Islam et islamophobie en France

Suis-je Samuel Paty?

Photo: Wikimedia Commons

Ma première réaction en apprenant la nouvelle de la mort de Samuel Paty fut de m’identifier à lui. Comment pouvait-on commettre un acte aussi atroce? Ce professeur de 47 ans fut assassiné après avoir montré dans sa classe des caricatures de Mahomet pour illustrer les enjeux liés à la liberté d’expression. En plus, il s’agissait d’un membre de ma profession. Cela ne rendait peut-être pas plus odieux le crime commis, mais cela facilitait l’identification à la personne qu’on venait d’abattre froidement.

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J’avoue que je n’avais pas pu répondre clairement quelques années plus tôt à la question de savoir si j’étais Charlie. Pour savoir si je l’étais, il ne suffisait pas d’admettre le caractère horrible des actes commis et de me porter à la défense de la liberté d’expression. Il ne suffisait pas de savoir si quelqu’un avait le droit de caricaturer le prophète Mahomet.

Si j’hésitais à m’identifier à Charlie, c’est parce que je me demandais si toutes les caricatures personnifiant le prophète étaient acceptables ou si certaines pouvaient constituer des incitations à la haine.

Il est évident qu’aucune caricature incitant à la haine ne pourrait de toute façon justifier des crimes aussi atroces que ceux survenus en 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo, mais la question se posait dans mon esprit de savoir si la liberté d’expression pouvait parfois devenir problématique. Pour m’identifier pleinement aux caricaturistes de Charlie Hebdo, il m’aurait fallu être rassuré concernant le caractère inoffensif de l’ensemble des caricatures.

Islamophobie ou musulmanophobie?

Henri Pena-Ruiz, Charb et un cortège d’autres intellectuels considèrent toutefois que le terme « islamophobie » est mal choisi. Selon eux, il y a incitation à la haine seulement quand on vise des personnes, en l’occurrence ici des Musulmans, alors que les caricatures de Charlie Hebdo n’exprimaient tout au plus qu’une haine à l’égard de l’islam comme religion. On aurait donc le droit d’être islamophobe, mais non d’être « musulmanophobe ». Cette distinction ne tient toutefois pas la route. La définition de l’islamophobie que l’on trouve dans les dictionnaires et qui correspond à l’usage courant associe les deux types d’agressions. Tenir des propos violents à l’égard de l’islam, c’est en même temps tenir des propos violents à l’égard des musulmans. On peut certes critiquer l’islam comme religion et remettre en cause la foi religieuse elle-même, mais ces critiques doivent être formulées dans le respect de l’autre.

La loi no 90-615 du 13 juillet 1990, dite loi Gayssot, qui vise à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, considère qu’une agression faite à l’endroit d’une religion constitue un acte répréhensible. Elle énonce à son article premier que « toute discrimination fondée sur l'appartenance ou la non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion est interdite ». Si la religion apparaît dans la liste, c’est parce qu’elle peut parfois elle aussi avoir un rôle à jouer dans l’identité d’une personne ou d’un groupe ethnoculturel. Elle a eu une telle fonction identitaire pendant des millénaires pour les peuples, comme l’ont démontré Émile Durkheim, Anthony D. Smith et David Sloan Wilson.

Le sociologue François Héran a bien compris cet enjeu. À ses yeux, il faut bien entendu autoriser des caricatures de Mahomet, comme celle dans laquelle ce dernier est représenté en train de traiter de « cons » les terroristes qui trahissent sa religion. En même temps, il dénonce une caricature récente dans laquelle Mahomet apparaît dénudé, car cette caricature est une pure provocation agressive qui traduit un manque de respect à l’égard de l’Islam.

Antiracisme ou islamo-gauchisme?

