Les printemps ambigus

Photo: commons.wikimedia.org

Le printemps arabe amorce sa cinquième année, alors que les combats en Syrie et en Irak ne semblent pas vouloir s’atténuer, que le régime en place en Égypte rappelle étrangement celui de Moubarak, et que la chute de Kadhafi a ébranlé l’équilibre géopolitique africain au point de faire vaciller les États du Mali, du Niger, du Tchad, de la Centrafrique. Depuis quelques jours, on assiste à l’exercice annuel des bilans de ce mouvement-phénomène. Or, qu’avons-nous à apprendre de ces expériences? Premier de deux textes.

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La perspective d’une victoire totale des révolutionnaires de 2011 semble de plus en plus improbable, surtout en Syrie et en Égypte. Mais une victoire sans ambiguïté aurait-elle même pu être possible? La leçon à tirer de cet ensemble hétérogène de révolutions citoyennes pacifiques (Tunisie, Maroc, Jordanie, Oman), de révoltes populaires (Égypte, Bahreïn) et de guerres civiles (Libye, Syrie, Yémen) que l’on regroupe sous l’appellation «Printemps arabe» n’est-elle pas que, dans le domaine politique plus que partout ailleurs, les notions de victoire et de défaite sont d’une profonde ambiguïté? Que la politique elle-même est affaire d’ambiguïté?


Égypte: l’éternel retour du même?

Depuis la période de décolonisation, l’Égypte fait figure d’«avant-garde» dans le monde arabe. En effet, Nasser (second président de l’Égypte jusqu’en 1970), à son époque, avait instauré un régime laïc qui parvenait à garder une saine distance avec les puissances et soviétique et occidentales, au point d’agir comme État-fondateur du Mouvement des non-alignés. Il n’a pu mener à terme sa politique de «socialisme arabe» et de panarabisme, qui avait entre autres pour but de défaire l’ordre géopolitique hérité du temps de la colonisation franco-britannique, mais il a su insuffler un vent de modernité dans son pays et dans toute la région (rappelons la «fusion» avec la Syrie, sous le nom de République arabe unie, entre 1958 et 1961).

Ses successeurs, Anouar el-Sadate et, surtout, Hosni Moubarak, ont un bilan plus mitigé: le premier a été assassiné par un membre des Frères musulmans à la suite de la normalisation des relations de l’Égypte avec Israël, ce qui a justifié le renforcement, par le second, des tendances autoritaires du régime. Trente ans plus tard, encore signe d’un certain avant-gardisme, l’Égypte a été le deuxième pays, après la Tunisie, à connaître une révolte populaire en 2011. Et l’on connaît la suite: résistance puis démission de Moubarak; transition sous l’égide de l’armée; élection de Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, en 2012. Puis, coup d’État de l’armée contre Morsi en 2013 pour le remplacer à l’intérim par Adli Mansour; interdiction des Frères musulmans. Finalement, «élection» en 2014 d’Abdel Fattah al-Sissi, le candidat de l’armée, dans une élection marquée par les irrégularités, la violence et la fraude.

Ainsi, à l’exception du court moment où une «réelle démocratie» a semblé possible en Égypte après la démission de Moubarak, on pourrait conclure que la révolte de 2011 s’est soldée par un échec, doublement accablant de par l’espoir qu’elle a nourri. Le contraste avec le cousin tunisien, qui sans connaître la perfection, n’a pas connu le retour de l’autoritarisme, a de quoi déprimer. Mais cela veut-il dire que le peuple égyptien n’aurait pas dû se soulever? Au contraire: une brèche a été ouverte, le peuple a goûté l’expérience du pouvoir, ne serait-ce qu’un instant, et de la liberté collective.

