Médias

Les années 1970 : quand les patrons avaient peur des journalistes

Photo: Bibliothèque et archives nationales du Québec

Lors de mes études au baccalauréat en journalisme il y a quelques années, et lors des quelques fois où je me suis buté au marché du travail dans ce métier, je me souviens que l’émotion qui prédominait le plus était la peur. La peur de ne pas avoir d’emploi, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur d’être largué. Et cette peur induisait nécessairement un conformisme neutralisateur.

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Nos professeurs et nos professeures, d’abord, nous mettaient en garde : il n’y a pas beaucoup d’emplois disponibles, seuls les meilleurs se trouveront le poste espéré, constituez-vous tout de suite un portfolio, essayez de vous trouver une niche unique, apprenez à coder, etc. Le climat était à la concurrence entre les étudiants et les étudiantes, l’ambiance étant celle d’une méritocratie.

Je me souviens également d’un de mes premiers entretiens d’embauche qui s’est déroulé au journal La Presse, je crois que c’était en 2017. Nous étions environ vingt jeunes dans une petite salle, tous et toutes assis à un bureau en train de passer un examen en silence. Devant nous se tenait le gestionnaire responsable du recrutement, il nous avait bien avertis au départ : il y a seulement un poste de disponible, que le meilleur gagne! Je peux vous le dire, j’avais la peur au ventre. Et si ce gestionnaire m’engageait, c’est certain que je n’aurais jamais osé le contredire, après tout, il m’aurait choisi moi et pas les autres. Au final, je crois qu’un candidat à l’interne a été promu, nous sommes tous et toutes partis bredouilles.

On pourrait croire qu’il en a toujours été ainsi. Les journalistes ont toujours été en quelque sorte soumis. À la fois à leurs patrons, mais aussi aux innovations technologiques qu’ils doivent embrasser sans réfléchir.

Avec la crise pandémique qui a affecté encore plus les revenus des médias et donc augmenté le nombre de licenciements dans les salles de rédaction, la situation s’est certainement aggravée (voir les données publiées par le Centre d’études sur les médias dans son état des lieux 2020 ).

Mais il n’en est rien. Depuis quelques semaines je me suis plongé, pour mes recherches doctorales, dans l’histoire de la presse au Québec. Mon objectif était de relire tous les livres écrits sur l’histoire de la presse québécoise pour pouvoir possiblement en développer une approche alternative, une approche matérialiste. Mais lors de mes premières lectures, et surtout lors de mon survol du livre La Lutte Pour L'information : Histoire De La Presse Écrite Au Québec de Pierre Godin (1981), la chose qui m’a le plus frappé est à quel point les patrons avaient peur des journalistes à ce moment.

Années 1960-1970 : des années de lutte

Les témoignages de l’époque, c’est-à-dire de la fin des années 1970, sont renversants. Il faut préciser que les journalistes venaient de sortir d’une grande période d’agitation sociale. Prenons le journal La Presse, justement. Une première grève avait éclaté en 1958, puis une deuxième de sept mois en 1964, et une troisième très importante en 1977, en plus d’un lock-out très violent en 1971. Des grèves avaient également eu lieu à Radio-Canada en 1959 et 1980. Une en 1977 au Soleil. Le Montréal-Matin avait été paralysé par une grève en 1976 avant de disparaître. Même chose pour le Montreal Star : grève de huit mois de juin 1978 à février 1979 avant sa disparition, ses lecteurs absorbés par The Gazette.

Si on exclut les médias qui ont dû fermer à la suite des grèves, ces contestations se sont presque toutes soldées par des victoires pour les travailleurs et les travailleuses de l’information. J’étais presque estomaqué de constater les conditions de travail de l’époque : semaine de travail de quatre jours, vacances de cinq semaines, réglementation très sévère du travail supplémentaire, interdiction de reproduire ou de modifier le texte d’un auteur ou d’une autrice sans son autorisation, consultation des journalistes avant la nomination d’un cadre, etc.

La peur, surtout, avait changé de camp. Elle n’était pas du côté des journalistes comme aujourd’hui, mais bien de celui des gestionnaires.

Les témoignages ne laissent pas de doutes. L’auteur, premièrement, constatait « que les journalistes du Québec ont cédé trop facilement, depuis la Révolution tranquille, à une sorte de rhétorique prolétarienne ».

