Les printemps ambigus, deuxième partie

Photo: en.wikipedia.org

Dans mon dernier billet, je tentais de tirer des enseignements des quatre années qui se sont écoulées depuis le début du Printemps arabe, pour en arriver à cette conclusion: analyser la politique demande de reconnaître la part d’ambiguïté structurelle et indépassable de chaque phénomène. Ambiguïté à plusieurs niveaux; celui du succès, de l’échec des alliances, des problèmes, des solutions. C’est le portrait qui se dresse du bilan provisoire des révoltes qui secouent le Proche-Orient (et ce, sans même avoir parlé du cas fascinant de Mouammar Kadhafi, le parangon de l’ambiguïté géopolitique, emporté par le même mouvement).

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Je terminais en affirmant qu’il existe aussi des raisons pratiques de reconnaître l’ambiguïté à l’œuvre. En effet, il faut éviter les écueils que sont le triomphalisme aveuglant et le défaitisme démobilisant. Car si la politique est l'art de conjuguer l’actuel et le possible, et de faire naître le second du premier, cela se fait toujours selon ce qu’ils ont de meilleur et de pire. Et si le meilleur se produit, le pire conserve toujours la possibilité de rappliquer, et vice-versa.

Grèce: de la victoire électorale à la victoire sociale?

Ce qui se passe en Grèce depuis quelques années – avec l’échec des partis pro-austérité à conserver un soupçon de bien-être collectif pour la population, la mise en tutelle par la «troïka», la montée de l’extrême-droite et les troubles sociaux de tous genres –, surtout depuis l’élection de SYRIZA (acronyme signifiant « coalition de la gauche radicale », rappelons-le), peut être compris à partir de cette notion d’ambiguïté.

La crise que connaît le pays depuis plus de cinq ans a entraîné son lot de misère sociale et donné lieu à une montée sans précédent d’une extrême-droite qui se revendique ouvertement du nazisme; chaque victoire de l’extrême-droite est le signe d’un échec de la social-démocratie. Une telle situation a aussi donné l’occasion à la «gauche de la gauche» de prendre le pouvoir et d’être soumise au test de ses propres ambitions: une occasion qui ne connaît aucun précédent dans les démocraties occidentales.

Mais cette victoire électorale saura-t-elle se transformer en victoire sociale? On peut certes constater un hiatus entre les promesses faites par le chef de SYRIZA Alexis Tsipras lors de la campagne électorale et ce qui a été accompli depuis janvier: la réalité du pouvoir dans un pays coincé par ses soi-disant «partenaires» ne donne presque aucune marge de manœuvre. SYRIZA possède un mandat clair et doit maintenant faire face à l’espoir qu’il a créé. Se voulant parti de débats, de la rue et de pouvoir, et traversé d’une tension – aussi bien au conseil des ministres que dans l’appareil – au sujet de la voie à suivre pour la suite des choses, il sera amené à faire place à l’inédit. Car le bilan du parti social-démocrate grec (PASOK), aujourd’hui tombé en disgrâce, sert de mise en garde contre l’asservissement à la BCE et autres institutions supranationales. Il faut faire autrement; développer de nouvelles alliances; réévaluer la stratégie à la lumière de cette dure réalité du pouvoir, qui semblait autrefois bien abstraite, hors de portée, pour la gauche.

La spécificité du cas grec réside notamment dans le fait que la plupart des gens connaissent le possible qui se terre en ce moment: un échec de SYRIZA (que ce soit selon une stratégie de continuité ou de rupture avec la zone euro ou l’Union européenne en général) ouvre la porte à la montée des néonazis de l’Aube dorée. Car après les partis de l’austérité, après l’«extrême-gauche», que reste-t-il? Rien n’est gagné, mais chacun des gestes des acteurs en présence sera révélateur à la fois des allégeances réelles de ceux-ci et des possibilités nouvelles qui émergent et émergeront. L’heure des bilans est cependant loin d’être arrivée.

La spécificité du cas grec réside notamment dans le fait que la plupart des gens connaissent le possible qui se terre en ce moment: un échec de SYRIZA

Les printemps québécois

Chez nous, toutefois, des bilans ont été tirés des événements des dernières années. Plusieurs ont l’impression que les fruits de 2012 ne sont jamais arrivés, que nous n’avons eu que les fleurs. Mais cette impression n’est-elle pas fondée sur une conception du politique qui évacue l’ambiguïté?