Syrie et Levant: la désintégration d’un ordre

Le cas syrien est plus sombre encore. Aux prises avec le régime dictatorial mais laïc de Bachar el-Assad, issu du parti Baas (le même parti qui avait accepté l’union de 1958 avec l’Égypte) mais soutenu par le régime des ayatollahs de l’Iran, le peuple syrien a entendu l’appel émancipatoire venant de l’ouest et lui a répondu. Cependant, la réaction du régime syrien n’a pas eu la même mesure que celle de Moubarak: rapidement, les manifestations ont été réprimées par les armes – traditionnelles et chimiques. L’opposition, qui a pris le contrôle de plusieurs régions du pays, a adopté des tactiques de guérilla mais n’a pas su surmonter sa fragmentation politique, entre nationalistes libéraux, socialistes, communistes, islamistes modérés et djihadistes. Et ce n’est qu’avec l’aide tactique et matérielle de la Turquie et des puissances occidentales qu’elle a pu se maintenir aussi longtemps.

Toutefois, l’aide extérieure s’est rapidement retrouvée entre les mains d’alliés objectifs «indésirables», du nom d’État islamique en Irak et au Levant, qui se servent de cette puissance aujourd’hui pour établir un califat dont les frontières débordent largement en Irak. La solution est devenue un problème, pas seulement pour le peuple syrien, mais aussi pour le régime irakien mis en place par les États-Unis après la guerre de 2003, la Turquie et l’ensemble des puissances occidentales, qui subissent chez elles des attentats commis au nom de Daesh (organisation financée par une partie de la classe dirigeante de l’Arabie Saoudite, pays pourtant allié des États-Unis).

Aujourd’hui, plus que jamais, il devient difficile de séparer les belligérants de la région en deux camps, bons et méchants. La nécessité du combat contre les djihadistes rassemble des ennemis récents et de longue date, à commencer par les «autres» révolutionnaires de 2011 et le régime syrien, mais aussi les Occidentaux et la Syrie – et, par le fait même, le Hezbollah et l’Iran –, les Kurdes et la Turquie, l’Irak et l’Iran. Mais cela ne tue pas pour autant la volonté initiale de mettre un terme à la dictature d’el-Assad.

Si les alliances, de cœur ou de raison, qui existent ou qui sont appelées à exister brouillent nos repères habituels pour l’analyse des conflits dans la région, la voie de sortie de ce conflit exigera aussi la remise en question de nombreux repères, à commencer par l’état de fait décrété par l’accord Sykes-Picot, qui a défini les frontières des États du Levant (en particulier la Syrie et l’Irak). Rien n’est joué, et nous ne connaissons même pas encore toutes les règles.

Politique et ambiguïté, une question structurelle

Tout semble donc se brouiller. Néanmoins demeure cette tension court terme/long terme dans l’appréciation du succès ou de l’échec de mouvements populaires: sur quelle échelle temporelle doit-on se placer pour évaluer le résultat des luttes? Y a-t-il même une réponse claire à cette question? Cette tension existe aussi dans l’appréciation morale des parties en jeu. Les exemples d’horreur tendent à montrer qu’aucune tendance politique ne peut se targuer d’avoir les mains immaculées. Ne devrions-nous pas plutôt maintenir la tension, accepter l’ambiguïté?

Je serais tenté de répondre par l’affirmative à cette dernière question, pour des raisons à la fois théoriques et pratiques. Du côté des raisons théoriques: l’histoire n’est jamais simple, elle ne peut que très rarement être analysée de manière dichotomique, ne serait-ce que par l’interconnexion des phénomènes qui rend la responsabilité difficile à imputer à un seul acteur (Chamberlain et Clémenceau auraient-ils pu éviter la Seconde Guerre mondiale?). Aussi, le seul fait que certains gestes aient des conséquences qui dépassent les intentions d’origine (la junte militaire argentine tentant de reprendre les Malouines en 1982, guerre qui a mené à la chute du régime, par exemple) double le problème de l’imputation.

D’autres printemps germent en ce moment même, et cette leçon sur l’ambiguïté que l’on doit admettre dans l’analyse de phénomènes (passés ou actuels) peut aussi s’appliquer dans l’action en train de se faire, dans la pratique. C’est ce dont il sera question dans le second billet.

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