Élections américaines 2020

Joe, set et match

Photo: Wikimedia Commons

Au terme d’un épuisant ultra-marathon électoral, entre mobilisation historique et bilan mitigé, que retenir de la victoire du démocrate Joe Biden ?

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Il aura fallu attendre le 15e round, mais le KO est maintenant prononcé : Joe Biden, 77 ans, sera le prochain président des États-Unis. Sa colistière, la sénatrice afro-américaine de Californie Kamala Harris, deviendra quant à elle la première femme de l’histoire à occuper la vice-présidence. En fin de matinée samedi, au terme d’une interminable semaine électorale, Associated Press a officiellement projeté Joe Biden vainqueur en Pennsylvanie, passant ainsi la barre des 270 grands électeurs nécessaires à remporter la présidence. Qu’il reconnaisse ou non sa défaite, le règne de Donald Trump prendra ainsi fin le 20 janvier prochain.

Historique, ce résultat n’en aura pas moins fait passer l’Amérique démocrate par toutes les émotions cette semaine. La confiance d’abord, en des sondages qui annonçaient au matin du 3 novembre une victoire nette de Joe Biden. La consternation ensuite, face à des résultats préliminaires qui dessinaient un fiasco démocrate au soir de l’élection. L’espoir, le lendemain, lorsque le décompte progressif du suffrage postal est venu redonner le Wisconsin et le Michigan à Joe Biden. L’impatience, jeudi et vendredi, face à un suspense qui n’en finissait plus en Pennsylvanie, en Arizona et en Géorgie. Puis finalement la liesse, lorsque les décomptes en Pennsylvanie ont passé le point de non-retour samedi matin.

Au terme de cet ultra-marathon électoral, les impressions se bousculent et les interprétations divergent. Joe Biden est-il mal élu? Qu’est-ce qui a décidé de l’élection? Consensus anti-Trump ou vraie coalition démocrate? Tel un test de Rorschach, les résultats du scrutin seront tournés et retournés dans tous les sens ces prochaines semaines. Quelques faits saillants, toutefois, se révèlent d’ores et déjà incontournables.

Mobilisation historique, bilan mitigé

Avec près de 160 millions de suffrages exprimés et un taux de participation pour l’heure estimé à près de 66%, l’élection présidentielle de 2020 consacre une mobilisation populaire jamais vue depuis le début du 20e siècle. Des États-clés comme le Minnesota et le Maine affichent même des taux de participation avoisinant les 80%. De quoi expliquer sans doute l’avantage considérable de Joe Biden au chapitre du vote populaire : déjà plus de 4,5 millions de voix d’avance, alors que le comptage se poursuit.

Pour autant, le constat est inquiétant pour les démocrates : alors qu’une forte participation est historiquement réputée leur profiter, ce record-ci livre paradoxalement un bilan mitigé.

S’ils arrachent l’Arizona (et peut-être la Géorgie) aux républicains, ils passent à côté de la Floride et de la Caroline du Nord (que les sondages leur donnaient), ne reprennent le Wisconsin que de justesse et conservent à grande peine le Nevada. Ils échouent par ailleurs à reconquérir la majorité au Sénat – cruciale pour mener à bien leurs réformes – et perdent même plusieurs sièges à la Chambre des représentants (pour l’heure, cinq confirmés).

A priori contre-intuitif, ce constat s’explique en fait assez simplement : le sursaut de participation n’a de loin pas été aussi asymétrique que les pronostiqueurs ne l’escomptaient, avec pour résultat que Donald Trump a (en termes bruts) mieux performé qu’en 2016. Il récolte près de 8 millions de voix de plus et opère des gains relatifs auprès de certains pans de la base démocrate, tels les hispaniques et les Afro-Américains (+4% auprès de chacun des deux groupes). Pour le dire autrement, le trumpisme n’a pas été défait parce qu’il s’est affaibli, mais en dépit d’un certain renforcement.

Trois États-clés, trois métropoles cruciales

Si l’on se penche plus attentivement sur l’échiquier électoral américain, le « call » final de samedi se sera joué dans trois États, ni plus ni moins. Et il s’agit des mêmes ayant fait basculer l’élection de 2016 : la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin, traditionnellement démocrates, capturés par Donald Trump il y a quatre ans, reconquis par Joe Biden cette année.

Si l’on va encore plus dans le détail, le sort de ces trois États s’est essentiellement joué dans trois grandes agglomérations urbaines : Milwaukee, Detroit et Philadelphie, où les démocrates ont cette fois réussi à faire sortir massivement le vote urbain.

