Une curieuse alliance

Et si le souffle du nationalisme identitaire venait raviver la flamme conservatrice?
Photo: de.wikipedia.org

Sondage après sondage, la tendance se confirme. Un an après la fin officielle du débat sur la « Charte des valeurs », les cendres identitaires sont toujours brûlantes au Québec. Les attentats de l'automne (St-Jean-sur-Richelieu et Ottawa) et de l'hiver (Charlie Hebdo et Copenhague) ainsi que les frasques de l'imam Chaoui ont renforcé un sentiment qui se propageait déjà rapidement : les barbares sont à nos portes et il faut agir rapidement et avec force pour les repousser. Stephen Harper l'a compris.

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La semaine dernière, le Bloc Québécois de Mario Beaulieu annonçait qu'il voterait en faveur du controversé projet de loi C-51, visant à augmenter les pouvoirs des services de renseignement canadien et à restreindre les libertés civiles afin de lutter plus efficacement contre la menace terroristes. Que le mouvement écologiste et les organisations indépendantistes puissent être considérées en vertu de ce projet de loi comme une « menace à la sécurité nationale » ne semble pas avoir effleurer l'esprit des bloquistes. Ceux-ci ont manifestement choisi d'appuyer le projet de loi suite à une lecture des plus récents sondages, dont le verdict est très clair : une majorité de Québécois appuient les intentions conservatrices en matière de lutte au terrorisme. Ce qui semble échapper à l'analyse de Mario Beaulieu, c'est que Stephen Harper lit les mêmes sondages que lui.

Comme l'ont montré ses récents commentaires au sujet de Radio-Canada, Stephen Harper n'entend pas mener une campagne tranquille. Pour se démarquer de ses adversaires, il passera à l'offensive sur des sujets simples, mais clivants. La convergence entre bloquistes et conservateurs au sujet de C-51 n'est donc pas le fruit du hasard. Bien au contraire, il s'agit de la première manifestation de la stratégie des conservateurs en vue des élections fédérales de 2015. Traînant un bilan sombre en matière d'environnement, de droits humains, de démocratie et de relations internationales, il semblerait bien que les conservateurs soient en voie de faire de la question terroriste l'un de leurs principaux chevaux de bataille.

Il est difficile de ne pas voir dans cette stratégie une tentative des conservateurs de récupérer le ballon échappé il y a un an par le Parti Québécois. Car quoiqu'en disent certains, le magma actuel confond tout : intégrisme religieux, violence sectaire, terrorisme et immigration. Et la réponse est tout aussi confuse : affirmation des « valeurs communes », resserrement sécuritaire, interventions militaires, peur de l'immigration musulmane, etc. Les sondages sont clairs : 86% des Québécois sont en faveur d'une Charte affirmant les valeurs communes, 85% craignent que les immigrants refusent « d'intégrer les valeurs » du Québec, 79% craignent des actes terroristes et l'embrigadement islamiste des jeunes, 74% appuient C-51, 67% croient que l'intégrisme religieux menace leur sécurité et 62% appuient la guerre contre l'État islamique (EI). Des chiffres qui indiquent que la tendance déjà mesurée lors du débat sur la Charte des valeurs (57% des Québécois admettaient (ouvertement) avoir une opinion négative de la communauté musulmane et 53% croyaient en l'existence d'une menace intégriste provenant de cette même communauté) s'est accentuée. Voilà un terreau fertile pour le discours belliqueux qui caractérise les conservateurs. Qui a dit que Stephen Harper avait abandonné toutes ambitions pour le Québec?

En réaction au « nationalisme civique » mis de l’avant suite à la défaite de 1995, certains nationalistes pensent guider le Québec vers la souveraineté en remuant les braises identitaires. En mettant au cœur de projet d’indépendance un « nous » étriqué, ils croient donner les armes nécessaires au PQ pour qu’il reprenne l’espace électoral occupé d’abord par l’ADQ et ensuite par la CAQ. En 2014, Bernard Drainville et Pauline Marois ont suivi leurs conseils en plaçant leur « Charte des valeurs » au cœur de leur stratégie électorale. Leur erreur a été de confondre méfiance envers l'immigration et appui à l'indépendance. Un « nous » qui se fonde sur la peur de l’autre ne se consacre pas à construire un pays, il est trop occupé à s’inquiéter, à contrôler et à exclure. Pour le Parti Québécois, les conséquences ont été catastrophiques. Il semble maintenant de plus en plus évident que Stephen Harper tentera, en 2015, de récolter ce qui a été semé au Québec dans les dernières années par certains idéologues identitaires conservateurs.

Pas plus tard que samedi dernier, encouragé par l'appui majoritaire à ses orientations au Québec, Ottawa ouvrait explicitement la porte à une expansion de la mission canadienne contre l'EI hors de l'Irak et de la Syrie. Qui a dit que la peur de l'autre ne pouvait pas être récupérée par le fédéralisme et le militarisme canadien?

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