Liberté académique

Le dictionnaire de François Legault

Photo: Wikimedia Commons

Il est stratégique pour un-e politicien-ne de tester une prise de position la fin de semaine. Si les réactions sont favorables, le reste du plan de communication peut être mis en place; si elles ne le sont pas, quelque chose se sera bien produit entre temps qui éclipsera ladite position.

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Seulement là, il nous est difficile d'oublier la tirade saturnale de François Legault – entre autres parce qu'elle concerne notre milieu d'étude et de travail. Ce qui est le plus marquant, c’est le caractère désespérément excessif des mots employés. À en croire le premier ministre, la liberté elle-même est menacée par « une poignée de militants radicaux ».

Radicaux

Il pourrait être dit que le terme « radical » est souvent utilisé pour dire « extrême », mais cette bataille est déjà perdue d’avance. Alors, parlons d'usage. Sont habituellement qualifiés de radicaux des extrémistes posant des actions violentes pour des raisons politiques ou idéologiques, par exemple : les terroristes islamistes. En ce qui a trait aux attentats racistes, comme ce que nous avons connu à Québec en 2017, le terme « radical » laisse plutôt place à une spéculation sur la santé mentale d'un « individu isolé ».

Nous avons bien compris que le premier ministre qualifiait de « militants radicaux » des étudiant-e-s dits de gauche. Il est intéressant de constater qu’avant, la radicalité était tout de même réservée à ceux qui posaient des bombes, qui enlevaient des ministres.

Désormais, il suffit de porter plainte à l'administration d'une institution d'État pour que le premier ministre lui-même hurle au militantisme radical : la catégorie de l'ennemi.

On voit, dans cet amalgame, une stratégie rhétorique française de réactionnaire à la Éric Zemmour, ainsi qu'à ce qu'on appelle la « fachosphère », soit ces bas-fonds d'internet qui regroupent des conspirationnistes d'extrême droite. Cet amalgame s'appelle « islamo-gauchisme ». C'est l'idée farfelue selon laquelle les intégristes islamistes seraient alliés avec la gauche contre « l'homme blanc ». Ce faisant, la gauche est considérée comme le véhicule d’un plan insidieux pour soumettre l'homme blanc au… à… le féminisme et… l'islamisme? Cela n'a aucun sens pour la simple raison qu'il s'agit d'une théorie de la conspiration française. Pour paraphraser François Legault : franchement, l'usage d'une rhétorique importée de France ne nous ressemble pas.

Mathieu Bock-Côté

À ce sujet, nous recommandons fortement au premier ministre de se tourner vers des sociologues davantage aptes à maîtriser des concepts comme « systémique » (tel que le veut la discipline) qu'à copier-coller des analyses réactionnaires françaises. L'obstination avec laquelle le gouvernement mésentend sciemment « racisme systémique » pour « apartheid » commence à être insultante pour bon nombre de chercheur-euse-s québécois-e-s spécialistes de la question. Nous croirons en un soudain intérêt de François Legault pour les universités s'il prend en compte de la recherche allant dans un autre sens que celui qui conforte son déni actuel. Il n'y a pas de racisme systémique? Expliquez la disparité statistique.

Censure

Censure : quand l'État ou un organe de pouvoir interdit ou empêche l'expression ou le partage de certains propos pour des raisons politiques ou morales.

Pas la censure : des étudiant-e-s qui se plaignent de l'usage de mots en classe.

Autocensure : un sentiment présent chez des employé-e-s lorsque leur employeur ne garantit pas un environnement de travail où leurs justes pratiques seront défendues et expliquées.

Responsabilité : ce qui n'a pas été pris par les administrations des universités.

Étudiant-e-s

Ce mot est curieusement absent de cette prise de position on ne peut plus courageuse contre des choses que personne n'a défendues. Après, c'est compréhensible : la marchandisation de l'éducation porte ses fruits empoisonnés au grand jour. Étudiant-e-s ou… client-e-s? L'étudiant-e apprend, mais « le client a toujours raison » ... oh non. Les rectorats étaient-ils si occupés à méditer sur cela qu'ils ont laissé un désaccord en classe grossir en scandale de l'heure?