Le journaliste Jean-Louis Dufresne se désolait également de la situation : « essayez de modifier la convention collective pour recréer des horaires plus flexibles, par exemple, et vous allez avoir un mal fou, c’est à peu près impossible, personne ne veut bouger ». L’éditeur adjoint à La Presse, Jean Sisto, ne comprenait absolument pas « l’histoire de la semaine de quatre jours ». « Moi, dit-il, je ne conçois pas un journaliste qui travaille quatre jours par semaine. Comment travailler mardi, mercredi, jeudi et vendredi, et aller planter des choux les trois autres jours? »

Le journaliste et fonctionnaire Laurent Laplante, quant à lui, déclarait rien de moins que « le syndicalisme actuel [est] en train de tuer l’information ». Il rajoutait : « j’ai vu des mecs, moi, dans les salles de rédaction […] qui partaient le chronomètre au moment où ils écoutaient le téléjournal le soir ou bien s’ils rentraient le matin et commençaient à lire la Gazette, leur prétention était : moi je ne lis pas la Gazette pour mon plaisir. Que le patron paie! »

L’éditeur adjoint Jean Sisto ajoutait avec désespoir que les « entreprises de presse ne peuvent pas payer tout le monde deux mille dollars par semaine! » C’est sans parler « de la semaine de quatre jours, du temps supplémentaire payé à taux double […], des vacances innombrables ». L’homme d’affaires et petit baron de la presse Jacques Francoeur se plaignait également du cadre trop « rigide » : « si vous embauchez quelqu’un de prometteur, vous avez trois mois pour vous faire une idée. Si vous avez des doutes, il faut le laisser partir tout de suite car, après trois mois, il a la permanence jusqu’à soixante-cinq ans ».

À quand un retour des luttes?

Ce qui rend ces témoignages si impressionnants, ce n’est pas tant leur absurdité – les patrons ont toujours voulu baisser les coûts de production et augmenter la productivité – non c’est plutôt à quel point il serait totalement impossible de les entendre aujourd’hui. Le rapport de force s’est inversé. Tous les rêves des patrons et des gestionnaires se sont réalisés dans les dernières années. Sur la flexibilité : la renégociation des conventions collectives a précarisé les conditions de travail des jeunes journalistes, parlez-en aux surnuméraires de Radio-Canada qui travaillent sur appel et qui n’ont pratiquement pas d’heures garanties. Sur le droit d’auteur : le lock-out du Journal de Montréal en 2009 a sanctifié le phénomène de convergence, les articles des journalistes peuvent dorénavant être réutilisés sur plusieurs plateformes sans rémunération supplémentaire.

Sur le plein-emploi également : Jean Sisto rêvait dans le livre de licencier 150 employés à La Presse, eh bien ses plus grands rêves se sont réalisés. L’économie de plein-emploi a fait place à une économie flexible où une « armée de réserve » vogue constamment de contrat en contrat sans sécurité d’emploi, les tarifs à la pige stagnant depuis trente ans.

Mais surtout, ce qui a été perdu depuis les années 1970, c’est la conscience de classe et l’esprit de combativité.

On le voit aujourd’hui, le fait que je puisse trembler devant le gestionnaire de La Presse, le fait que nos professeurs et professeures nous mettent en concurrence les uns contre les autres, bref, tout cela indique que nous avons été vaincus. Nous avons été fragmentés, décomposés, liquéfiés. Le jeune diplômé de la fin des années 1970, disait Laurent Laplante, « entre dans la salle de rédaction comme en territoire conquis ». Le contraire se produit maintenant : nous entrons déjà vaincus. La classe sociale qui pouvait encore créer des grands conflits de travail à la fin du siècle s’est décomposée en de multiples entrepreneurs de soi qui tentent tous et toutes de conquérir un marché du travail ultra-compétitif. D’où la montée des maladies professionnelles comme le burnout ou la dépression, qui arrive bien souvent dans les cinq premières années de travail.

Un retour de la lutte est-elle possible? Peut-être, mais elle devra se faire en alliance avec les autres travailleurs et travailleuses créatifs dans la même position que les journalistes (pensons aux secteurs du cinéma, du jeu vidéo, de la mode, du design). Elle devra également se faire, et peut-être que ce point sera le plus complexe, à l’extérieur des syndicats traditionnels qui se sont corporatisés avec le temps. D’où l’intérêt des comités autonomes unitaires dans les salles de rédaction, et de la socialisation dans des espaces de coworking autogérés. J’y reviendrai dans des textes futurs.

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