Unité de vues dans la droite radicale

Largué par de gros annonceurs, CHOI Radio X reçoit le soutien de l'Institut économique de Montréal

L’Institut économique de Montréal (IEDM), une organisation influente de la droite radicale, a entrepris de soutenir CHOI Radio X, au moment où plusieurs annonceurs s'en retirent, ne voulant pas être associés à une station qui relaie les élucubrations d’une panoplie de complotistes. Le directeur de l’IEDM, Michel Kelly-Gagnon, affirme au contraire que Radio-X se distingue avantageusement des autres médias. Ces derniers sont selon lui à la solde des gouvernements. Leurs journalistes ne comprendraient pas les enjeux de la pandémie, trop complexes pour eux, et répèteraient bêtement les «slogans» visant la protection de la santé publique.

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«En voyant tout ce mouvement de boycott [contre Radio X] et tout ça, il m’a semblé important d’aller un peu à contre-courant», a expliqué M. Kelly-Gagnon, dans un entretien avec l’animateur Dominic Maurais, le 13 octobre.

L’IEDM «a pris la décision, bon, d’acheter de la publicité sur CHOI, un peu pour exprimer cette observation que CHOI a, pendant la période délicate qu’on vit en ce moment» une ligne éditoriale qui mérite selon lui d’être soutenue. En effet, M. Kelly-Gagnon prétend que Radio-X est «un des très rares médias à manifester de l’indépendance d’esprit pendant cette période incroyablement unanimiste des médias québécois».

Ces médias québécois, il les accuse, sauf exception, d’endosser aveuglément les mesures sanitaires imposées par le gouvernement québécois pour contrer la COVID-19.

«Quelle est la racine de cette propension-là à verser dans la pensée unique? lui a demandé Dominic Maurais. C’est pas la première fois que je vois que les médias ont le réflexe, que je dirais de tribal, d’appuyer le message officiel, d’appuyer le message des autorités…» «Oui, puis quand ils disent un peu le contraire, en fait, c’est pour demander au gouvernement, pourquoi le gouvernement va pas encore plus loin […] dans les restrictions, a répondu M. Kelly-Gagnon. L’objection, c’est : ‘Vous êtes bons, mais fessez donc encore plus’.»

«Il y a l’explication bien bê-bête, qui est que l’État – et là, autant l’État provincial que fédéral – de plus en plus, appuie les médias qui sont en crise à cause que [sic] leur modèle d’affaire économique traditionnel, c’était la publicité [qui diminue], a-t-il poursuivi. Et là, bien, il y a juste une question un petit peu normale, bien je dis pas que c’est normal, mais en tout cas, il y a un réflexe inévitable… et c’est même pas une question de dire que c’est nécessairement comme une directive, c’est le genre d’auto-censure un peu automatique qui se fait.»

À cela s’ajoute le fait que les journalistes québécois ne comprennent pas les enjeux soulevés par la pandémie, a ajouté M. Kelly-Gagnon. «La question de l’épidémie ajoute une couche de complexité, parce que souvent, ça fait affaire, ça fait appel à des questions quand même assez complexes, scientifiques, pour lesquelles, au fond, bien franchement les journalistes, puis là, c’est même pas une critique pour dire qu’ils sont niaiseux, bien souvent les journalistes comprennent même pas les enjeux duquel [sic] ils doivent couvrir. Alors quand ils se font dire x y z, bien ils ont tout simplement pas nécessairement le bagage pour en arriver à interpréter ce qu’on est en train de leur dire.»

«Au final, c’est un peu ça qui m’inquiète, les cicatrices qu’on va garder de tout ça, parce que, bon, espérons-le, un jour, d’une façon ou d’une autre, cette question d’épidémie va passer, mais, mais si dans ce contexte-là, il s’est développé une mentalité où dans le fond, c’est l’État qui plus ou moins contrôle directement ou indirectement les médias, et que les médias se sont développés une mentalité d’accepter ce genre de pattern, on va en souffrir bien plus longtemps qu’on va en souffrir de la pandémie. Donc, c’est un peu d’essayer de faire un réveil.»

«C’est pour ça que les organismes indépendants, que ce soit nous à l’IEDM, vous, comme média indépendant à CHOI, il faut passer à travers tout ça, a dit M. Kelly-Gagnon à M. Maurais. Il faut se dire : gardons l’esprit critique.»

Quelques minutes après cet entretien, Radio-X a diffusé une réclame publicitaire de l’IEDM : «Leur idéal [de l’IEDM) : un monde libre, responsable, où les échanges volontaires et l’entreprenariat éradiquent la pauvreté. Leur mission : stimuler les débats et les réformes des politiques publiques en se basant sur les principes établis de l’économie de marché. Leur conviction : c’est en fournissant à la population différents points de vue, des chiffres objectifs et des faits scientifiques, c’est en discutant ensemble dans un climat de respect et de partage d’opinions qu’on donne tout son sens à la liberté d’expression. Leur nom : l’Institut économique de Montréal. Le nôtre : Choix Radio-X.»

