Tribune offerte par le CORIM à l'ambassadeur chinois

Intérêts et opportunisme du milieu des affaires de Montréal

Photo: Manifestation contre la répression des Ouïghours

La décision du Conseil des relations internationales de Montréal d'offrir une tribune à l'ambassadeur de Chine, le 13 avril, ne dénote pas seulement un manque de jugement. Elle sert aussi des intérêts bien concrets. Le CORIM est soutenu et financé en bonne partie par le milieu des affaires de Montréal. Il compte parmi ses «membres émérites» le géant des télécommunications chinois Huawei, impliqué dans la surveillance électronique des Ouïghours, ainsi qu'une pléthore de firmes professionnelles, de grandes compagnies et d'institutions qui ont tout à craindre à ce que le Canada prenne des sanctions contre la Chine.

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C’est la deuxième fois en 18 mois que l'ambassadeur Cong Peiwu sera l'hôte du CORIM. Une opportunité dont jouissent rarement d'autres conférenciers. M. Cong ne rate pas une occasion de menacer le Canada de représailles économiques si le gouvernement canadien prend des mesures pour protester contre la violation des droits humains en Chine. On ne sera pas étonné s'il entonne encore une fois ce refrain le 13 avril avec son interlocuteur, l'ancien premier ministre Pierre-Marc Johnson, président du conseil du CORIM.

«C’est scandaleux, s’est insurgé Guy Saint-Jacques, l’ancien ambassadeur du Canada en Chine, dans une déclaration faite à La Presse. On ne devrait offrir aucune tribune à ce genre d’individu. Il y a une différence entre la liberté d'expression et exercer son jugement [...]. Il faut se demander jusqu'à quel point on veut faciliter le travail de M. Cong?»

Un train peut en cacher un autre. Des intérêts bien concrets se profilent derrière l'obscène décision du CORIM de donner la parole au serviteur d'une dictature qui réprime sauvagement les Ouïghours, le mouvement pro-démocratie de Hong Kong, des avocats et des militants chinois et qui emprisonne sous des allégations farfelues les Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor. Parmi les membres les plus illustres du CORIM se trouvent des entreprises qui brassent des affaires fort profitables avec la Chine. Elles ont avantage à ce que rien ne vienne les troubler.

Le CORIM existe depuis 1985. Une de ses missions est de «créer un milieu de concertation entre les principaux intervenants publics et privés intéressés par les affaires internationales». Il a accepté parmi ses «membres gouverneurs émérites» le géant chinois des télécommunications Huawei, qui exerce des pressions pour pouvoir participer à l’installation du réseau 5G au Canada.

Le Canada fait partie de l’alliance stratégique connue sous le nom de «Five Eyes», qui surveille les échanges mondiaux sur les réseaux de télécommunication, avec les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Il est le seul membre de l'alliance à ne pas avoir encore banni Huawei ou restreint ses activités. Les autres craignent que la dictature chinoise pourrait utiliser Huawei pour faire de la surveillance et de l’espionnage.

Ces craintes ne sont pas sans fondement. Huawei a mis au point un système capable d’envoyer des «alertes ouïghours», basées sur un procédé de reconnaissance faciale. Le but étant d’alerter les autorités lorsqu’un membre de cette minorité musulmane est identifié par une caméra de vidéosurveillance dans la région autonome du Xinjiang. Huawei a développé avec ses partenaires un système capable de scanner un visage pour en définir l’âge, le sexe et l’origine ethnique. Huawei a même déposé un brevet pour une technologie permettant d’identifier les personnes d’origine ouïghoure.

Protéger les affaires avant les droits humains

Dans un texte publié en octobre dernier, Bernard Colas, membre du conseil d’administration du CORIM , déplorait que les États-Unis aient adopté des sanctions contre Huawei. Il affirme que ce genre de sanctions «perturbent» les affaires des entreprises canadiennes. Pierre Pyun, également membre du conseil du CORIM et vice-président de Bombardier, est aussi membre du conseil d’administration du Conseil d’affaires Canada-Chine, qui se targue de fournir à ses adhérents les «connaissances et les réseaux» dont ils ont besoin pour «réussir en Chine et au Canada».

SNC-Lavalin est un grand partenaire du CORIM. Sa filiale Candu Energy a développé des partenariats avec la China National Nuclear Power dans des centrales nucléaires en Chine. Les caisses populaires Desjardins sont aussi un grand partenaire du CORIM. C’est en Chine que sa division Marché émergents a le plus investi. Elle a des titres dominants dans la firme chinoise Tencent, qui possède la messagerie WeChat. Le gouvernement chinois interdit aux Chinois d’utiliser des services de messagerie autres que WeChat. Tencent partage le contenu qui s’y trouve avec la police chinoise, selon une enquête consacrée à la surveillance policière de la minorité ouïghoure.

