Politique montréalaise

Quand émoi rime avec mauvaise foi

Photo: Wikimedia Commons

Depuis une semaine, une des rares élues racisées de Montréal est clouée au pilori pour s’être exprimée sur une motion portant sur le manque de diversité des élus au conseil municipal. Portrait d’un rendez-vous politique raté où émoi rime avec mauvaise foi.

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Mardi dernier, le conseiller de ville du district de Snowdon, Marvin Rotrand, déposait une motion demandant à tous les partis politiques représentés à l’Hôtel de ville de présenter un minimum d’un tiers de candidats issus « des diversités » aux prochaines élections municipales. Il invitait par le fait même tous les élus à un exercice d’introspection personnelle pour assurer plus de diversité au sein du Conseil.

Naturellement interpellée par le sujet puisque responsable des enjeux liés à la diversité, la conseillère Cathy Wong a souligné le paradoxe entre la motion de M. Rotrand et son statut de doyen du conseil municipal. « Comment faire place à la relève et à la diversité si certains élus s’accrochent à leur siège mandat après mandat, décennie après décennie […]? »

Il n’en fallait pas plus pour susciter l’ire de l’opposition officielle. Tour à tour, ils se sont succédé pour déchirer leur chemise en défendant l’honneur, prétendument écorché, de M. Rotrand.

Depuis, les réactions virulentes se multiplient dans l’espace public contre celle qui a osé mettre en lumière l’éléphant dans la pièce. C'est à se demander si cette levée de boucliers ne sert pas finalement qu’à noyer le poisson en détournant le débat de la question de fond, soit le manque de diversité au Conseil.

Encore une fois, cette situation démontre l’incapacité qu’ont plusieurs politiciens québécois à discuter d'enjeux systémiques sans tomber dans la personnification et la partisanerie.

Personnification d’abord, autour des conseillers Rotrand et Wong alors que le manque de représentativité du Conseil est un problème global. Partisanerie ensuite, car tous les membres du Conseil venus à la défense de M. Rotrand, pourtant conseiller indépendant, sont issus d’Ensemble Montréal. D’ailleurs, le jupon de l’opposition officielle dépassait grossièrement lorsqu’elle a poursuivi les hostilités sur les médias sociaux sans mentionner la motion au cœur de cette histoire.

C’est donc une autre belle occasion ratée d’élever le débat politique au-delà du discours et des motions symboliques. La motion de mardi dernier était la troisième depuis 2013 à porter sur le manque de diversité au sein du conseil municipal. Faisant office de vœu pieux, chacune d’entre elles a été adoptée en prévision de l’année électorale sans que la composition du conseil municipal change réellement.

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de voir les conseillers Miele (élu depuis 2010), DeSousa (élu depuis 1990), Deros (élue depuis 1998), Boivin-Roy (élue depuis 2013) et leur chef Lionel Perez (élu depuis 2009) monter au créneau pour soutenir le citoyen Rotrand. Cela est bien sûr plus facile que de se livrer à l’introspection que ce dernier les enjoignait à faire.

À travers leurs accusations d’âgisme et leur plaidoyer en faveur de la valorisation de l’expérience politique, il est difficile de ne pas y voir une défense des politiciens de carrière. Ils semblent prêcher pour leur paroisse en se drapant dans leur dignité plutôt que de jouer cartes sur table.

Tout compte fait, la conseillère Wong ne faisait que mettre en lumière une évidence mathématique.

Puisque le nombre d’élus à Montréal est fixé à 103, cette motion, tout comme celles qui l’ont précédée, n’aura aucun poids réel tant et aussi longtemps que ceux qui sont en poste continueront à briguer de nouveaux mandats. D’ailleurs, en l’introduisant le conseiller Rotrand admettait lui-même la difficulté pour un nouveau candidat de remporter une élection face à un élu de longue date. En effet, plusieurs facteurs favorisent la réélection de la personne déjà en poste, notamment sa notoriété auprès des électeurs, le faible taux de participation de ces derniers, ou encore sa plus grande facilité à trouver du financement. Comment le même propos énoncé par M. Rotrand peut-il se transformer en accusation lorsqu’il est repris par Mme Wong? Ce traitement différencié est une réalité beaucoup trop familière pour les personnes sous-représentées au Québec. Même en sa qualité d’élue au conseil de ville, Cathy Wong n’y échappe pas.

Mardi dernier, ce sont donc deux visions opposées de la fonction politique qui s’affrontaient au conseil municipal. D’un côté, la politique est considérée comme un métier, une expertise. De l’autre, elle est vue comme un engagement citoyen, un passage au service de la société. Quoique ces idées soient loin d’être nouvelles, il est affligeant de constater qu’elles ne peuvent pas être débattues, voire évoquées, au conseil municipal de Montréal sans déclencher un procès d’intention. En somme, c’est ce débat que Mme Wong souhaitait susciter en invitant également M. Rotrand à une introspection. Après tout, « charité bien ordonnée comme par soi-même ».

Dimitri Espérance, bachelier en science politique et consultant en innovation sociale

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