Langue française

De quoi parlons-nous quand nous parlons du déclin du français?

Photo: Ahmed Neji

Récemment, une bulle médiatique s’est emparée du Québec. Le français reculerait partout. Il y aurait danger à Montréal de faire basculer l’équilibre linguistique à la faveur de l’anglais. Le retour des mythiques caissières du Steinberg ne serait pas bien loin, nous dit-on.

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On nous a parlé de l’agrandissement du cégep Dawson comme d’une menace à la nation, de la loi 101 comme d’une passoire, du bonjour-hi au centre-ville comme d’une gangrène culturelle, des études de l’OQLF comme de la fin du français langue commune : un tableau du Journal de Montréal illustrerait cette chute vertigineuse. Jean-François Lisée, pour sa part, a accusé les taux d’immigration d’être responsables du déclin du français au Québec.

Un peu de contexte

Tout ce fracas médiatique et politique se fait essentiellement sur le dos de deux tendances : le déclin du français comme langue maternelle et comme langue parlée à la maison. Pour la langue maternelle, le déclin prévu par Statistique Canada est de 78,9 à 70,1% d’ici 2036. Pour la langue parlée à la maison, la baisse prévue est de 81,6 à 74,4%. L’organisme fédéral a publié ces projections en 2017.

Ce qu’on nous présente rarement, c’est le contexte de ces chiffres. Notamment, le déclin similaire prévu pour l’anglais dans le reste du Canada.

Ainsi, l’anglais comme langue maternelle dans le reste du Canada passerait de 74% à 66% d’ici 2036. Si l’on prend la langue la plus souvent parlée à la maison, la baisse anticipée est de 85,2 à 80,1%.

Deux choses, donc, apparaissent évidentes : premièrement, la proportion dans le reste du Canada de personnes parlant anglais le plus souvent à la maison est similaire à la proportion de Québécois.es parlant français le plus souvent à la maison. En 2036, il y aurait même une plus grande proportion de personnes ayant le français comme langue maternelle au Québec que de personnes ayant l’anglais comme langue maternelle dans le reste du Canada. Deuxièmement, les prédictions en baisse de Statistique Canada affectent de manière analogue les deux blocs linguistiques principaux. Le français, comme langue parlée à la maison, reculerait de 7,2% d’ici 2036 au Québec, alors que l’anglais reculerait de 5,1 % dans le ROC. L’anglais dans le reste du Canada reculerait légèrement moins que le français au Québec, mais la dynamique serait la même : la baisse relative se ferait au profit de langues tierces. Selon Statistique Canada, ces changements auraient « un effet somme toute limité sur le poids démographique relatif des groupes de langue officielle au pays, tant au Québec que dans le reste du Canada ». Au Québec, le taux de transfert linguistique devrait augmenter à la faveur du français d’ici 2036. Les chiffres de l’organisme concernant les transferts linguistiques sont à nuancer : ils ne représentent que des transferts « durs », c’est-à-dire des personnes qui adoptent une langue différente de leur langue maternelle comme langue parlée à la maison. Cette mesure exclut donc les personnes parlant français ou anglais, mais conservant leur langue maternelle comme langue parlée à la maison. Selon l’organisme fédéral, ce type de transfert linguistique passerait ainsi de 54% vers le français contre 46% vers l’anglais en 2011, à 61 ou 64% vers le français contre 36 ou 39% vers l’anglais en 2036. Le taux de transfert vers le français par rapport à celui vers l’anglais augmenterait avec le taux d’immigration.

Autrement dit, de plus en plus d’allophones adoptent le français comme langue parlée à la maison, et plus le Québec accueillera d’immigrants, plus ceux-ci auront tendance à adopter le français plutôt que l’anglais dans leur vie privée.

Première langue parlée et capacité à soutenir une conversation

Outre ce manque de contexte pour les deux tendances les plus souvent citées dans le discours médiatique et politique, il existe des statistiques recueillies par l’organisme fédéral qui demeurent souvent dans l’ombre.

La première langue officielle parlée est une donnée qui donne un aperçu d’une forme de transfert linguistique (l’apprentissage de la langue). Ainsi, cet indicateur mesure laquelle des deux langues officielles est apprise en premier, et inclut les personnes ayant comme langue maternelle ou parlant à la maison l’une de ces deux langues, et celles qui ont déclaré une autre langue que le français ou l’anglais comme langue maternelle ou parlée à la maison, mais qui affirment pouvoir soutenir une conversation dans l’une de ces deux langues. Ce chiffre, pour le français, se situe à 87,14% au Québec. Pour 87,14% de la population québécoise, la première langue officielle parlée est le français, contre seulement 11,95% pour l’anglais. À Montréal ce chiffre est de 73,77%. Le déclin prévu pour cet indicateur dans l’ensemble du Québec entre 2011 et 2036 est seulement de 3 points de pourcentage. Même l’étude de l’OQLF reconnait que cet indicateur « fournit […] une estimation que l’on pourrait qualifier de raisonnable de la langue principale des individus, ce que ne permet pas le critère de la langue maternelle ».

