Séraphin et les cupides histoires des bureaux d’en-haut

Quel sort reserve-t-on à la Librairie Raffin ?
Alfons Morales
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Le 22 juin 2001, quelques six mois après la syndicalisation de la succursale de la rue Peel, à Montréal, la chaîne McDonald’s a annoncé la fermeture de leur enseigne jaune. En avril 2005, le géant Wal-Mart les imitait, renonçant à leur succursale de Jonquière, dont les 180 employé.es étaient syndiqué.es depuis août 2004. Couche-Tard n’a pas été aussi patiente, licenciant pour activités syndicales, le 2 octobre 2009, un employé de leur succursale de Beloeil. Un mois plus tard, dans l’imminence de la syndicalisation des employé.es, la multinationale a mis la clé dans la porte.

Sans perdre de vue le caractère inique et l’hypocrisie immanente de ces fermetures, on ne se surprend pas particulièrement de voir ces multinationales bafouer les droits fondamentaux des travailleurs et des travailleuses. Ces épisodes appartiennent à une longue liste de décisions inhumaines et injustes, et ces compagnies sont reconnues pour offrir de piètres conditions de travail et de capitaliser sur les rapports de pouvoir inégaux. Cependant, on s’étonne bien davantage lorsque des tentatives d’intimidation et de censure sont menées par une librairie indépendante.

Pour rappel, la première enseigne de la Librairie Raffin s’est installée rue Saint-Hubert, en 1930. Syndiquée depuis 2015, elle est présentement en négociation de sa seconde convention collective. Il avait fallu deux ans pour signer la première, et voilà un an et demie que les pourparlers de cette nouvelle convention tardent à trouver un dénouement heureux.

Les principales revendications du syndicat concernent l’ajout d’un poste de libraire à temps plein (il n’y en a actuellement qu’un seul), des augmentations salariales (le salaire moyen est de 13,57$, en dépit des diplômes universitaires et de l’expérience des libraires) et une stabilisation de l’horaire. Consterné par la non-reconnaissance de leurs demandes et des négociations qui s’éternisent, le syndicat a déclenché, le 5 octobre dernier, une grève de 72 heures. La réaction de la direction, hélas, s’inscrit quelque part dans le triste palmarès que j’ai énoncé en introduction.

Deux jours après le début de la grève, Chantal Michel et Martin Granger, couple propriétaire de la librairie, ont installé une pancarte « À vendre » sur la devanture du magasin. Manœuvre d’intimidation ou intention réelle? L’effet demeure : devant l’achoppement des négociations, les propriétaires répondent par la menace de la fermeture de la boutique et le licenciement conséquent des employé.es. Pour ajouter l’insulte à l’injure, le courtier immobilier de l’agence Sutton, François Pitre, mentionne au téléphone que la vente du bâtiment est assujettie à une condition : aucune librairie ne pourra s’y installer pour les cinq prochaines années. La non-concurrence des acheteurs, voilà ce qui, bien plus que la littérature, importe aux propriétaires.

« Raffin est un endroit où les gens vont pour être conseillés par un vrai libraire, qui connaît la littérature et les livres. »

Ténèbre et le retour de la Grande Noirceur

Indigné par cet épisode qu’il a jugé honteux, Paul Kawczak, éditeur à la Peuplade et récent auteur du roman acclamé Ténèbre, a pris la défense du syndicat sur les réseaux sociaux. Une fois de plus, la réaction des propriétaires a été outrageuse : le couple a retiré des tablettes les œuvres de l’auteur. Ce sont les libraires qui ont constaté la chose, prenant en photo les livres empilés dans l’arrière-boutique.

Dans un article paru le 20 octobre dans La Presse, « Chantal Michel nie avoir retiré le roman des tablettes en réaction à la prise de position de l’auteur », arguant qu’il lui « était impossible de placer tous les titres sur les rayons. » Or, quiconque suit la vie littéraire québécoise sait que c’est un mensonge de plus.

Le roman Ténèbre est déjà considéré comme un des romans phares de l’année. Déjà en lice pour le prix du Rendez-vous du premier roman, il était sur la table des œuvres recommandées par les libraires, à l’entrée de la Librairie Raffin. Une entrevue avec Chantal Michel, parue le 2 août dernier dans le Journal de Montréal, mentionnait d’ailleurs Ténèbre parmi les suggestions de la librairie. Le Renaud-Bray, qui a pignon sur rue juste en face de la succursale de la rue St-Hubert, l’a par ailleurs élu parmi ses coups de cœur, n’hésitant pas à faire de la place sur ses tablettes à quelques dizaines de copies.

Ce cas de censure fait écho à autre un triste épisode qui, en 2012, avait opposé Philippe Béha à Blaise Renaud, propriétaire de la chaîne Renaud-Bray. Après que M. Béha eut critiqué « le peu d’espace que la chaîne accordait aux livres jeunesse québécois », M. Renaud avait retiré tous les livres de l’auteur jeunesse de ses succursales, les renvoyant sans plus d’explications à leur éditeur. Blaise Renaud, plusieurs fois réprimandé par la communauté littéraire, n’est certainement pas un exemple duquel s’inspirer. Le 16 octobre dernier, Lux éditeur a aussi offert son appui au syndicat des employé.es de la Librairie Raffin : quel sort attend leurs livres?

Lorsque le couple s’est porté acquéreur de Raffin, en 2009, Mme Michel a assuré au Devoir que les librairies ne modifieraient pas leur mission, hissant au cœur de leur réussite la passion et l’expertise de ses libraires : « Raffin est un endroit où les gens vont pour être conseillés par un vrai libraire, qui connaît la littérature et les livres. » Force est de constater que cette reconnaissance d’excellence n’était qu’une figure rhétorique asservie à un dessein financier.

Temple des mots depuis 90 ans, la Librairie Raffin vacille sur ses fondations. Le prochain chapitre saura-t-il réconcilier les protagonistes? Il faudra que le couple propriétaire accepte de reconnaître les gens qui sont au cœur de leur réussite. On dit que l’Histoire est écrite par les gagnants. Or, ce triste épisode semble ne faire, pour l’instant, que des perdants.

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