?

Interdire l’emploi du mot « Palestine » a comme effet escompté de faire passer ce territoire pour une terra nullius. On peut ainsi nier qu’en dépassant le tracé de 1967, Israël occupe de façon illégale le territoire palestinien. Selon le point de vue israélien qui semble être entériné par la CBC, l’État d’Israël n’occuperait aucun territoire illégalement, car il ne ferait que s’installer à un endroit qui, bien que sous autorité palestinienne, n’est possédé par aucun peuple. Du coup, l’État d’Israël aurait ainsi le droit de coloniser ce territoire et éventuellement de l’annexer.

Israël a usurpé le territoire déjà occupé légitimement par le peuple palestinien et c’est en ce sens qu’il occupe illégalement ce territoire. Ainsi, en refusant à ses journalistes d'employer le mot «Palestine», la CBC n’est pas neutre et objective. Elle s’ajuste non seulement à la position partisane du Canada, elle cède aussi à la rhétorique d’Israël, et contribue de façon partisane et éhontée à remettre en question autant le droit international que les résolutions du Conseil de sécurité.

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