Immigration

La police plus à craindre que la COVID pour les migrant.es de Calais

La «jungle» de Calais est toujours bien vivante, et de plus en plus de migrant.es s'y retrouve.
Andréanne Plante

En raison d’un décret de la préfecture du Pas-de-Calais, dans le nord de la France, la quasi-totalité des associations de Calais venant en aide aux personnes migrantes n’ont plus le droit de servir des repas dans le centre-ville depuis le 11 septembre dernier. Le prétexte des autorités? La COVID et le non-respect des gestes barrières, notamment la distanciation physique, au moment de la distribution des repas. Pourtant, Ricochet était sur place à la fin août et l’augmentation des interventions policières dans la région constituaient un plus grand enjeu pour les migrant.es que la pandémie.

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«Ils ont fait des évictions aujourd’hui? À Calais si, mais pas à Grande-Synthe.» Patrick et Henri discutent candidement tout en dégustant une boisson gazeuse. Cette question sur les migrant.es est devenue chose commune dans leur conservation et la multiplication des interventions policières cet été n’a fait qu’ajouter à leur préoccupation.

Les deux hommes dans la cinquantaine se sont rencontrés alors qu’ils s’impliquaient auprès des sans-papiers qui tentent tant bien que mal de survivre en France dans l’attente de nouvelles de leur demande d’asile ou dans l’espoir de bientôt rejoindre le Royaume-Uni.

Depuis le début de l’année, ils sont plus de 5500 migrant.es à avoir atteint les côtes anglaises contre 1900 en 2019, un record. On ne sait par contre pas combien ont tenté la traversée dans les derniers mois.

Alors que la discussion suit son cours, le vrombissement d’un avion qui survole à très basse altitude la zone déchire le ciel. «D’ici deux jours, il y aura une intervention policière, lance Patrick. Ils repèrent des airs les campements pour mieux les démanteler.»

Andréanne Plante

Ce constat, il est corroboré par l’association britannique People not Walls, qui vient en aide aux migrant.es une fois rendue au Royaume-Uni, et l’Association française Secours Catholiques. Selon ces associations, le gouvernement britannique fait pression sur la France pour empêcher qui que ce soit de franchir la Manche, particulièrement depuis la rencontre des ministres de l’intérieur des deux pays au début de l’été.

Les député.es anglais.es et français.es, eux, se renvoient le blâme et l’administration locale, plus sévère depuis les élections municipales, dit ne faire que son travail. C’est elle d’ailleurs qui vient d’imposer ce nouveau décret, renouvelable à la fin du mois, sur la distribution de nourriture dans Calais.

Avant, plusieurs associations pouvaient offrir à leur gré des repas aux demandeurs d’asile. C’était le cas de l’Association SALAM que nous avons suivi pendant quelques jours à la fin août. Depuis le 11 septembre toutefois, seule La Vie Active, unique organisation mandatée par l’État, est autorisée pour le moment à nourrir le millier de migrant.es installés juste à Calais.

Jouer au chat et à la souris

Dans le sombre local qui abrite les locaux de SALAM à Calais, quatre bénévoles, tous d’âges différents, sont déjà à la tâche. Pendant que le café réchauffe et que le thé infuse, le contingent s’affaire à préparer la matinée. On essaie de bien estimer le nombre de portions nécessaires. En tout, la route sera ponctuée par cinq arrêts et le nombre de migrant.es varie d’un endroit à l’autre.

Nous prenons place dans la camionnette conduite par Yolaine Bernard, la responsable d’équipe et membre de cet organisme qui opère depuis 2002. Le véhicule est en pitoyable état, mais ce n’est pas ce qui préoccupe notre conductrice. Les sans-papiers sont forcés de se déplacer constamment en raison des démantèlements policiers et les associations obligées de les retrouver pour leur offrir de quoi manger.

«Il y a entre 1000 et 1200 migrants actuellement à Calais, nous confie Yolaine. Les gens pensent qu’il n’y en a plus. Que depuis qu’on a érigé tous ses murs et installé les barbelés, ils sont partis. Mais c’est faux. Ce n’est pas parce qu’ils ne les voient plus qu’ils n’existent plus. Nous en tout cas, on les voit tous les jours!»

Nous arrivons rapidement au premier arrêt. Ils sont possiblement plus de 200 à faire la file, des Érythréens pour la plupart. Certains sont là depuis trois jours, d’autres six mois.

Une fois le stand de fortune installé, les caisses se vident rapidement. Les mains tendues sont nombreuses et agitées. Bread? Tea? Coffee? L’ambiance est bon enfant. La plupart des migrant.es comprennent quelques mots d’anglais, ce qui explique en partie leur envie de se rendre en Angleterre.

Andréanne Plante

Après un peu plus d’une heure et des averses persistantes, l’équipe plie bagage. En un claquement de doigts, les tréteaux et les tables sont rangés et les caisses maintenant vides reprennent place au fond des camionnettes.

