Mot en «N»

Ne pas devenir une université blanche

Photo: Jeangagnon

Je me suis demandé s’il fallait parler. Moi, femme blanche, est-ce que c’est bien à moi d’écrire au sujet de ce débat? En tant que femme blanche qui comprendrait ce que ça veut dire d’être insultée depuis toujours, depuis avant la naissance, de porter dans sa chair tant de violences passées et présentes, non, n’est pas à moi de parler. Mais en tant que professeure d’université, blanche dans une université montréalaise, oui, je crois que oui. Que c’est même quelque chose de l’ordre du devoir.

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Le débat auquel on assiste et participe, depuis plusieurs jours, concerne mon lieu de travail depuis plus de 25 ans. Une université de langue française, née de la Révolution tranquille et de mai 68, une université publique qui a ouvert ses portes à des étudiant.es qui étaient les premiers de leur famille à mettre les pieds dans une université. Une université publique qui, grâce à la structure de ses programmes, a facilité le retour en classe des femmes qui avaient eu des enfants, seule ou avec quelqu’un d’autre, et dont le parcours scolaire avait été interrompu. Une université publique qui, parce qu’elle est publique, se devait d’accueillir une population issue de l’immigration. J’aime l’UQAM, je l’aime depuis le jour où je suis arrivée, toute jeune professeure, pour enseigner mon premier cours devant un auditorium rempli d’étudiant.es allumé.es, ouvert.es d’esprit et confrontant.es, tout pour interdire un enseignement paresseux ou désengagé.

Mais ceci n’empêche pas que j’enseigne aussi dans une université blanche. Blanche parce que le corps professoral est constitué en majorité de professeur.es blanc.hes. Blanche parce que suivant les programmes, la diversité n’est pas toujours au rendez-vous, ni dans les corpus donnés à lire, ni dans les idées avancées, ni dans la manière d’analyser, et dès lors, ni dans le corps étudiant.

On s’est battu pour que la littérature québécoise soit reconnue comme une littérature singulière, à part entière, et d’aussi grande qualité que la littérature française enseignée jusque dans les années 70. On s’est battu, et on se bat encore, pour que la littérature des femmes et LGBTQ+ soit intégrée dans les corpus et reconnue comme non moins intéressante, dans sa forme et son contenu, que la littérature des hommes qu’on enseigne depuis le début des temps. Ce contre quoi il faut se battre aujourd’hui, c’est le «devenir blanc» de l’université, de l’UQAM mais de toutes nos universités qui reconduisent, silencieusement et moins silencieusement, un racisme malheureusement systémique.

Dans son célèbre essai «On Being White… and Other Lies» (1984), James Baldwin rappelle que les États-Unis sont devenus blancs, que les Européens immigrés sur le continent nord-américain, ceux et celles qui étaient irlandais ou norvégiens ou anglais ou français, sont devenus blancs, petit à petit, pour pouvoir opérer la ségrégation des personnes noires. Des Européens sont devenus blancs en se persuadant que la vie d’un enfant noir valait moins que celle de leur enfant blanc, en diminuant pour les oreilles de leurs enfants blancs les hommes, les femmes et les enfants noirs avec lesquels ils vivaient. Il n’y a pas de blancs, écrit Baldwin, mais seulement des personnes qui se pensent blanches, qui continuent à se penser blanches, et cette pensée est un choix moral. C’est le choix qu’on fait de devenir sans cesse blanc.hes. Et c’est ce choix que l’université, si elle est prête à écouter le débat qui a cours en ce moment, choisira de ne plus faire. Acceptant, dès lors, de regarder cette blancheur qu’elle préfère ignorer, réfléchir vraiment à ses propres biais, à la manière dont elle reproduit les exclusions, effectuant une ségrégation silencieuse : celle d’étudiant.es qui ne se sentent pas inclus, accueillis, concernés par cette université où on reste «entre blancs».

Certains craignent la perte de la «liberté académique» devant la demande qui est faite de ne pas reconduire une insulte par l’entremise d’un mot même s’il est utilisé avec ce qu’on appelle de «bonnes intentions». Mais de quelle liberté académique est-il question, ici? Celle de professeur.es majoritairement blanc.hes, ou celle d’étudiant.es noir.es ou qu’on racise et qu’on exclut sans trop s’en rendre compte parce que ce serait trop exigeant de vraiment se poser la question?

Je ne crains pas la perte de ma liberté académique. Ce que je crains, c’est la pensée obtuse, la pensée stagnante, la pensée contente d’elle-même, la pensée privilégiée, la pensée qui ne tourne pas mille fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Cette pensée par laquelle l’université n’en finit plus de devenir blanche.

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