L’entrée en scène de l’identité ethnoculturelle des arabo-musulmans dans le paysage français constitue toutefois une pilule amère à avaler pour la France, car cela heurte de plein fouet une certaine conception traditionnelle de la République qui doit être, non seulement une et indivisible, mais aussi intransigeante à l’égard de la reconnaissance des droits collectifs minoritaires. Ainsi que l’affirma le Conseil constitutionnel concernant l’application de la Charte des langues régionales et minoritaires sur le territoire français ou au sujet d’un transfert de pouvoirs législatifs à la Corse, toute reconnaissance de droits collectifs risquerait de miner « l’unicité du peuple français ».

Un courant antiraciste s’est donc progressivement développé dans les universités de France pour dénoncer notamment non seulement l’antisémitisme, mais aussi l’islamophobie.

Il ne faut alors pas s’étonner si, en juin 2020, Emmanuel Macron déclarait que le milieu académique était coupable « d’ethniciser la question sociale ». Au début du mois d’octobre, il condamnait le « séparatisme » de la minorité musulmane en France.

C’est alors que survint encore une fois l’impensable. Le 16 octobre, le professeur Samuel Paty était décapité en pleine rue au nord de Paris. En réaction à ce meurtre insensé, le ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, Jean-Michel Blanquer, s’est attaqué à « l’islamo-gauchisme » qui sévirait selon lui dans les universités françaises. Cette réaction est plutôt surprenante étant donné que le meurtrier de Samuel Paty est Abdoullakh Abouyedovich Anzorov, un jeune tchétchène de 18 ans qui n’est jamais allé à l’université.

La sortie du Ministre contre « l’islamo-gauchisme » rappelle en outre de façon troublante la dénonciation à une autre époque du « judéo-bolchévisme ». Quand ce ne sont pas les Juifs, ce sont les Musulmans.

Un salmigondis de préjugés

S’en est suivie une lettre d’appui déconcertante, signée par plusieurs centaines de professeur.e.s et intellectuel.le.s français, incluant notamment Luc Ferry, Marcel Gauchet, Nathalie Heinich, Catherine Kintzler, Gilles Kepel, Pierre Nora, Pierre-André Taguieff et Yves Charles Zarka. Sur une autre lancée, 80 psychanalystes dénoncèrent « le narcissisme des petites différences » de la pensée décoloniale.

Tous approuvèrent les propos de Jean-Michel Blanquer, dénoncèrent les « idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales » nourrissant selon eux rien de moins qu’une haine des « blancs » et de la France. Ils dénoncèrent l'importation venant de « l’étranger » des « idéologies communautaristes anglo-saxonnes », du « conformisme intellectuel, de la peur et du politiquement correct qui seraient une véritable menace pour nos universités ». Les auteurs réclamèrent enfin des mesures pour que soient implantées dans les institutions d’enseignement les valeurs de la « laïcité » et de la « république ».

Ces lettres trahissent plusieurs choses, à commencer par une crispation réactionnaire répétant tous les poncifs connus associés à la France républicaine jacobine.

Il y a tout d’abord la difficulté à prendre acte du passé colonial de la France. La dénonciation de la pensée décoloniale est l’expression imprudente d’une pensée qui a peut-être trop rapidement fait la paix avec son propre passé colonial. Il y a aussi l’amalgame habituel, commode et utile qui est fait entre l’identité communautaire d’une minorité et le communautarisme séparatiste. Cet amalgame trahit une incapacité viscérale à admettre les identités multiples, comme si les Arabo-musulmans de France ne pouvaient pas à la fois avoir un sentiment d’appartenance communautaire et une loyauté à la République. Si ce second élément risque de plus en plus d’être mis en mal dans l’esprit de plusieurs musulmans de France, c’est parce que les tenants du républicanisme jacobin les forcent à choisir entre ces deux allégeances.

