Fermeture des frontières et réfugiés

Rideau noir sur la frontière 2/3

Deuxième article d'une série de trois : Rendre visible l’invisible
Michel Huneault

Ils comptent parmi les angles morts de la Covid - autrefois enjeux majeurs, jusqu’à ce que la pandémie emporte tout. Disparus du radar médiatique et du débat public, les demandeurs d’asile sont particulièrement touchés par la fermeture des frontières. Mur invisible pourtant jamais aussi prégnant qu’aujourd’hui, la frontière entre le Canada et les États-Unis ne fait pas exception. Comme effacés par le contexte pandémique, les migrants prétendant au statut de réfugiés se retrouvent dans des limbes.

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Entre septembre et octobre 2020, lors d’une résidence de recherche et création au centre Adélard à Frelighsburg, le photographe documentaire Michel Huneault s’est attardé à la frontière terrestre entre les Cantons-de-l’Est et le Vermont. Le corpus qu’il en a tiré rend tangible l’abstraction physique d’une frontière de plus en plus prégnante.

Il avait déjà témoigné de frontières européennes complètement ouvertes lors du mouvement migratoire de 2015, puis du chemin Roxham devenant ici symbole de refuge en 2017. À son arrivée à Frelighsburg, alors qu’il venait de documenter les impacts de la Covid à Montréal à la demande du Musée McCord, il lui était instinctif de retourner vers la frontière, faisant aussi le point des impacts de la pandémie sur celle-ci.

« Les données récentes de Statistique Canada sur les passages à la frontière démontrent une chute de 95% des entrées en territoire canadien par voie terrestre depuis mars 2020 - tous types de voyageurs confondus. Dans l’histoire moderne du pays, la frontière n’a jamais été si étanche, pour tous et certainement pour les personnes les plus vulnérables. Et la fermeture presque absolue de la frontière aux demandeurs d’asile n’est pas discutée dans l’espace public. »

Photographie composite, Michel Huneault Frontière canado-américaine, entre les lacs Memphrémagog et Champlain.

En septembre 2020, le photographe a donné une conférence en compagnie de Louise Arbour, ancienne représentante du Secrétaire général des Nations Unies pour les migrations, abordant précisément ces enjeux. À Frelighsburg, Michel Huneault a aussi recueilli des récits de gens de la région, documentant leur relation à la frontière et à leurs voisins du sud. « Il n’y a pas si longtemps, les voisins canadiens et américains ici se connaissaient, prenaient des verres ensemble, partageaient des terres, passaient la frontière en saluant le douanier sans même arrêter la voiture. Plus maintenant ».

En 2001, après le 11 septembre, la relation de voisinage a commencé à s’éroder, compliquée davantage par la nécessité du passeport depuis 2008.

« Je pense que la venue de Trump en 2016 a accéléré la distanciation, l’inquiétude générale sur l’autre côté, récemment alimentée par la gestion déficiente de la Covid et par le climat électoral malsain. La pandémie a amplifié l’isolement des deux voisins. Comment aurons-nous changé lorsque la frontière s’ouvrira à nouveau? »

En ce moment historique et dans une volonté initialement archivistique, Michel Huneault a voulu documenter la frontière entre les ports d’entrée officiels.

« J’étais d’abord curieux de trouver et de voir ces lieux où la frontière ne s’annonce pas, s’affiche peu, est pratiquement invisible : champs de soya et vergers, cours arrières de résidents, anciens chemins devenus cul-de-sac, forêts et cours d’eau. On s’y avance à tâtons, avec une étrange nervosité et un sentiment de culpabilité, cherchant les signes discrets du changement de pays. Ici aussi il y a eu des passages de demandeurs d’asile au fil des ans, bien qu’en moins grand nombre qu’au chemin Roxham. »

À chaque retour du terrain, il s’empressait d’annoter d’un carré noir les photographies, pour ne pas oublier où y passait la frontière exactement. « Ce geste simple et précis, répétitif et administratif, transformait accidentellement mais significativement le document. Le rideau tombe, la vision s’obstrue. L’écran sanitaire, politique et humanitaire - aussi surréel que concret - se dresse stoïquement dans le paysage tranquille. »

Photographie composite, Michel Huneault Frontière canado-américaine, entre les lacs Memphrémagog et Champlain.
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