Autre grand partenaire du CORIM : la compagnie minière Rio Tinto. Elle aussi brasse de grosses affaires en Chine. Rio Tinto est le plus gros client du géant China Baowu, à qui elle a promis la livraison de 200 millions de tonnes de fer.

La possibilité que le Canada bannisse Huawei, à l’instar de ses partenaires des Five Eyes, aurait de gros impacts sur Bell Canada, également grand partenaire du CORIM. En effet, Bell a utilisé la technologie de Huawei pour son réseau 4G. Le bannissement de Huawei l’obligerait à s’en défaire, ce qui pourrait lui coûter plus de 300 millions de dollars. Or, le gouvernement canadien ne s’est pas encore engagé à lui offrir une compensation. Bref, Bell a tout à craindre d’un bannissement de Huawei. L’année dernière, Bell indiquait que Huawei serait son premier choix pour son réseau 5G. Un de ses anciens cadres, Scott Bradley, est vice-président aux affaires publiques de Huawei.

Des organismes publics membres du CORIM font aussi affaire avec la Chine

Le CORIM compte aussi parmi ses grands partenaires des organismes publics, comme la Caisse de dépôt et placement du Québec. Il y a deux ans, le Journal de Montréal a révélé que la Caisse de dépôt détenait des investissements de 277 millions de dollars dans des entreprises chinoises de haute technologie liées à la répression des Ouïghours. Il s’agit notamment de Hikvision, une firme chinoise bannie par le gouvernement américain en même temps que Huawei, et qui a un pied à terre à Montréal. (Plus récemment, le Journal de Montréal a révélé qu’une entreprise détenue en partie par le ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon, Immervision, fournit à Hikvision des composantes optiques entrant dans la fabrication de caméras de surveillance.)

L’Université de Montréal, elle, fait partie des «membres gouverneurs émérites» du CORIM aux côtés de Huawei. Le 1er mars dernier, le Journal de Montréal a fait une autre révélation : Huawei a fait un don de 3,9 millions de dollars au département d’informatique de l’Université. Un don qui n’a rien d’anodin, selon Michel Juneau-Katsuya, ex-directeur de la zone Asie-Pacifique au Service canadien du renseignement de sécurité. «C’est le concept de l’influence», a déclaré Juneau-Katsuya. Huawei a aussi fait un don de 5,4 millions à l’Université McGill, également membre gouverneur élite du CORIM.

La Chine et Pierre-Marc Johnson

Pierre-Marc Johnson, qui questionnera Cong Peiwu le 13 avril, a depuis longtemps des relations avec la Chine. Il y a été à plus d’une reprise quand il était au cabinet d’avocats Heenan Blaikie. Puis il a présidé la partie québécoise de la mission du Canada en Chine en 2008, à la demande de Jean Charest. Il déclarait alors ceci : «Cette mission la relation que nous aurons demain avec ce pays en pleine effervescence et qui ne cessera d’étonner dans les années à venir».

L’actuel cabinet d’avocats de Pierre-Marc Johnson, Lavery, est membre émérite du CORIM. En 2017, Lavery a reçu à son bureau de Montréal une délégation de procureurs publics chinois «afin d’échanger sur le système juridique au Canada et en Chine». Cette même année 2017, Gao Zhishen, spécialisé dans la défense des droits humains et considéré comme l'avocat le plus courageux de Chine par Amnistie Internationale, disparaissait après avoir été persécuté, enlevé et condamné à la prison.

Le CORIM a systématiquement offert sa tribune aux ambassadeurs chinois : Zhang Junsai en 2012, Luo Zhaohui en 2015, Lu Shaye en 2018, l’actuel ambassadeur Peiwu Cong une première fois en décembre 2019, puis une deuxième fois le 13 avril prochain. Ce dernier est particulièrement virulent et agressif. Il a à plusieurs reprises brandi des menaces contre le Canada, si des sanctions étaient prises pour dénoncer la répression des Ouïghours et des militants pro-démocratie à Hong Kong. L’ambassade a la main haute sur les consulats chinois au Canada. Celui de Toronto a demandé à des étudiants de l’Université McMaster de l’informer sur la présence d’universitaires à un colloque sur la répression des Ouïghours.

Autrement dit, la dictature chinoise s’ingère bel et bien dans les affaires internes du Canada, allant jusqu’à surveiller des citoyens canadiens. Et c’est à un de ses représentants que le milieu des affaires de Montréal va donner une tribune. Comme le dit Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine, c’est un total manque de jugement. Mais surtout une manifestation flagrante d’opportunisme.

Mon entrevue sur le sujet avec Geneviève Pettersen sur QUB-Radio: «Une décision vivement critiquée du Conseil des relations internationales de Montréal».

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