Un deuxième confinement au cœur des feux de Californie

Une Québécoise raconte son expérience
Photo: Wikimedia Commons

Des tempêtes d’éclairs durant la canicule ont déclenché des centaines de feux de brousse dans la région. La qualité de l’air s’est vite détériorée. Les autorités recommandent de demeurer à l’intérieur autant que possible, les fenêtres fermées. Notre mobilier de patio s’est recouvert d’une fine couche de cendres. On ne voit plus le soleil ; quand on le voit, c’est un point rouge à l’horizon. Aucune idée de quand ni comment la situation va se résorber ; la science météo ne prédit pas les masses de fumée et l’évolution des feux. Depuis deux semaines, un des plus grands feux de l’histoire de la Californie brûle à seulement quelques kilomètres de chez nous.

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Jusqu’ici, je n’avais pas joint la chorale des voix gémissant l’horreur de 2020. Je n’en avais pas souffert autant que la grande majorité des gens. J’ai pu travailler directement avec une direction de santé publique et acquérir des nouvelles connaissances et compétences. Alors que plusieurs étaient plongés dans le marasme du confinement, de l’insécurité d’emploi, je faisais des journées de douze heures en étant au cœur de l’action. Comme si ce n’était pas assez de privilèges, la pandémie m’a même permis ce qui aurait été impensable autrement : envisager déménager à Silicon Valley pour rejoindre mon amoureux dès le début de mes études doctorales, puisque tout se fait maintenant à distance.

Lors de mon départ pour la Californie, j’avais en tête les ciels bleus, le soleil vibrant, les palmiers. L’idée de m’épargner l’hiver en temps de pandémie me paraissait salvatrice.

Deux jours après mon arrivée, je me suis retrouvée à faire des recherches sur les sites de nouvelles locales avec anxiété.

J’ai ressorti mon bagage à main à peine vidé, l’ai rempli de quelques vêtements de rechange et de mes documents importants. On a laissé nos valises près de la porte pendant une semaine, au cas où on devrait évacuer rapidement.

Il y a eu une accalmie d’environ une semaine, où le soleil est revenu. J’ai vu des amis, fait les commissions, mangé sur des terrasses dans les meilleures journées. À la fête du Travail, le temps était assez clair pour aller se balader à San Francisco et dans les environs. Mais mardi matin, alors que j’étais levée à six heures trente le matin, je n’ai pas pu distinguer le lever ou le coucher de soleil. Toute la journée, la lumière orangée du ciel ne suffisait pas à éclairer l’appartement. Il est toujours recommandé de rester à l’intérieur.

Depuis mon arrivée, je fais des cauchemars tous les jours. Je rêve de ma famille, de mes amis, de mon ancien appartement ou du travail que j’ai laissé derrière moi. S’ajuster à un déménagement est toujours difficile. D’autant plus dans un nouveau pays. Le faire sur fond de pandémie, quand l’air brûle les bronches, que la fenêtre de sa maison donne sur un paysage apocalyptique, dans un pays au climat politique extrêmement tendu, c’est une autre paire de manches. Aujourd’hui, de mon bureau, j’observe deux colibris jouant ensemble dans les branches des oliviers devant ma fenêtre. Ce serait normalement pour moi un rappel de l’émerveillement et une invitation à la gratitude, si ce n’était pas sur le fond horrifiant d’un ciel grisâtre dans la lumière toujours orangée. Je n’arrive pas à me concentrer pour faire mes lectures, moi qui avait si hâte de ce retour aux études.

À quel moment on arrête de continuer à faire comme si tout était normal? À quel moment réalise-t-on l’absurdité de continuer la vie ordinaire comme si l’année 2020 n’était qu’un accident de l’histoire et non pas le début d’une dégénérescence annoncée depuis déjà plusieurs décennies?

Comment s’accrocher à une forme de normalité quand le masque que je porte pour sortir dehors ne suffit plus à me protéger des deux catastrophes naturelles simultanées qui se produisent? Mais surtout, comment faire pour se sentir active, engagée dans une lutte quelconque pour changer l’état de fait, dans un état de confinement double, alors que je suis étudiante, dans un autre pays?

Ce ne sera peut-être plus la même chose demain, mais je dois l’avouer, aujourd’hui, l’ampleur de chantiers nécessaires pour garder la Terre habitable à l’espèce humaine m’apparaît incommensurable et me fige d’angoisse. Parce que pour arriver à quoi que ce soit, il faudra d’abord commencer par récupérer notre capacité de communiquer. Or actuellement, avec les franges de droite qui prennent du terrain et refusent (souvent avec violence) les conclusions de la science sans réaliser que leurs positions ne servent que les intérêts d’oligarques ultra-puissants, nous sommes coincés dans un dialogue de sourds. C’est flagrant aux États-Unis, mais il serait naïf de croire que le Québec en est épargné.

Une action concertée, ça demande une capacité de convaincre une majorité puissante et mobilisée. Le plus urgent, c’est d’apprendre à parler à ceux qui ne sont pas encore convaincus de l’urgence, mais aussi de la nécessité de se délester totalement des modèles axés sur les profits et les marchés, qui ne seront jamais à même de répondre aux défis actuels parce que rien dans leur constitution même ne le permet. Le plus terrifiant, c’est que l’état actuel de la polarisation des discours ne résulte pas d’un hasard de l’histoire; il est précisément le produit de Silicon Valley et et du capitalisme technologique qui en fait aujourd’hui la vraie puissance mondiale.

Je ne sais pas si on saura se sortir la tête du sable, si on est capable de regarder en face notre propre vulnérabilité pour y faire face. Parce que c’est bien ce dont il s’agit. D’une capacité à anticiper nos faiblesses et à concevoir notre propre mortalité. En attendant, j’imagine qu’il faut quand même s’accrocher à quelques moments de la vie ordinaire pour y trouver des repères d’espoir. Pour aujourd’hui, donc, je me contenterai d’observer les colibris qui eux, ne semblent pas plus inquiets que ça de l’état du monde.

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