Peut-on cependant dire que la radicalisation très présente en France ne peut plus être désamorcée et qu’elle commande des politiques vigoureuses et plus intransigeantes de la part de l’État? Pour les justifier, on peut se rapporter à un sondage mené par la revue Marianne auprès de 515 musulmans en août 2020. La question leur fut posée de savoir si « les normes et règles » édictées par leur religion étaient plus importantes que celles de la République. Or, si 37 % ne sont « pas du tout d'accord » avec le fait de placer « la loi islamique » avant celle de la République, 38 % partagent au contraire ce point de vue. Cette dernière position atteint même 57 % chez les 18 à 24 ans, ce qui représente une hausse de 10 points par rapport à 2016. N’est-ce pas un motif d’inquiétude? Ne doit-on pas adopter des mesures vigoureuses pour combattre ce séparatisme? Mais ce n’est peut-être pas ainsi qu’il faut comprendre les réponses fournies. Même si quelqu’un estime que dans sa vie personnelle et communautaire, la religion importe plus que les principes républicains, cela est parfaitement compatible avec le fait d’admettre les lois républicaines dans l’espace public communément partagé.

Le « virus » de l’antiracisme : un corps étranger

On note aussi dans cette lettre une mentalité d’assiégé qui réagit mal à tout ce qui provient des milieux « anglo-saxons ». Pire encore, les auteur.e.s confondent aisément la critique du racisme avec un racisme inversé qui s’en prendrait à la majorité blanche. L’attaque la plus pernicieuse est cependant celle qui s’en prend au « narcissisme des petites différences ». Doit-on comprendre qu’elles ne font pas le poids face à la grande différence française? Cela illustre en tout cas de façon exemplaire la manie qu’ont certains de ne pas apercevoir la poutre qu’ils ont dans leur œil, car ils voient seulement que la paille se trouvant dans l’œil des autres.

En stigmatisant la minorité musulmane de France, ces mêmes auteur.e.s se rapprochent de l’univers idéologique de Donald Trump aux États-Unis qui exclut la venue en sol américain de ressortissants en provenance de sept pays musulmans, de Modi en Inde dans sa campagne contre les Musulmans du Kashmir ou d’Erdogan qui, lui, ne cesse de s’en prendre aux Kurdes du Kurdistan turc, syrien ou irakien.

À la défense de l’antiracisme

Les auteur.e.s se portent à la défense d’une laïcité sans adjectif, et c’est un peu comme s’il n’y avait qu’une seule conception possible. La même remarque s’applique à la notion de république.

Ils et elles dénoncent le conformisme intellectuel, mais en voulant que seules les valeurs de la « république » et de « laïcité » françaises soient enseignées, ils cherchent eux-mêmes à instaurer un conformisme intellectuel à l’université.

Cela trahit une intolérance à l’égard de conceptions divergentes. Pire, ainsi que le faisait remarquer Angela Davis, l’invocation de la laïcité est trop souvent un alibi qui cache une posture islamophobe sous-jacente. C’est aussi l’opinion de Jean-Luc Mélenchon. Dans tous les cas, on peut craindre une dérive autoritaire, ainsi que la censure à l’université.

Par bonheur, plusieurs centaines d’universitaires ont fait connaître leur appui aux enseignants antiracistes. Il fait bon en ce sens de lire le manifeste international dénonçant la dérive autoritaire qui risque de s’emparer des pouvoirs politiques et universitaires et dont le titre est très révélateur : « The threat of academic authoritarianism – international solidarity with antiracist academics in France ». C’est un texte qu’il m’a fait plaisir de signer. On peut lire aussi avec profit l’article de Musab Younis dans le London Review of Books.

Alors en fin de compte, suis-je Samuel Paty? En un sens oui, car il s’agit d’un être humain qui, de surcroît, est un cousin français. Je m’identifie cependant pleinement seulement à ceux qui, en classe, savent faire la part des choses et savent distinguer les caricatures dénonçant les dérives de l’Islam, de celles qui sont irrespectueuses et qui visent agressivement cette religion en sachant très bien qu’ils s’en prennent de cette façon aux Musulmans eux-mêmes.

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