Crise du logement

La socialisation contre la spéculation

Les problèmes de gentrification sont mondiaux, comme on peut le constater dans ce quartier de Berlin.
Emma Guerrero Dufour

Comment éviter que se loger à Berlin devienne inabordable comme à Londres ou New York? En expropriant les grandes sociétés immobilières et en mettant en commun leurs biens, proposent des habitant.e.s de Berlin. Et ce, en s’appuyant sur la loi fondamentale.

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BERLIN - Seule l’affiche jaune de son kiosque détonne dans le paysage bétonné du secteur Kottbusser Tor, dans le quartier central de Kreuzberg. Il est 17 h, mais Chris Manz est en poste depuis le début de l’après-midi. «Déjà signé pour le référendum? Exproprier Deutsche Wohnen!», demande-t-il à des passants, qui font «oui» de la tête. Des signatures, il en a eu pas mal aujourd’hui. «Ça doit être parce qu’il fait beau!», lance-t-il, rieur.

Comme 1500 autres bénévoles, Chris s’implique dans le mouvement Deutsche Wohnen & co enteigen ― littéralement «exproprier Deutsche Wohnen» ― depuis 2019. L’objectif : en finir avec la constante hausse des loyers à Berlin en transférant plus de 240 000 logements en propriétés communes, pour contrer la spéculation. La cible : les grandes sociétés immobilières, comme Deutsche Wohnen, Vonovia et Akelius, jugées responsables de la «folie des loyers», comme elle est appelée ici.

Emma Guerrero Dufour

Sur la table, des dépliants en allemand, mais aussi en turc, en arabe, et en russe, car Kreuzberg est le quartier multiculturel par excellence de Berlin. Chris tend une brochure turque à deux hommes, qui approuvent, le pouce en l’air. «Beaucoup d’immigrant.e.s paient leurs logements trop chers», explique l’activiste.

Autrefois pauvre et périphérique, Kreuzberg subit, depuis des années, une intense gentrification et voit ses loyers monter en flèche. Ce que les citoyen.ne.s veulent contrer par la voie démocratique en organisant un référendum, qui forcerait le sénat de Berlin à mettre en commun les biens des sociétés possédant 3000 logements et plus. Pour ce faire, 175 000 signatures sont requises d’ici la fin juin. Les bénévoles en ont déjà récolté 130 000.

Les militant.e.s veulent créer un organe public représentatif pour administrer, entretenir et construire des logements. De quoi renforcer l’économie berlinoise, selon la sociologue urbaine Joanna Kusiak. «Ce sont des millions d’euros des salaires des citoyens, qui, au lieu de circuler dans l’économie locale, sont versés dans des paradis fiscaux», explique-t-elle.

La revendication s’appuie sur l’article 15 de la loi fondamentale allemande et sur le concept de «socialisation», selon lequel des terres et des ressources naturelles peuvent être mises en commun, si c’est dans l’intérêt général. L’article datant de 1949 n’a encore jamais été utilisé.

Des besoins urgents

Pourtant, la situation du logement est critique dans cette ville de 3,7 millions d’habitant. e. s où plus du 80 % est locataire. Le prix des loyers a augmenté de près de 85 % entre 2007 et 2019. Ce à quoi la ville-état a voulu remédier en 2020 avec une loi de plafonnement des loyers, qui a soulagé temporairement la population en ramenant les prix au niveau de juin 2019. La loi a cependant été invalidée par le tribunal constitutionnel.

La construction de nouveaux appartements, de son côté, ne suit pas le rythme d’arrivée des 35 000 à 50 000 néo-berlinoi.e.s qui s’installent annuellement. «Quand je suis arrivée ici [en 2015], on trouvait des chambres entre 250 et 400 euros. Aujourd’hui, on n’en trouve même plus à 500 euros!», affirme Lea, 22 ans, rencontrée à la marche de la Journée d’Action pour le logement. Depuis septembre, l’étudiante en travail social partage son un et demi avec son copain, Maurice, qui a dû quitter son ancien appartement, mais n’a rien trouvé à la hauteur de ses moyens, après 6 mois de recherche. «La cuisine n’a pas de porte, nous sommes toujours dans la même pièce», raconte-t-elle.

Et la pandémie, qui dure depuis plus d’un an déjà, en a poussé plus d’un.e vers la précarité.

À Berlin, le taux de chômage est passé de 8,2 à 10,6 % en un an. Le nombre de personnes itinérantes semble, lui aussi, être en hausse, selon des travailleurs et travailleuses de rue.
Emma Guerrero Dufour

«C’est inacceptable que les grandes sociétés immobilières fassent autant de profit alors que des gens vivent dans la rue», dit Lea, qui a œuvré auprès de sans-abris. «C’est assez!», dit-elle. Et elle n’est pas seule à le penser : un récent sondage commandé par le quotidien Taggespiegel révélé que 47,1 % des citoyen.ne.s interrogé.e.s étaient favorables à la socialisation.

Redonner la ville aux citoyen.ne.s

Bâtir des logements fait partie de la solution, mais cela requiert une vision à long terme, qui ne cadre pas avec le but des sociétés immobilières, soit de satisfaire leurs actionnaires rapidement, estime Joanna Kusiak. «La période où on a le plus construit, c’était quand les logements étaient bâtis par des entités publiques», soutient la chercheuse à l’Université Cambridge.

La tradition berlinoise de luttes de locataires et la solide base légale du mouvement font dire à la sociologue que le projet a des chances de réussir. «Rien n’est gagné, mais c’est une des initiatives les plus prometteuses que j’ai vues», affirme-t-elle. Pour Chris Manz, il est urgent d’agir radicalement. «Je sens que c’est la dernière chance que nous avons», lâche-t-il. «Et si nous ne la prenons pas, cette ville sera comme Londres.»

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