Sexe à l’université : l’interdiction, une posture nécessaire?

Photo: commons.wikimedia.org

La semaine dernière, l’université Harvard annonçait l’adoption d’une politique visant à interdire formellement les relations sexuelles entre les professeurs et les étudiants de premier cycle. Cette résolution a été accueillie par le corps enseignant sans créer de vagues. La plupart des professeurs se sont même dits surpris qu’une telle interdiction ne soit pas déjà en vigueur. Comme si on reconnaissait d’emblée le caractère discutable de ce genre de relation.

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D’aucuns soulignent cependant qu’en interdisant formellement aux professeurs d’avoir des liaisons avec leurs étudiants, l’université ferait preuve de paternalisme, voire d’un certain puritanisme. Les étudiants, même au premier cycle, ne sont-ils pas assez vieux pour décider d’avoir, s’ils le désirent, une liaison avec un professeur? Pourquoi sanctionner les idylles romantiques qui naissent sur les bancs de l’université? Après tout, rien ne justifie que l’institution s’ingère dans les rapports qu’entretiennent entre eux des adultes autonomes et consentants...

Sans nier que ce genre de liaison puisse être saine, l’admission générale de la légitimité des rapports de séduction dans le contexte de la relation d’enseignement me semble problématique, dans un contexte où les institutions faillissent à gérer les cas de harcèlement et d’agressions qui leur sont rapportés.

Sans nier que ce genre de liaison puisse être saine, l’admission générale de la légitimité des rapports de séduction dans le contexte de la relation d’enseignement me semble problématique

Il faut en effet souligner que c’est après avoir été sous enquête du US Education Department pour sa gestion des cas d’agression sexuelle qu’Harvard a entrepris le remaniement de sa politique en la matière, en 2013. C’est donc en réaction à un problème constaté que ces règlements ont été établis, et pas simplement parce que l’université s’est soudainement piquée d’on ne sait quel scrupule. Ce n’est pas un détail : l’adoption d’une telle politique s’inscrit précisément dans l’actuelle vague de reconnaissance des problèmes de harcèlement, d’agressions et d’abus de pouvoir, à l’université. En cela, cette prise de position ferme me semble relever davantage de la nécessité que du paternalisme.

On le sait, depuis quelques années, la question de la culture du viol sur les campus universitaires défraie de plus en plus la manchette, chez nos voisins du Sud comme ici. Nous avons par exemple beaucoup discuté de la gestion, par les institutions universitaires, des allégations d’agression sexuelle visant des membres de leurs équipes sportives. Une discussion collective semble aussi s’amorcer, justement, sur les rapports de pouvoir qui tressent les relations intimes professeuR-ÉtudiantE, à l’université. Rappelons qu’un colloque* a été consacré à la question, cet automne, à l’UQAM. J’en ai déjà parlé, mais soulignons que certaines réflexions qui y ont été livrées permettent de comprendre la pertinence du parti pris par Harvard. Il suffit d’évoquer qu’au cœur de la relation qu’entretient un professeur avec son étudiante, l’asymétrie se décline en plusieurs aspects : le rapport de domination homme-femme se trouve inévitablement en filigrane de la relation déjà inégale du maître et son élève, et s’y superpose souvent un rapport inégalitaire de classe sociale.

Or, si on part du principe selon lequel les rapports de séduction ne sont pas inappropriés d’emblée - et ce malgré les inégalités inhérentes à la relation – se dessine une zone grise où les dynamiques de pouvoir sont occultées par un « désir » aux sources troubles. La frontière entre l’abus de pouvoir et l’authentique passion est ambiguë, mouvante. Et ainsi peut se déployer librement un spectre de comportements qui s’étend de la suggestion ou du sous-entendu jusqu’à la limite du harcèlement, sans qu’on ne puisse jamais dire tout à fait ce qui est déplacé ou abusif, puisque personne n’est en faute, a priori. Le champ est en somme laissé libre à tous ces gestes et ces attitudes qui indiquent aux femmes qu’elles sont, avant d’être des étudiantes, des objets de désir. Que même à l’université, elles subissent un assujettissement directement lié à leur sexe. Ainsi, sans affirmer qu’il n’y a forcément qu’abus dans les rapports de séduction professeur-étudiante, on ne peut nier le sexisme qui se trouve souvent en sous-texte. En omettant de poser clairement le caractère inapproprié de ces rapports, dans le contexte de la relation pédagogique, les institutions cautionnent tacitement la reconduction de ce sexisme.

Or, si on part du principe selon lequel les rapports de séduction ne sont pas inappropriés d’emblée - et ce malgré les inégalités inhérentes à la relation – se dessine une zone grise où les dynamiques de pouvoir sont occultées par un « désir » aux sources troubles

À l’inverse, en établissant ce qui n’est pas acceptable, l’université casse au moins la présomption que « tout va entre adultes consentants », tant qu’aucun abus – dont la définition n’est par ailleurs pas clairement établie – n’est rapporté. Elle admet que dans les circonstances actuelles, l’autonomie des individus n’est pas tout; qu’il existe des rapports de domination et des inégalités qui doivent être attestées, notamment par des règlements. Si rabat-joie puissent-ils paraître. Si ces inégalités n’existaient pas, si de tout temps les femmes avaient été traitées en égales sur les bancs de l’université, si les agressions et le harcèlement sexuels n’étaient pas aussi fréquents dans l’enceinte universitaire, alors, peut-être, pourrait-on effectivement parler de paternalisme ou de puritanisme. Mais pour l’instant, il s’agit surtout de prendre acte d’un problème qui persiste. Et si cela ne saurait suffire, c’est déjà un pas dans la bonne direction.

*Le recueil du colloque « Sexe, amour, pouvoir : il était une fois à l’université... » paraîtra le 7 avril aux éditions du Remue-ménage.

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