La décision de l’IEDM de soutenir CHOI Radio-X survient deux semaines après que la Ville de Québec ait décidé de ne plus y faire de publicité. «Par leur choix de promouvoir l’opposition aux mesures sanitaires, les propriétaires de cette station de radio mettent en danger la santé et potentiellement la vie des citoyens de Québec et d’ailleurs, a justifié la Ville dans un communiqué. Sous le couvert de l’idée de la liberté d’opinion, cette organisation valorise les idées s’opposant aux mesures sanitaires.»

Depuis le début de la pandémie, Radio X a donné le micro à plusieurs conspirationnistes d’extrême-droite, dont Lucie Laurier, Ken Pereira et Alexis Cossette-Trudel, qui nie la gravité de la pandémie et qui épouse les thèses farfelues de QAnon. Sur son site, la Coalition Sortons les radios-poubelles affirme qu’un des animateurs, Jeff Fillion, a dit à propos de M. Cossette-Trudel que «ses opinions sont appuyées sur beaucoup de faits».

Jonathan Hamel chercheur associé à l’IEDM , intervient régulièrement sur les ondes de Radio X. Il a entre autres soutenu que la crise en cours est une crise politique plutôt que sanitaire. Le 15 juin, il a affirmé que le gouvernement ne parlait plus des dècès et des hospitalisations dus à la COVID-19 «parce que les chiffres sont trop bas pour faire peur». Autre affirmation : «La conclusion des supposés conspirationnistes est plus proche de la réalité que la plupart des alarmistes avec des PhD».

À la mi-septembre, deux chroniques publiées dans le Journal de Québec ont accusé Radio-X d’entretenir le conspirationnisme et le discours anti-masque. Au cours de son entretien avec M. Maurais, M. Kelly-Gagnon a accusé les chroniqueurs de Québecor d’«être devenus des zombies qui répètent toutes [sic] les mêmes slogans» en faveur des mesures sanitaires décrétées par le gouvernement.

La décision de la Ville de Québec de retirer ses placements publicitaires est survenue après que CHOI Radio X ait refusé de diffuser sur ses ondes une campagne publicitaire préparée par le gouvernement québécois pour s’attaquer au discours des complotistes de la pandémie. La station a protesté que cette publicité gouvernementale établissait un lien injustifié entre Radio X et les adeptes de la théorie du complot.

Le boycottage amorcé par la Ville de Québec a provoqué un mouvement de retrait de placements publicitaires. Plusieurs annonceurs ont choisi eux aussi de se dissocier de Radio-X, notamment des restaurants, des concessionnaires autos, des institutions comme Hydro-Québec et des entreprises comme Desjardins, Uniprix et Jean Coutu.

L’IEDM en campagne pour la déréglementation

L’IEDM milite depuis des années pour la déréglementation tous azimuts, la privatisation des services publics, la baisse des impôts et des politiques favorables aux entreprises. Il a soutenu les attaques contre la gratuité universelle des soins de santé et répandu des contre-vérités sur le réchauffement du climat. Se définissant comme un organisme indépendant, il refuse de divulguer d’où vient son financement. Il affirme seulement que «une large majorité de ce financement provient de fondations à but non lucratif», qu’il ne nomme pas.

L’IEDM et d’autres groupes canadiens comme l’Institut Fraser et la Fédération canadienne des contribuables font partie du Atlas network. Ce réseau est financé notamment par des magnats du pétrole, dont la famille Koch. Les «think tanks» partenaires du réseau Atlas, comme le Cato Institute et la Heritage Foundation aux États-Unis, ont la même idéologie en commun, celle de l’économiste Friedrich Hayek (mort en 1992), selon qui l’État devrait avoir comme seule fonction de défendre la propriété privée (lire à ce sujet l’ouvrage magistral de la journaliste d’enquête Jane Mayer, «Dark Money : The Hidden History of the Billionaires Behind the Rise of the Radical Right»).

«Les entreprises ont besoin de l’appui de think tanks qui, en apparence, ne dépendent pas d’elles mais qui, dans les faits, sont soutenus par elles, et qui donneront un vernis académique et indépendant à leurs efforts promotionnels», note Donald Gutstein, professeur à la retraite de l’école de communication de l’Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique .

«Au cours des années 1990, une nouvelle vague de think tanks néo-libéraux s’est répandue sur le pays, note encore M. Gutstein. Avec le support organisationnel d’Atlas et un financement initial de la Fondation canadienne Donner, des hommes d’affaires locaux et des entrepreneurs néo-libéraux ont fondé des think tanks régionaux», dont l’IEDM .

La Fondation canadienne Donner est inscrite comme organisme de charité aux États-Unis, tout comme son pendant américain, la William H. Donner Foundation. En 2017 et 2018, elle a donné 202 034$ à l’IEDM. Fait insolite pour une organisation «charitable», la William H. Donner Foundation a des actions dans des entreprises pétrolières, notamment Canadian Natural Resources, Marathon Oil et Murphy Oil. De 2001 à 2017, elle a donné 761 321$ au Donors Trust, principale source de financement du mouvement climatosceptique aux États-Unis .

Le conseil d’administration de l’IEDM est présidé par Hélène Desmarais, épouse de Paul Desmarais jr, co-dirigeant de Power Corporation. Il compte aussi parmi ses membres Stéphan Crétier, président du conseil et chef de direction de Garda World (il siège aussi sur le conseil de TC Energy, mieux connue sous le nom de TransCanada pipeline).

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