Violence conjugale

Le pouvoir de raconter notre histoire

La dénonciation d'Elisabeth Rioux a fait beaucoup réagir dans les médias et sur les réseaux sociaux. Pour le meilleur et pour le pire.
Photo: Tumisu (pixabay.com)

Mardi soir, ma meilleure amie m’envoie des messages textes alarmants m’invitant à aller voir les stories Instagram d’une certaine Elisabeth Rioux.

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Il faut croire que je vis sous une roche sur les réseaux sociaux parce que je n’avais jamais entendu parler ni d’elle, ni du succès de sa compagnie de maillots de bain, ni de ses fesses apparemment célèbres. J’ai par contre pu en apprendre rapidement sur la violence conjugale flagrante qu’elle a vécu avec son ancien partenaire. Je ne me doutais pas du scandale que les «journalistes» de LCN allaient créer le lendemain. Je voulais croire qu’Elisabeth allait recevoir du support inconditionnel de la part de ses millions d’abonné.e.s, je voulais croire qu’elle faisait le choix d’exposer des preuves pour que personne ne puisse douter de sa parole - une chose que les victimes ne devraient jamais être tenues de faire, en passant.

Comme on l’a vu cet été durant la vague de dénonciations, c’est pourtant ce que l’opinion publique exige avant de prendre position. Comme si c’était réellement quelque chose sur quoi nous pouvons prendre position, une dénonciation. Comme si on avait besoin des détails sordides pour se ranger du côté de la femme qui ose parler.

Qu’on parle de violence conjugale ou d’agression sexuelle, quand une victime trouve la force de se libérer et de briser le silence sur la violence subie, ce n’est pas notre place de juger la façon dont celle-ci choisit d’en parler - même si la tentation semble irrésistible pour certain.e.s de poser un jugement.

Une des premières choses que j’ai appris lorsque j’ai commencé à travailler dans le domaine de la violence conjugale comme intervenante auprès d’hommes reconnus coupables d’en avoir fait et de femmes également engagées dans un processus judiciaires, c’est que toutes mes idées préconçues sur la violence intime étaient fausses. La violence conjugale n’a pas de visage, même si certaines catégories de femmes sont plus vulnérables et susceptibles d’en être victimes. Et les auteurs de la violence sont loin d’être un bloc monolithique. En toute honnêteté, j’imaginais que les groupes de thérapie seraient composés presque exclusivement de vieux bonhommes récidivistes qui sentent le fond de tonne et la vieille cigarette imprégnée sur leurs vêtements - je ne pouvais pas être plus loin de la réalité. Bien sûr qu’il y en avait quelques uns, des hommes qui remplissent tous les critères de ce cliché digne des téléromans que nos mères écoutent les soirs de semaine à TVA. Mais la majorité des hommes qui ont franchi les portes de mon local ensoleillé auraient passé inaperçus dans une foule.

Autant d’hommes blancs que d’hommes racisés, beaucoup d’hommes de mon âge, trop de jeunes hommes à peine pubère, à mon grand étonnement. Des hommes de toutes les sphères professionnelles, des hommes sans occupation ou des hommes très connus dans la communauté ontarienne où j’habitais qui nous imploraient d’être discrète - même si notre code d’éthique nous empêche de révéler quoique ce soit à qui que ce soit sans y être convoqué par convocation de la cour. Si je tenais à préciser ça, c’est que j’ai entendu trop souvent dans les derniers jours des gens s’étonner que l’ex d’Elisabeth ait pu commettre de la violence physique à son égard, parce que leur couple était semble-t-il parfait...du moins sur Instagram. Moi, je m’étonne chaque fois qu’on puisse croire que n’importe qui expose sa réalité non édulcorée sur les réseaux sociaux. Même en voulant faire preuve de transparence, nos publications sont toujours le résultat de notre propre regard sur l’objet partagé - qu’on parle de photos, de vidéos, de stories, de création de contenus, etc.

