Environnement

Le paradoxe de la relance, entre consommation non-durable et développement durable

Photo: Bas Emmen

Pierre-Olivier Pineau, professeur et titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie des HEC, et Mia Homsy, directrice générale de l’Institut du Québec, ont participé à une table ronde pour le Centre d'études et de recherches internationales (Cérium), dans le cadre d’une série sur le monde après-Covid. Ce qui en ressort : L’argent des subventions pour contrer la crise est en partie allé vers la consommation, intention première, mais paradoxale, de nos gouvernements.

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« Plus on consomme, plus on pollue », explique clairement M. Pineau. En entrevue à Ricochet, nos deux intervenants demeurent quelque peu dubitatifs sur les motivations des gouvernements d’alimenter un consumérisme qui ne participe pas d’un avenir qu’ils appellent pourtant de leurs vœux, via le Plan pour une économie verte (PEV) et les directives pour Un environnement sain et une économie saine.

« Au lieu de faire l’ajustement nécessaire, on s’entête à maintenir artificiellement notre consommation » – Pierre-Olivier Pineau

Cet ajustement, c’est profiter de cette « crise pour rééquilibrer notre système. Par exemple, actuellement, la Bourse explose… C’est tout à fait décalé d’avec la réalité », continue M. Pineau. Ce que supporte Oxfam, comme l’a reporté Éric Desrosiers dans Le Devoir : « Oxfam a sondé sur la question près de 300 économistes de 77 pays, dont le Canada. Neuf répondants sur dix ont prédit que les inégalités de revenus allaient augmenter dans leurs pays ». Et notre solution, poursuit M. Pineau : « s’enfoncer dans le consumérisme, cela illustre bien que l’action des gouvernements préserve cet état plutôt que de forcer une discipline que la situation impose. Ce qui, à mon sens, est une grande lacune dans notre planification stratégique ».

Mia Homsy va dans le même sens en disant qu’il « n’y a pas nécessairement d’harmonie entre les mesures d’urgence et la relance économique » et plus on avance dans la crise du coronavirus « moins cela a sa place » poursuit-elle. Car, « la façon de dépenser les subventions par les contribuables n’est pas cohérente avec les intentions et objectifs de nos gouvernements ».

Cela a pour résultat que « plus on étire ces mesures, plus ça nous éloigne de nos enjeux structuraux, et malheureusement, les gouvernements ne sont pas du tout à penser à cela. D’autres pays le font. C'est le moment de repenser nos chaînes d'approvisionnement, il faut en profiter. Plus d’efficacité, c’est plus de résilience ».

Or, actuellement, les gouvernements ne prennent pas la bonne direction. Cela va handicaper leur volonté de faire une transition écologique. Notre économie sera lourdement grevée.

Et ce qui semble être une urgence lorsqu'on en parle, deviendra difficile à atteindre urgemment. Et, « on va de moins en moins dans cette direction. Il y a un réel enjeu de créativité, de leadership » appuie Mme Homsy.

« Nous devrions réduire notre consommation de l’ordre de 80% » si l’on veut être à la mesure des défis environnementaux qui sont à notre porte » – Pierre-Olivier Pineau

Pourtant, avance Mme Homsy, « lorsqu’ils le peuvent [les Canadiens] consomment. Nous avons même eu des ruptures de stock cet été ». Ce n’est pas « qu’il faille mettre le système par terre, mais il faut faire des choses radicalement différentes » commence M. Pineau. Il enchaîne, « c’est que l’on n’a pas conscience des impacts du cycle de vie de notre consommation ». Mme Homsy pense elle aussi que plutôt « que de laisser les gens dépenser, il faut les diriger par des incitatifs fiscaux ». Sinon, carrément utiliser le versant punitif des mesures d’écofiscalité (voir encadré). Une façon d’agir tant localement que mondialement.

Au niveau global Mia Homsy plaide pour « une harmonie fiscale, une concertation entre les pays pour une taxation uniformisée, et la taxation carbone en est un bon exemple. On ne peut rien faire seul, sinon que des actions à la marge… ». Mais tout de même « les échanges sont bons en soi, il faut éviter de mettre en compétition le local d’ailleurs et le local d’ici, tout en encourageant à ce que le local de l’étranger n’ignore pas les normes environnementales ambiantes, et le commerce équitable en est un bon exemple » soutient M. Pineau. Mais comme Mme Homsy, il est pour « faire payer la pollution. Une fois qu’on se dote de ces règles, l’on pourra développer des économies résilientes, mieux adaptées aux enjeux du futur tout en demeurant indépendantes » enchaîne M. Pineau.

Cela résume bien la position de nos deux intervenants lors de la table-ronde du Cérium : La démondialisation ne doit pas aller à tout crin, c’est plutôt par la mondialisation que l’on doit réduire les impacts engendrés par elle-même.

« Nous devrons augmenter les prix de l’essence, de l’électricité, vivre dans de plus petites maisons et finalement consommer moins. Ce que devrons mener nos gouvernements, malgré l’opposition de la classe moyenne, car payer plus diminue forcément la capacité de consommer » abonde M. Pineau. D’autant « qu’on s’endette actuellement pour polluer, on va s’enrichir individuellement, et donc collectivement si l’on consomme moins, quitte à consommer davantage de services alors. Donc, il serait cohérent que dans un éventuel plan de décarbonisation il y ait un plan de diminution de la consommation des ménages » finit par dire M. Pineau.