«La police, c’est un jour sur deux maintenant. Les migrants se cachent plus qu’avant. Juste hier, il y a eu un gros démantèlement à Calais, près de l’hôpital», relate Yolaine alors que nous nous dirigeons vers le deuxième arrêt de la tournée.

Au loin, elle salue un passant qu’elle semble reconnaître. Il ne faut pas beaucoup de temps pour que rapidement les «mamies bananes» (muz en arabe) émergent joyeusement du second attroupement. Tous sourires, quelques jeunes hommes vont rejoindre Yolaine, ravis de la revoir. S’en suivent des accolades chaleureuses, et les blagues qu’on devine d’usage.

«Mon travail c’est aussi ça. Il faut créer un lien de confiance avec eux. Comme ça, quand ça va pas, ils viennent nous en parler. Je ne nourris pas des bouches, je nourris des personnes, avec un nom», raconte-t-elle lors de notre quatrième arrêt.

Alors que les cartons continuent de se vider, un bénévole sort une caisse de viennoiseries de l’arrière de la camionnette, avant de rapidement se faire ordonner de la remettre à sa place. «Le [dernier] stop, c’est toujours là où il y a le plus de monde», précise la responsable.

À notre arrivée, ils seront d’ailleurs des centaines à nous attendre. La police, rapidement, vient discuter avec Yolaine pour connaître son plan d’action. Les agents ne sont visiblement pas chauds à l’idée de voir autant de monde, même si tous attendent l’un derrière l’autre en file. Il faudra donc faire vite pour ne pas les voir revenir.

Depuis le décret, la situation s’est détériorée. SALAM s’est d’ailleurs déjà fait interpeller lors de sa distribution du vendredi 11 septembre au matin. «C’est la politique de harcèlement du gouvernement. Décourager les migrants d’être là et les associations de les aider», explique Claire Millot, bénévole à l’organisme.

Mais l’association entend tout de même poursuivre son travail.

Évictions fréquentes

Si le décret ne s’applique qu’au centre-ville de Calais, la situation n’est cependant pas plus simple dans les villes avoisinantes de Grande-Synthe et Dunkerque.

Patrick s’arrête en bordure d’un terrain vague près du bois du Puythouck à Grande-Synthe, où trône une aire de jeux pour enfants. Sa voiture est chargée de bûches offertes par Henri, son comparse.

Au détour de très grands arbustes, des bâches bleues apparaissent dans la forêt. Le campement de fortune contient deux «dortoirs», où s’entassent une quinzaine de Pakistanais. Le plus jeune de la bande n’a que 13 ans. Aucune femme n’est du groupe.

En guise de remerciement pour la cargaison de bois, le thé nous est offert. Pendant que le lait boue, les plus habiles en anglais nous racontent leur histoire.

Plusieurs essaient encore d’aller en Angleterre. Quelques-uns en raison d’un membre de la famille présent là-bas ou d’une connaissance. D’autres, parce qu’ils se disent que trouver du travail sera plus simple avec leurs quelques mots d’anglais. Pour certains, il s’agit simplement d’une dernière chance de demander l’asile quelque part en Europe.

Mais Ali*(nom fictif pour protéger son anonymat) est content d’être en France. Il veut rester ici.

«Avant, j’ai essayé en Belgique. Mais on m’a refusé [l’asile]. Je suis donc venu ici, mais on m’a refusé aussi...» En fait, il vit à Calais depuis trois ans et demi en attente d’un statut. «Si je ne reçois pas les papiers, peut-être que j’irai ailleurs...»

Il confirme ce que des bénévoles de plusieurs associations locales nous ont raconté; les évictions se font de plus en plus nombreuses depuis l’été. Les policiers s’approchent des orées du bois, éventrent leur tente lorsqu’ils les croisent, mais leur laissent leur bois de chauffage la plupart du temps.

Ali nous confie que lui et ses pairs craignent plus les policiers nationaux, les Compagnies républicaines de sécurité plus particulièrement (CRS), que ceux employés par la municipalité. Ces premiers étant sans pitié lorsque vient le temps de les identifier.

«Quand c’est la police régionale, je suis content. Donnez-moi mon papier que je puisse m’en aller...», dit-il en référence aux trois ou quatre heures que prend l’intervention au poste de police local.

Dans un rapport rédigé par l’Association SALAM, nous lirons plus tard que des travaux de débroussaillage et de coupe d’arbres sont en cours près du campement d’Ali. Le but : mieux repérer les espaces de vie des exilés.

Alors que nous regagnons la voiture, un bruit provenant du haut des airs attire notre attention. Nous reconnaissons rapidement l’avion des forces policières.

En silence, nous observons nos hôtes et nous n’avons pas besoin de mots pour comprendre ce que cela signifie. D’ici deux jours, ce qui leur sert de refuge croulera fort probablement sous les mains des CRS.

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