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Photo: en.wikipedia.org

Je lisais la chronique de Lise Payette, avant-hier, dans Le Devoir, et je me disais qu’elle devait en avoir bien marre d’écrire, depuis des décennies, à peu près la même chronique, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Évidemment, il n’y a pas qu’elle qui doit connaître cette lassitude face à la ritournelle obligée du 8 mars. Toutes celles qui prennent la plume pour contrer l’effacement des femmes de nos pages, de nos écrans, de nos gouvernements et de notre imaginaire la connaissent forcément.

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Après tout, on peut littéralement passer sa vie à se justifier d’être féministe. À porter le fardeau qu’est celui de toute femme qui prend la parole. Une femme qui parle, déjà, subvertit le rôle qu’on préfèrerait la voir tenir. S’il faut qu’en plus, elle ose critiquer les pratiques, us et coutumes qui de tout temps ont placé les hommes au centre de tout, alors là. Il faut être prête à s’en prendre plein la gueule. Et à répéter. Souvent. Année après année, jour après jour, le 8 mars comme les autres, il faut défendre la pertinence et la nécessité de cette vigilance que nous avons, comme femmes, comme féministes.

Cette vigilance qui nous pousse à affirmer que non seulement nous ne sommes pas arrivés au bout de cette quête d’égalité entre les sexes, mais que le jour où nous y arriverons, il ne faudra pas baisser la garde, mais bien redoubler d’ardeur. Parce que nous savons très bien que ce qu’on gagne n’est jamais acquis, et que chaque pas fait vers l’avant rend nos doléances d’autant plus suspectes, d’autant plus dérangeantes. Nous savons, par l’histoire ou par expérience, qu’après chaque gain, alors qu’on voudrait tout de suite partir à la conquête du suivant, une question se pose inévitablement en travers de la route: et si, cette fois, vous alliez trop loin?

Toujours, cette halte forcée, ce fichu poste frontalier : avant d’aller de l’avant, mesdames, il faut faire patte blanche. Prouvez, démontrez, sortez les chiffres, les calculs, les preuves empiriques du caractère raisonnable de vos demandes. Comme s’il fallait attendre la permission pour qu’on nous « concède » ce qu’on pourrait tout simplement prendre, ce qu’on peut revendiquer en toute légitimité. Et suivant le même esprit, lorsque nous posons nos propres bornes sur la route – le 8 mars étant un bon exemple – nos propres points où s’arrêter pour poser un regard en arrière et planifier la suite du voyage, on nous dit plutôt : Quoi? Encore vous qui nous forcez à arrêter pour écouter vos lamentations? Alors à nouveau, on se justifie, on arrime le tout à l’actualité du moment, on fait la démonstration de ce qu’ici et maintenant, justifie qu’on s’arrête pour poser un regard sur ce qui prive encore les femmes de l’égalité avec les hommes. Remarquez, l’exercice n’est jamais bien difficile. Les gouvernements, les incidents, les conflits et les modes vont et viennent, mais toujours, on peut déceler, en trame de fond, les mêmes menaces pour les droits et les conditions de vie des femmes. Toujours plus pauvres, toujours plus violentées, toujours moins visibles et moins écoutées. Suffit de le mettre en exergue dans l’actualité du moment. Pourtant, rien n’y fait : « Quoi? Encore la Journée des femmes? »

Alors on répète. On reprend la plume. On réécrit la même chronique, jour après jour, année après année. Peut-être qu’après tout, c’est un peu ça, le féminisme. Une vigilance imperturbable, au long cours. Un « recommence » qui s’acharne. Un engagement qui, toujours, se réaffirme pour mieux continuer. Un serrement de coudes, qui ne se perpétue pas pour sa seule fin, mais aussi pour l’importance cruciale de son processus même : ensembles, toutes ensemble, pour affronter les vagues, le doute, les écueils, et les reculs.

Si c’est bien ça, je me dis, et qu’il peut y avoir, en chemin, quelques éclaircies, alors peut-être que ça vaut la peine de se justifier, encore et encore, et de réécrire la même chronique, année après année. Ne serait-ce que pour se rappeler, de temps à autre, qu’on ne lâche rien.

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