L’écofiscalité regroupe un ensemble d’instruments économiques visant à décourager les activités nuisibles à l’environnement ou à encourager les activités qui lui sont favorables et à en stimuler l’innovation. Le recours à l’écofiscalité trouve son fondement dans la Loi sur le développement durable.

Mais est-ce possible de faire passer de telles mesures via nos modèles démocratiques actuels, très électoralistes, avec alternance aux quatre ans? Le gouvernement favorise-t-il le désir de consommer de sa population? Ou plutôt, écoute-il les électeurs et leur donne ce qu'ils désirent? Comment savoir. C’est le fameux paradoxe de l’œuf ou de la poule. « En effet, les Costco y ouvrent pas pour rien… Tout ça participe d’un biais électoraliste alimentant ce cercle vicieux » soutient M. Pineau. Ainsi, pénaliser les individus, adopter des mesures liberticides, est-il même possible pour nos gouvernements? Dans la mesure où ils veulent se faire réélire. Car, la conséquence probable de telles mesures serait un soulèvement populaire comme l'a été celui des Gilets Jaunes en France. C’est paradoxal, les gens veulent les deux, la transition et la consommation, ce qui fait que ça devient vite compliqué pour les gouvernements », soutient Mme Homsy. Donc, pénaliser les individus, adopter des mesures dites liberticides, alimenterait-il alors l’acrimonie envers le gouvernement désirant se faire réélire, comme on l’a vu avec le mouvement des Gilets Jaunes en France?

Lorsqu’on questionne M. Pineau sur ce désir qu’on les gens de consommer, il hésite, puis lance « c’est un formatage social ». Ricochet a discuté de cette question avec un troisième intervenant.

« Comment on peut relancer nos économies sans consommer… C’est en quelque sorte impossible... » – Damien Hallegatte

« La pandémie ne change pas grand-chose à la situation, le système lui-même ne change pas. C’est d’une hypocrisie incroyable, une contradiction fondamentale entre un désir pour les gouvernements que nous consommions vert, faisions une relance verte et l’appui à l’approche commerciale actuelle. Une vraie politique serait d’arrêter de stimuler la demande. Arrêter la publicité! Or, les gouvernements en supportent son émanation, d’autant que le gouvernement de François Legault va pour du 100% économie ».

M. Hallegatte, professeur de marketing à l'Université du Québec à Chicoutimi et auteur de Le piège de la société de consommation, a l’impression que plus de gens qu’on pense sont mobilisés et prêts à ce changement. Quoique personne n’est prêt et ne veut la « décroissance », les gens « commencent à se poser de réelles questions », avance-t-il. « Le gros de la consommation est absurde, elle génère de l’endettement, du stress, diminue nos relations interpersonnelles… Elle est en quelque sorte à l’encontre de notre propre intérêt. Le bonheur subjectif, depuis les années 1970, n’a pas augmenté ».

Lorsqu'on demande à M. Hallegatte pourquoi les gens veulent tant consommer, mais aussi, pourquoi les gouvernements les y encouragent, il nous répond directement : « On est moins libre que ce que l’on pense. Les techniques de marketing sont plus efficaces que ce que l’on pense. Les besoins sont socialement construits. Et, même si les gens voulaient moins consommer, le système ne change pas et ne changera pas, ce n’est pas évident ».

M. Hallegatte évalue que l’on se fait accroire que l’on a un libre-arbitre, libre-arbitre nous permettant de faire nos propres choix et donc user de notre liberté.

« Avec les milliards investis dans la publicité, on ne fait pas le poids »! Pour exprimer cette perversion, le professeur en marketing commente ainsi : « On résiste tellement à la publicité à laquelle nous sommes matraquée que ça nous donne l’impression que nous avons réellement un libre-arbitre. Or, les techniques de marketing savent cette dynamique et n’attendent que le moment où nous céderons, convaincus que nous sommes du choix que nous avons fait ».

Ainsi, plus que de dire comment le livre de Pierre-Yves McSween, En as-tu vraiment besoin?, M. Hallegatte propose que nous nous posions cette question : « Pourquoi tu penses que tu en as besoin? »

« Nous sommes persuadés que l'acte d'acheter est un acte de liberté totale » – Damien Hallegatte

« C’est à tel point structurel comme problème que l’écofiscalité ne pourrait le régler. Là où le gouvernement devrait être dirigiste, c’est de rendre les producteurs responsables. En plus, il devrait faire de l’éducation auprès des consommateurs. Encourager la liberté d’entreprendre, oui, mais interdire l’utilisation de techniques de persuasion telles que la publicité. Nous en avons un bon exemple ici au Québec, le fait d’interdire la publicité aux enfants de moins de 13 ans. C’est unique au Canada. Finalement, pour éviter la décroissance, encourager une économie basée sur les services ». Et l’auteur de conclure : « L’écologie, c’est un bien bel emmerdement pour les politiciens »!

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