À l’inverse, je me plaisais à raconter, en avril 2012, que le mouvement étudiant québécois avait déjà gagné, non pas du fait de négociations au sujet de l’enjeu central de la grève (l’annulation de la hausse de 75% des frais de scolarité), mais bien parce qu’il avait réussi à politiser une génération entière, à intéresser toute une jeunesse à la chose politique. Une brèche a été ouverte. Une collègue au restaurant où je travaillais à l’époque m’avait lancé: «Tu sais, avant la grève, je ne m’intéressais jamais aux nouvelles. Maintenant, je lis le journal chaque matin.» C’est par ces anecdotes, qui foisonnaient par milliers, que je mesurais l’ampleur de la brèche que nous avions entaillée dans l’apathie.

Certes, la «victoire totale» contre le gouvernement ne s’est pas produite – ou n’a été que de courte durée. Oui, Charest a été chassé du pouvoir (par les urnes, au terme d’une campagne où l’éducation a été remarquablement absente des thèmes abordés, doit-on le rappeler), oui le gouvernement Marois a annulé la hausse des frais de scolarité décrétée par le PLQ… pour ensuite nous livrer sa propre hausse indexée dans les suites d’un «sommet» qui n’était, au fond, qu’un exercice de relations publiques pour couvrir des décisions prises d’avance et vernies de soi-disant « acceptabilité sociale ».

À la suite de cela, plusieurs voix, de la droite à la gauche, ont dépeint la grève de 2012 comme un échec, car elle n’aurait pas réalisé toutes les promesses qu’elle a fait miroiter. En effet, il serait indécent de présenter ces résultats comme un grand triomphe, mais les présenter comme une défaite aurait un impact profondément démobilisateur. Et l’on peut facilement voir l’intérêt de la droite à tenir un tel discours. Chez les «centristes», cela donne une raison de plus de céder au désabusement: «Voyez, même le plus grand mouvement social des dernières années n’a pas réussi à obtenir ce qu’il voulait.» Mais n’est-ce pas commettre une erreur que de juger d’un phénomène politique à l’aune de critères qui lui sont étrangers – comme je l’ai démontré en parlant d’ambiguïté? Et quand le désabusement se transforme en démobilisation, en cynisme, cela ne sert-il pas ceux qui ont intérêt à ce que les gens restent tranquilles chez eux?

Du côté de l’extrême-gauche, on retrouve parfois également un tel défaitisme. A priori, il peut sembler plus difficile de se l’expliquer, mais l’erreur demeure, au fond, la même: de considérer la victoire totale comme la seule possible. Or, si aujourd’hui, nous assistons à un regain de mobilisation – contre l’austérité budgétaire cette fois –, c’est justement parce que les gens croient à la mobilisation et ont vu que le mouvement de 2012 n’a pas été en vain. Le souvenir de ce printemps – si proche et si lointain à la fois – est en soi mobilisateur.

Le nécessaire moment de clarté

Donc, les résultats du Printemps 2012 ne sont pas une victoire univoque, mais ils n’en font pas une défaite pour autant. Il faut savoir en apprécier les réussites pour mesurer notre capacité d’action – qui est loin d’être négligeable, à court et à long terme – et nous donner l’envie de poursuivre la lutte; en reconnaître les manques et les failles, pour éviter la répétition de certaines erreurs, apprendre. Si l’on doit donc écarter les notions de victoire totale et de défaite complète, ces mêmes noms peuvent servir à décrire ces réussites et ces manques: la lutte, en tant que mouvement, demande des repères pour orienter, corriger et motiver l’action.

Donc, comment se placer? Comment évaluer ce qui se passe en ce moment?

Il ne faut pas mesurer le succès ou l’échec du combat contre l’austérité à celui d’une grève générale étudiante au printemps 2015, une grève de plusieurs mois. Par ailleurs, il serait vain de chercher à recréer le Printemps 2012. Il faut plutôt considérer cette lutte sur le long terme, sur plusieurs années. L’empressement n’est pas un argument. Cette fois, la cause est beaucoup plus large qu’une simple hausse de frais de scolarité : c’est la société dans son ensemble qui est touchée par l’austérité. Pour cette raison, le travail de sensibilisation, d’information et de mobilisation exigé est d’une envergure d’autant plus grande.

Par ailleurs, il serait vain de chercher à recréer le Printemps 2012. Il faut plutôt considérer cette lutte sur le long terme, sur plusieurs années. L’empressement n’est pas un argument.

Si le printemps 2015 n’est pas le théâtre d’un grand coup comme a pu l’être celui de 2012, il pourrait très bien jouer le rôle de coup de semonce, d’appel à un ralliement qui fera naître d’autres printemps. Ce n’est donc pas dans l’abolition hic et nunc du programme d’austérité de Couillard, Coiteux et consorts que l’on doit chercher les critères de son succès. Et ce qui en émergera ne saurait être réduit à nos prédictions: du nouveau pourra naître et naîtra assurément.

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