Protection de la jeunesse

Commission Laurent : au-delà des vœux pieux, un appel à un changement de culture

Photo: Annie Spratt

La publication hier du rapport très attendu de la Commission Laurent est un soulagement pour plusieurs des acteurs du milieu de la protection de la jeunesse. Dans un milieu sous pression, confronté à des réalités quotidiennes difficiles et émotives, forcé d’agir dans les limites d’un système qui ne donne pas les moyens de rencontrer les objectifs qu’il se fixe, toute possibilité d’amélioration est la bienvenue.

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Les constats à l’origine des recommandations ne surprendront aucun des acteurs du milieu de la protection de la jeunesse, notamment en matière d’amélioration des services en prévention, d’accompagnement aux familles, de stabilité et continuité des liens pour les enfants, de problématiques majeures quant à l’intervention judiciaire et des conditions de travail des intervenantes. Malgré notre tendance collective à tabletter les rapports ayant pourtant occupé les manchettes pendant des mois (qu’est-il advenu du rapport de la commission Charbonneau?), on se permet d’espérer que celui-ci aura plus de conséquences.

Un enjeu qui nous concerne tous

La mission des commissaires était large : examiner l’ensemble des enjeux relatifs à la protection de la jeunesse. La ligne éditoriale du rapport montre que, contrairement à ce que l’on voudrait bien croire, la protection de la jeunesse n’est pas un enjeu marginal; c’est la pointe de l’iceberg dans un choix de société. Le rapport nous enjoint de faire du bien-être des enfants un projet de société. Pour ce faire, le premier chapitre mise sur la prévention.

Intervenir pour assurer le bien-être de notre jeunesse demande de reconnaître que les enjeux de DPJ, ce n’est pas le problème d’une population spécifique.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les enjeux qui touchent les enfants de la DPJ touchent une immense partie de la population : négligence, mauvais traitements psychologiques (dénigrement, rejet, exposition à de la violence conjugale ou à un conflit sévère de séparation, par exemple), abus physiques et sexuels, troubles sérieux de comportements… Se retrouver suivi par la protection de la jeunesse ne revient généralement qu’à une question de degré. Il y a peu de statistiques disponibles sur la prévalence de la maltraitance des enfants dans la population générale au Québec, mais une étude académique de 2014 concluait qu’au Canada, environ un tiers de la population adulte avait été vécu une forme de maltraitance durant l’enfance. C’est une proportion aussi importante que la prévalence de l’agression sexuelle chez les femmes.

Le terme « maltraitance » porte à confusion puisqu’il semble impliquer une intention du parent de blesser l’enfant. Or, dans une très grande majorité cas, ce sont certaines carences affectives du parent, ou encore ses conditions socioéconomiques ou circonstancielles, qui se manifestent en une incapacité à subvenir à une partie des besoins de l’enfant, ou dans des gestes inappropriés. La réalité, c’est qu’être parent, surtout dans une société où l’on ne considère plus qu’élever des enfants doit être une tâche partagée par la communauté, est difficile. Tout le monde peut, à un moment ou à un autre, être dépassé. Une première étape que nous devons franchir comme société, c’est faire preuve de compassion, autant envers nous-mêmes qu’envers les enfants qui subissent des violences, pour éviter une approche moralisante.

Des recommandations encourageantes, mais parfois timides

Le rapport de la commission Laurent fait de nombreuses recommandations, dont plusieurs devraient recevoir un appui des praticiens dans le domaine. Notamment, il critique sévèrement un système de justice dépassé et rigide, qui maintient une logique de confrontation plutôt que d’instaurer un dialogue entre les parties. Dans cet esprit, la recommandation d’un projet-pilote de médiation est plus que due.

Certains autres choix sont toutefois décevants. En choisissant de privilégier l’instauration d’une Charte des droits de l’enfant plutôt que de définir la notion d’intérêt de l’enfant, les commissaires ont fait preuve d’une forme de conservatisme problématique.