Sur les 250 000 voix de plus qu’en 2016 qu’ils engrangent au Wisconsin, 72 000 proviennent de Milwaukee et sa région. Sur les 500 000 de plus remportés au Michigan, 240 000 se trouvent dans le grand Détroit. Sur les 380 000 de plus récoltés en Pennsylvanie, 112 000 sortent des alentours de Philadelphie. L’ensemble de ces trois États ont évidemment vécu un séisme, mais ces trois métropoles en ont été l’épicentre.

Deux tendances majeures l’expliquent. Le premier est le rôle des banlieues, tels les comtés de Oakland à Détroit ou de Chester à Philadelphie, dans lesquelles les démocrates améliorent leurs marges de 7% par rapport à 2016. Havre d’un électorat ordinairement plutôt de centre-droit, les zones suburbaines ont apporté aux démocrates le générateur d’appoint nécessaire à faire pencher la balance.

Le second est la mobilisation des Afro-Américains de ces grands centres urbains, alors que Détroit est à 78% afro-américaine et Philadelphie à 43%. Quelque peu démotivés en 2016, ceux-ci avaient déjà largement contribué à la victoire de Joe Biden dans les primaires, et n’ont pas manqué au second rendez-vous (tant et si bien qu’ils feront peut-être basculer la Géorgie depuis Atlanta). Si Donald Trump a peut-être progressé marginalement auprès des Afro-Américains à l’échelle nationale, les démocrates en ont mobilisé bien davantage, aux endroits où cela comptait le plus.

Des stratégies en question

Alors que la tant attendue « vague bleue » n’a pas eu lieu, les accusations s’échangent. Certains législateurs démocrates ayant perdu leur réélection affirment que la place prise par les progressistes dans le débat public leur a aliéné les électeurs inquiets d’un virage « socialiste ». Les progressistes (AOC en tête) rétorquent que les échecs subis par certains candidats n’ont pas tant été causés par des positionnements idéologiques que par des erreurs stratégiques : les modérés doivent se défaire des vieilles méthodes de marketing politique et s’inspirer de leur activisme « grassroots ».

D’autres font valoir que le parti a plus globalement échoué à rejoindre efficacement certains électorats, à commencer par les hispaniques : vision trop monolithique d’un groupe pluriel (les Cubano-Américains de Floride ne sont pas les Centro-Américains du Texas), obsession pour un enjeu vu à tort comme primordial (l’immigration) et plus généralement moyens insuffisants pour cibler habilement ces communautés. Alors que les résultats de Floride consacrent un des revers les plus durs pour les démocrates, une chose est certaine, ceux-ci ne peuvent plus prendre les hispaniques pour acquis.

Reste un fait incontournable : plus prudents face à la pandémie, les démocrates ont largement fait campagne en ligne et par téléphone pendant que les républicains frappaient aux portes et multipliaient les grands rassemblements. Si la stratégie était évidemment irresponsable (les rallies de Donald Trump auraient donné lieu à près de 30 000 cas de coronavirus, selon une étude), il fait peu de doute qu’elle a contribué à galvaniser la base républicaine. Les démocrates, sans doute, ne devaient pas s’attendre à des miracles.

« Get the job done » Joe

Enfin, que dire de la performance du principal intéressé? Quoique l’on pense de lui, force est de reconnaître qu’il a en définitive « fait la job ». Miraculé d’une primaire démocrate très compétitive, il a conservé près de lui et même mis à contribution ses anciens rivaux (à commencer par Kamala Harris) pour assurer la cohésion démocrate et montrer qu’il prépare la relève.

Politicien modéré d’une autre époque, il a surpris son monde en mettant la cause environnementale au cœur de sa plateforme.

Plus fascinant encore, il s’est fait élire comme modéré alors qu’il porte (selon les mots d’un proche de Bernie Sanders) « la plateforme la plus progressiste de tous les candidats démocrates de l’histoire récente » : salaire minimum de 15$, gratuité des études supérieures, décriminalisation du cannabis, congés maladie payés, entre autres.

Éternel gaffeur, il a simplement misé sur l’empathie pour désarmer le tank Trump lors des débats télévisés. Loin du charisme d’un Barack Obama, il a mené une campagne discrète, en suggérant simplement qu’un président ennuyeux ferait mieux fonctionner le gouvernement qu’un showman narcissique.

S’il est très juste de dire que Donald Trump n’est pas arrivé à la Maison-Blanche par accident, il en va de même de son successeur : faute d’être l’idole des foules, Joe Biden a une fois de plus simplement su mettre à profit l’incroyable instinct de survie politique qui caractérise ses 50 années à Washington. Réussir sans briller, l’efficacité sans brio. Contre toute attente, le natif de Scranton, Pennsylvanie, deviendra maintenant le prochain locataire du 1600 Pennsylvania Avenue. Cela ne lui aura pris que 77 ans. Joe, set et match.

Poursuivez votre lecture...
Les Ficelles
OD chez nous : Épisode pré-saison
5 septembre 2020