Un autre chiffre que l’on entend peu, c’est celui de la proportion de Québécois-es capables de soutenir une conversation en français. Il est de 94,45% pour l’ensemble du Québec, et de 87,36% à Montréal. Afin de mettre cela en perspective, il convient de mentionner que ce taux, pour l’ensemble du Québec, était de 88,5 % en 1971. Il y a donc eu augmentation assez importante du nombre de locuteurs francophones dans la province depuis 1971. D’ailleurs, Statistique Canada prévoit la stabilité de cet indicateur d’ici 2036, oscillant entre 93,2 % à 93,9 % dépendamment du scénario.

Une situation stable, voire encourageante

Ce qui apparaît clair lorsque le contexte est donné et que certains autres chiffres sont mobilisés pour nuancer le tableau, c’est qu’il n’y a pas de situation alarmante au Québec, pas de gouffre linguistique qui attend au détour. L’anglais devrait légèrement augmenter, de manière générale, au Québec, sans pour autant menacer de renverser l’usage du français comme langue commune. Ainsi, si 36% des transferts linguistiques durs se font vers l’anglais, il est normal de remarquer une hausse relative de l’anglais comme langue parlée à la maison, sans pour autant que cela transforme de manière importante le paysage linguistique québécois, ni vouloir dire que ces gens ne parlent pas français dans l’espace public.

De plus, la tendance veut que de plus en plus de ces transferts se fassent vers le français plutôt que l’anglais, signalant un renversement possible du processus.

Il faut aussi rappeler que l’exode des populations anglophones dans les années 1980 a réduit le poids démographique de cette partie de la population de manière abrupte. La tendance semble être à un retour de certaines personnes ayant l’anglais comme langue maternelle ou parlée à la maison dans la province, alors que la grande majorité de ces nouveaux anglophones parlent français.

En ce qui a trait à la nouvelle voulant que les Québécois.es soient plus nombreux à travailler régulièrement en anglais, il s’agit d’une non-nouvelle. L’important n’est pas de savoir si les gens parlent régulièrement anglais au travail, mais de connaître la langue dans laquelle la plupart des échanges sont conduits. L’étude indique clairement que 90% de la population du Québec travaille majoritairement en français.

La situation apparaît d’autant plus rassurante que les cadres de la loi 101 fonctionnent : 89% des personnes déclarant une langue maternelle autre que le français ou l’anglais sont inscrits à l’école française, selon un autre rapport de l’OQLF. C’est-à-dire que 90% des enfants de parents allophones auront fait leur scolarité en français. Si ce n’est pas ça une réussite sociopolitique, je ne sais pas ce que c’est. Ces enfants élevés dans le système français n’apparaîtront peut-être nulle part dans les données de Statistique Canada choisies par les commentateurs et politiciens, parce que continuant d’utiliser une autre langue que le français à la maison, alors qu’ils vivent pourtant pleinement dans cette langue dans l’espace public.

La bulle médiatique reliée au déclin du français au Québec est à toute chose près créée artificiellement par un tourbillon de nouvelles remâchées et de chroniques écrites par des gens ayant intérêt à attiser les flammes d’un nationalisme identitaire.

Ce que ces chroniqueurs esquivent, c’est que la loi 101 fonctionne, que le Québec vit et travaille en français, que somme toute la situation linguistique est stable, et que les soldes migratoires n’ont que peu d’effet sur l’usage du français comme langue commune. Ils ont un effet sur d’autres indicateurs, certainement, mais pas sur celui de l’usage. D’ailleurs, de quoi avons-nous peur, puisque 90% de ces immigrants enverront leurs enfants à l’école française de la maternelle jusqu’à leurs 17 ans? Comment est-il possible de croire au déclin du français dans ces circonstances? Ce ne sont pas de jeunes francophones décidant de s’inscrire au cégep Dawson qui feront basculer l’équilibre linguistique du Québec, il faut arrêter de se raconter des histoires. Il ne faut pas oublier l’objectif des mesures pour protéger le français : favoriser le vivre-ensemble à travers le partage de la langue française. Il ne s’agit pas, et il ne s’est jamais agi d’homogénéiser la population.

S’il y a bien un effet de répulsion, c’est celui produit par cette droite identitaire qui persiste à voir dans la baisse du français comme langue maternelle un signe du déclin de la nation québécoise plutôt que de voir dans le 95% de gens capables de soutenir une conversation en français la vitalité du modèle québécois. Il y a chez cette frange bruyante de l’élite politique et médiatique un désir viscéral de se rendre importante en évoquant la peur de l’Autre. Ils empruntent dans ce cas tristement aux techniques de leurs anciens adversaires politiques de l’establishment canadien cette politique de la peur, celle du gouffre probable, plutôt que celle de ceux dont ils disent s’inspirer, cette politique de l’espoir et de l’ouverture.

Il n’y a rien d’inspirant dans le renfermement, la peur et le mépris pour l’intelligence des citoyens. Être francophone, c’est parler français, tout simplement.

Etienne Cardin-Trudeau, étudiant au doctorat en science politique à l’Université de Toronto

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