Aucun droit de l’enfant dans cette Charte proposée n’est nouveau, il ne s’agit que d’une consolidation de principes déjà en vigueur.

Lorsque vient le temps de rendre une décision dans un dossier d’enfant, l’enjeu posant véritablement problème est la notion de l’intérêt de l’enfant. Même si tous les acteurs reconnaissent qu’ils ont l’obligation juridique de le respecter, personne ne s’entend pour définir ce que cet intérêt implique. La notion de l’intérêt de l’enfant ouvre la porte à toutes sortes d’interprétations ancrées dans des préjugés culturels et des projections personnelles. Sans formation spécifique sur le développement de l’enfant et ses besoins psychologiques, les acteurs juridiques amenés à l’utiliser (avocats, mais surtout juges) peuvent facilement prendre des décisions peu éclairées en son nom. Dans la pratique, il est parfois choquant de constater à quel point il est difficile pour les adultes de se mettre à la place de l’enfant, comprendre ses besoins, ses loyautés, ses déchirements, ses souffrances. Un tel travail demande une vulnérabilité qui n’est pas encouragée dans le milieu (comme dans la société en générale) : se mettre en contact avec l’enfant que l’on a été, plutôt que de s’identifier au parent en souffrance, plus souvent présent dans la salle de cour.

De plus, le discours des droits des enfants tend à aller à l’encontre de l’objectif de déjudiciarisation des dossiers promu par le rapport sans pour autant mieux les protéger. La protection de la jeunesse est un microcosme fascinant des rapports sociaux. Les dynamiques qui lui sont propres mettent au jour la nature profondément sociale des rapports intimes, la responsabilité de l’État face aux personnes les plus vulnérables de notre société (les enfants) et les droits individuels fondamentaux, dont celui à la vie privée.

Tant que l’on tentera de parvenir à une bienveillance sociale envers les individus à travers un discours de droits plutôt qu’un discours de reconnaissance des besoins et de la dignité de chaque personne, on positionnera les parties pour des joutes verbales accusatrices plutôt que des échanges significatifs quant aux responsabilités de chacun.

Le temps de passer à l’action

Quant à la mise en œuvre des recommandations, le gouvernement a l’occasion aujourd’hui même de faire preuve de bonne foi : un chapitre entier du rapport est consacré aux conditions de travail des intervenantes de la DPJ, qui sont actuellement au point de rupture de la négociation de leur convention collective. L’attitude du gouvernement depuis le début de ces négociations va à l’encontre des professions de bons sentiments que Legault se fait plaisir de lancer sur les réseaux sociaux depuis quelque temps.

Nous sommes loin d’une véritable reconnaissance du travail inestimable et difficile que font ces travailleuses.

Le rapport sur cette question est clair : la charge de travail des intervenantes est trop lourde et ne tient pas compte de la complexité des situations, le soutien clinique est défaillant, le discours de gestion de la performance nuit à la dite performance, les tâches administratives sont trop lourdes et la profession n’est pas assez valorisée. Sur ce dossier, le gouvernement n’a aucune excuse pour ne pas prendre action immédiatement.

La réflexion que l’on continue aujourd’hui sur la protection de la jeunesse doit nous habiter de façon plus large. Les inégalités sociales, les injustices systémiques, les préjugés, ainsi que notre conception partagée du mythe individualiste de l’être humain qui se fait lui-même, participent tous à contribuer au problème. Par ailleurs, si on se doit de se questionner sur nos responsabilités sociales envers les enfants et, par extension, leurs parents, on doit aussi comprendre que l’être humain étant ce qu’il est, il n’y a pas de risque zéro et il n’y en aura jamais. On fait partie d’une espèce capable de génocides et d’une société qui a réduit à la misère les populations autochtones qu’elles n’a pas décimées. On doit être capable de regarder la banalité de notre capacité à faire le mal. On a encore beaucoup à apprendre sur la façon de prendre soin les uns des autres.

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