Il est de notre avis que ce qui est cadré tantôt comme un conflit entre étudiant-e-s et professeur-e-s, tantôt comme un conflit de générations, est en réalité un conflit de travail.

C'est la responsabilité de l'administration d'user de jugement lorsqu'une plainte leur parvient et de fournir à toutes les parties les outils nécessaires pour que des discussions importantes puissent avoir lieu. Toute cette histoire ne commence pas parce que Verushka Lieutenant-Duval a prononcé un mot. Tout a commencé parce que l'administration de l'Université d'Ottawa a choisi de « calmer la clientèle » plutôt que de défendre une chargée de cours, aisément remplaçable. Nous comprenons qu'il est paradoxal de « gérer » quelque chose qui est à la fois « le sanctuaire du savoir » et « une business ». Nous le comprenons tellement que notre génération vous l'a dit en 2012. Se pourrait-il que les victimes de la néolibéralisation des services publics ne soient pas que les pauvres et les indésirables? Se pourrait-il que ce que l'on voit dans nos hôpitaux soit davantage la faute de 30 ans de destruction du système de santé? Se pourrait-il que les gouvernements présents et passés soient les vrais coupables de chacune des crises de nos services publics?

Honnêtement, il est difficile de s'émouvoir des états d'âme de politicien-ne-s qui défendent à coup de statut Facebook ce qu'ils détruisent à coups de budgets. C'est ce que les Américain-e-s appellent « virtue signalling » et ce que l'on se permet d'appeler par son nom : hypocrisie.

Université

Nous tenons à faire part, à nos pairs ainsi qu'à ceux et celles qui enseignent à l'université, de certains éléments que nous jugeons essentiels.

  1. Face à la marchandisation de l'éducation, nous considérons que professeur-e-s, chargé-e-s de cours et étudiant-e-s sont des allié-e-s naturel-le-s. La plupart d'entre nous tiennent non pas à réduire, mais bien à élargir l'éventail de connaissances et de perspectives explorées à l'université. Toustes gagneraient à avoir de réelles discussions sur les fondements de nos disciplines, ainsi que sur l'état de nos universités et de nos conditions respectives.

  2. Il est grand temps de cesser d'essentialiser les opinions des personnes racisées, marginalisées ou antiracistes. Il ne faut pas oublier que les gestes les moins défendables (ex : doxxing) n'ont même pas été posés par des personnes concernées par le mot en N. Un autre concept américain à intégrer : white savior.

  3. Ce n'est pas parce qu'une personne a demandé le licenciement d'une chargée de cours que toustes les étudiant-e-s antiracistes ont perdu toute capacité de solidarité envers les travailleur-euse-s. Celle qui demande la tête de quelqu'un n'est pas nécessairement à la tête de quoi que ce soit.

  4. Il est de notre avis que les mieux placés pour défendre les chargé-e-s de cours sont les professeur-e-s, et ce, contre l'inaction et l'absence de considération des administrations. Par ailleurs, puisque certain-e-s ont aussi le statut d'étudiant-e, il devrait sauter aux yeux que les oppositions rigides qui nous furent présentées n'ont aucun lieu d'être.

Pour conclure : les personnes étudiantes, professeures, racisées et antiracistes ne sont pas d'accord entre elles à l’intérieur même des catégories qu’on leur assigne. Certes le journalisme et la politique roulent à un rythme qui ne peut absorber toutes les nuances, et c'est normal. Cependant, la lenteur et les nuances sont des caractéristiques essentielles de nos pratiques en tant qu'universitaires, et il commence à être sérieusement absurde que professeur-e-s et étudiant-e-s jouent à coup de gueules asynchrones au jeu de la réaction. Que le premier ministre s'illusionne de mériter une place dans cette discussion devrait agir comme une douche froide sur les esprits de tout le monde.

Le conseil exécutif de l’Association des Étudiant-e-s des Cycles Supérieurs en Science Politique de l'Université de Montréal (AECSSPUM)

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