Acquittement de Gilbert Rozon 

La nécessité de repenser le système judiciaire criminel

Photo: surdumihail

Publication originale le 16 décembre 2020

Le 15 décembre 2020, Gilbert Rozon, qui a fait l’objet d’une vague massive de dénonciations d’agressions sexuelles dans les dernières années, a été acquitté à l’issue d’un procès criminel pour une plainte de viol et d’attentat à la pudeur à l’encontre de Annick Charette. Le même jour, dans le cadre d’un comité transpartisan à l’Assemblée nationale, un Comité d’experts a déposé un rapport intitulé «Rebâtir la confiance». Il semble que les chercheurs aient bien ciblé le principal enjeu en matière de réponse judiciaire aux agressions sexuelles. Parce que les réactions de colère, de rage, d’impuissance ont fusées de partout. Dénoncez, qu’ils disaient.

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J'espère que l'acquittement de Rozon va éveiller assez de grogne pour faire tomber les murs du temple. Le système judiciaire criminel n'est tout simplement pas approprié pour les crimes qui se commettent dans la sphère intime. Et les seules qui continuent d'en souffrir tous les jours, c'est la femme sur trois victime d'agression sexuelle et les deux autres qui vivent dans la peur que ça leur arrive.

On sait, intuitivement, socialement, que l’agression sexuelle est terrible. Les traces qu’elle laisse sont rarement matérielles. Comme je le lisais aujourd’hui dans le témoignage d’une amie, elles se logent dans le corps, dans les muscles et dans la peau, éveillent des palpitations, se manifestent dans les cauchemars, se cachent au réveil et rebondissent sans qu’on soit même capable de les identifier.

Les traces se retrouvent dans les coins sombres des ruelles, renaissent dans la solitude de la chambre, dans une salle bondée d’inconnus ou dans l’intimité d’une nouvelle relation.

Pour les plus résilientes, les traces s’enfouissent sous la vie quotidienne, creux, dans un oubli jamais complet, laissant la vague impression qu’on ne peut jamais vraiment laisser tomber la garde. Pour les autres, elles peuvent aller jusqu’à détruire la capacité d’écouter ses signaux corporels, se retourner en violence contre soi-même, étioler ce qui, au cœur de soi, est capable de dire «je», est capable de dire «je veux», est capable de dire «je ne veux pas», est capable de dire sans douter «j’existe». Rares sont les femmes qui n’ont pas ces traces en elles, qui ne les portent pas d’une façon ou d’une autre, consciemment ou non, des fois à travers les histoires de leurs mères, de leurs grand-mères, de leurs sœurs, de leurs amies.

D'autres avenues

La première étape pour se reconstruire, c’est nommer, et être entendue. Les femmes agressées ont besoin que leur souffrance soit reconnue.

Les femmes ont besoin que les agresseurs reconnaissent leurs gestes, qu’ils se questionnent, qu’ils se remettent en doute, qu’ils fassent eux aussi leur bout de chemin.

La dénonciation au criminel est une voie parmi d’autres, et si le mouvement #metoo ne meurt pas vraiment depuis 2017, s’il a eu cette ampleur mondiale, c’est qu’il parlait et donnait un forum pour une douleur qui n’en a pas. Il y a des victimes qui voudront voir leurs agresseurs punis, socialement. On peut vouloir une punition, mais j’ai l’intuition que la grande majorité des victimes souhaitent surtout une reconnaissance de ce qu’elles ont vécu.

Le rapport déposé à l’Assemblée nationale prévoit de nombreuses mesures qui, si elles sont mises en œuvre, amélioreraient certainement le parcours des femmes victimes d’agressions. Notamment, il prévoit une trajectoire permettant aux victimes d’obtenir du soutien indépendamment de leur choix face à l’accusation au criminel. En instaurant des tribunaux spécialisés où ces personnes sont mieux accompagnées, dans tout ce qu’implique leur démarche, on ferait déjà un pas énorme dans la bonne direction.

Il me semble cependant qu’on passe encore à côté de l’éléphant dans la pièce : le système criminel ne devrait pas être la principale option de gestion judiciaire des agressions sexuelles.

Dans sa structure même, le droit criminel n’est pas fait pour la victime; il est fait pour la société. Le rôle du procureur est d’intenter des poursuites non dans l’intérêt individuel de la victime, mais dans l’intérêt du public. Les besoins de la victime vont toujours rester secondaires dans un procès criminel. Par ailleurs, la vérité, c’est qu’à une femme sur trois victime d’agression, on ne peut pas mettre tous les agresseurs en prison, même si on avait des preuves pour chacun de ces actes. Et je ne crois pas que la majorité des femmes agressées souhaitent voir leur agresseur en prison. Elles souhaitent d’abord et avant tout être reconnues, entendues et crues.

Il y en a des pistes de solution. Il y a des tonnes d’écrits sur la justice réparatrice. Un courant de recherche universitaire peu connu, par exemple, de «jurisprudence thérapeutique» cherche à établir ce que pourrait devenir le droit pour avoir d’abord et avant tout un effet thérapeutique sur les personnes impliquées. Il ne manque pas d’avenues possibles pour se réinventer, mais il faut des changements plus radicaux (et politiquement ambitieux) que ce que l’on a pu voir jusqu’à maintenant. Il faut repenser le rôle du système judiciaire et sa façon de répondre aux problèmes qui tombent dans sa cour.

Beaucoup d’hommes ont aussi vécu les traumatismes des abus sexuels, surtout dans l’enfance. Le phénomène social est genré, les expériences individuelles ne le sont pas. Je ne voudrais absolument pas par ce texte nier leur vécu, et ils ont besoin de la même attention, écoute et bienveillance que toute autre victime.
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