Je parle souvent de mon travail en violence conjugale comme d’une expérience formatrice tant dans ma vie professionnelle que dans ma vie personnelle. Croyez-moi, on ne sort pas indemne de ce travail exigeant et rigoureux auprès d’hommes récalcitrants qui sont forcés par un juge de se mettre à nu devant des intervenantes ouvertement féministes. La partie dont je parle moins, peut-être par pudeur ou par profond respect pour elles, c’est tout le pan qui concerne les femmes reconnues elles aussi coupables de violence conjugale, à qui on demande de passer par un processus similaire à celui des hommes. Je dis similaire mais il n’y a que le fameux modèle Duluth de la roue de la violence et du pouvoir qui est repris dans le programme destiné aux femmes. C’est parce que 97% des femmes coupables de violence conjugale qui atterrissent dans ce programme supposé les réhabiliter de leur colère s’avèrent être plutôt victimes lorsqu’on les invite à raconter leur histoire au groupe. Elles se retrouvent coupables de violence conjugale parce que LA fois où elles ont répliqué aux coups, elles ont choisi de le faire en utilisant elles aussi la violence physique et les policiers déployés sur les lieux ont jugé que c’était pertinent de les arrêter. En franchissant les portes de notre local ensoleillé, elles ressentent aussi beaucoup d’injustices et de ressentiment envers le système judiciaire qui est censé les protéger mais qui les traitent désormais comme des criminelles. Je vous l’apprend peut-être, mais le concept de légitime défense n’existe pas au Canada.

Si j’ai entendu des horreurs de la part des participants aux groupes de thérapie du côté des hommes, ce n’est rien comparé aux atrocités que les courageuses femmes ont accepté de partager avec nous, souvent pour la première fois. Plusieurs séances sur le total des seize rencontres sont dédiées aux récits des femmes. Après les avoir écouté, nous sortions de notre torpeur pour leur écrire des petits mots d’encouragements sur des post-it qu’elles récupèrent à la fin des deux heures. Plus souvent qu’autrement, j’avais l’impression de leur écrire des banalités; plus souvent qu’autrement, j’étais hantée durant des semaines par les descriptions des abus vécus. Je n’ai jamais cessé d’être émerveillée par leur force tranquille et leur résilience.

Les femmes étaient libres de raconter leur histoire de la façon qu’elles le voulaient. Certaines amenaient des photos, d’autres leurs journaux intimes pour bien capturer l’ampleur des traumatismes qu’elles traînaient avec elles parfois depuis plusieurs années. Nous ne les pressions pas de faire un résumé, elles avaient le droit de prendre l’espace et le temps nécessaire, elles avaient le droit de pleurer, d’être fâchées, de s’interrompre autant de fois qu’elles en ressentaient le besoin. Certaines s’engageaient avec difficulté dans le processus, questionnant l’obligation de se livrer à des parfaites inconnues - processus demandant de se placer dans une position de vulnérabilité généralement inconfortable at first, même pour les femmes qui écoutent les récits. Presque toutes terminent toutefois ces premières séances avec un sens renouvelé de la sororité.

Le programme met l’emphase sur le partage des récits des femmes dans une perspective de réappropriation de leur pouvoir, dans une démarche d’empowerment. Évidemment, ce n’est pas quelque chose qu’elles auraient toutes embrassé instinctivement sans leur présence en thérapie avec nous, mais j’aime bien croire que raconter notre histoire fait partie intégrante et essentielle de la guérison, malgré les contrecoups presque inévitables.

On se rappelle du backlash exceptionnel qu’a vécu Alice Paquet après avoir dénoncé son agression, backlash qui continue à ce jour selon ses propres dires. On se rappelle aussi de la réaction amusée et crédule de beaucoup trop de Québécois.es après la courageuse dénonciation de Safia Nolin cet été.

Impossible pour moi de vous faire croire que c’est un fleuve tranquille qui vous attend après avoir osé dire à voix haute votre histoire de violence. Je peux toutefois témoigner qu’à ma connaissance, aucune des participantes du programme dont j’étais en charge n’a regretté son choix de déposer parmi nous son histoire, qu’aucune participante n’a regretté d’être passée de l’autre côté de la honte et de la peur. C’est pourquoi je n’ai pas jugé Elisabeth Rioux d’utiliser sa plateforme Instagram pour raconter son histoire, c’est pourquoi je ne vais jamais juger de la façon dont quelqu’un s’y prend pour se libérer de l’emprise d’un agresseur, même si de nombreuses années s’écoulent parfois entre le moment où une survivante se sent prête à parler et les actes commis. Ironiquement, je paraphrase souvent une citation qu’un policier fictif a prononcé dans la sitcom Brooklyn Nine Nine dans le cadre de mon travail d’intervenante : chaque fois qu’une personne se lève et décide de se réapproprier son histoire, le monde se transforme en un meilleur endroit. Ce n’est pas tout à fait vrai mais c’est ce vers quoi nous devrions tendre, à tout le moins.

Je rêve en fait du jour où les prises de paroles de victimes d’agression seront célébrées et accueillies avec compassion et empathie. Je rêve du jour où on ne pourra plus shamer à heure de grande écoute des survivantes de violence. Je rêve du jour où on n’hésitera plus à raconter nos histoires pour se réapproprier nos vies, nos corps et nos voix.

Il serait temps qu’on y arrive.

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