Mondialisation

Les sophismes du professeur Paquin

Photo: ammiel jr

Normalement, on ne parlerait pas d’un livre tel que La mondialisation : une maladie imaginaire. Mais comme son auteur, Stéphane Paquin, est un professeur réputé de l’École nationale d’administration publique et que le livre est publié chez un éditeur universitaire, il profite d’une aura scientifique qui peut facilement tromper un lectorat inattentif.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Dans son opuscule, l’auteur cherche à démontrer que celles et ceux qui dénoncent depuis des années les méfaits de la mondialisation errent complètement. Selon lui, « notre perception de la mondialisation, de la concurrence mondiale, du libre-échange et du développement technologique repose, dans une large mesure, sur des préjugés prévisibles plutôt que sur des faits identifiables et mesurables ». L’auteur parle même de charlatanisme, comme les médecins de la pièce de théâtre Le malade imaginaire, auxquels son titre renvoie.

À la lecture du livre, on peut cependant se demander de quel côté est le charlatanisme. Sophismes, interprétation douteuse des statistiques, contradictions flagrantes, raccourcis intellectuels, négligence volontaire, voilà ce dont se nourrit l’argumentation du professeur. Mais le livre est surtout nocif parce qu’il balaie du revers de la main le travail rigoureux et constant de celles et ceux, intellectuels, chercheurs, militants, qui dénoncent la mondialisation depuis des années.

Il ne reconnaît pas plus les batailles indispensables menées pour sauver un modèle qu’il soutient pourtant. Suivant son propos laconique, les critiques associées à la « gauche » de la mondialisation verseraient dans la caricature et devraient être rangées avec les détracteurs de droite de cette dernière sous la catégorie du « populisme ». Une telle conception des idées et pratiques politiques est non seulement maigre —et aucunement étayée —, mais surtout fausse.

Une argumentation simpliste

Plutôt, en guise d’argumentation, Paquin isole les statistiques et les faits anecdotiques et les cite hors contexte, pensant peut-être ainsi convaincre le lecteur de la justesse de ses vues. Par exemple, pour démontrer la prétendue insignifiance du processus de globalisation, il se contente, dans le domaine des communications, de souligner que les appels téléphoniques internationaux n’ont que peu augmenté depuis 20 ans. Certes. Mais il ne dit pas un mot sur les autres moyens de communication internationaux qui ont depuis lors explosé en importance : courriel, médias sociaux, appels en ligne – tous dépendants des corporations multinationales qu’il nous présente comme étant d’importance finalement négligeable.

Pas un mot non plus sur l’hégémonie de l’industrie culturelle étatsunienne et de son effet uniformisant.

Le terme « GAFAM » est par ailleurs absent de l’ouvrage, ce qui est à tout le moins surprenant compte tenu du sujet abordé. Paquin affirme que « les multinationales ne sont pas très nombreuses dans le monde ». À l’ère de la mondialisation, elles n’ont surtout pas à l’être : il leur suffit de dominer complètement le marché. Notons en passant que selon Global Justice Now, les 10 plus grandes firmes du monde font plus d’argent que la majorité des pays : décontextualiser la variable du nombre de multinationales tout en écartant l’enjeu de la concentration des richesses témoigne d’une vue plutôt limitée.

Paquin agit de même envers les statistiques, qu’il manipule constamment avec une évidente mauvaise foi. Une grande partie de sa démonstration consiste à faire la preuve que les dépenses publiques ont augmenté depuis 1960. Les chiffres sont ainsi lancés sans contextualisation, et surtout, d’après les explications, sans tenir compte de deux facteurs essentiels : l’inflation et la croissance démographique (deux mots absents de l’ouvrage). Les pays sélectionnés pour sa démonstration demeurent parmi les plus aisés sur la planète. Rien n’est dit des pays du Sud, ceux qui ont subi de plein fouet la mondialisation, à qui on a imposé des plans d’ajustement structurel ayant démantelé leurs services publics. Un tel « oubli » rend à lui seul inacceptable la démonstration du professeur.

Des contradictions à la chaine

Mais la plus grande lacune de l’argumentation de Paquin consiste en ce qu’il se contredit constamment. Ainsi, après avoir répété à maintes reprises que la mondialisation est beaucoup moins importante qu’on le croit et que la Chine ne serait pas le centre mondial de production qu’on croit l’être, il soutient plutôt qu’une usine chinoise « effectue l’assemblage final de centaines, voire de milliers de composantes en provenance du monde entier » et qu’une voiture Toyota « assemble des pièces provenant de 2192 sous-traitants différents implantés dans plusieurs pays ». Ne décrit-il pas ici le processus de production dans une économie globalisée?

La contradiction la plus spectaculaire du livre est de dire que les États socio-démocrates (le Danemark, la Suède et la Finlande), qu’il oppose aux États libéraux (le Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni), s’en sortent beaucoup mieux dans le contexte d’une économie mondialisée. Pourtant, il le dit lui-même, ces pays appliquent un modèle « remarquablement résilient face à la mondialisation ». C’est en fait parce qu’ils refusent d’appliquer les règles de base de la mondialisation (dérèglementation, libéralisation, réduction des impôts) que leurs performances sont si remarquables. Comment peut-on alors prétendre sérieusement que la mondialisation est une « maladie imaginaire »?

Si la mondialisation ne pose pas de problèmes, pourquoi se vanter que les économies sociales-démocrates sont plus « résilientes » face à celle-ci?

Non sans mépris, Paquin donne une explication psychologisante au rejet de la mondialisation : nos « préjugés » et la « facilité à nous souvenir de quelque chose de frappant », donc notre trop grande émotivité. Pourtant, ce sont ces gens émotifs et irrationnels qui ont préservé le modèle socio-démocrate si cher à l’auteur. Que serait-il arrivé si on n’avait pas rejeté la Zone de libre-échange des Amériques, le cycle de Doha à l’OMC et autres tentatives de libéralisation extrême de l’économie? Que serait-il resté de la social-démocratie au Québec si tous ces pauvres gens qui ne comprennent rien aux chiffres n’étaient pas descendus dans la rue à de nombreuses reprises pour protéger nos services publics et nos programmes sociaux?

Le livre de Paquin est désolant et demeure un objet mystérieux, et dangereux. Que veut-il démontrer au juste? Comment un universitaire peut-il manquer à ce point de rigueur? Comment peut-on défendre la social-démocratie et dire que la mondialisation n’est pas un problème? Paquin ressemble en fait au philosophe Pangloss qui ne cessait de dire que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes même si tout prouvait le contraire. En plus de discréditer superficiellement celles et ceux qui pensent les choses ne vont pas si bien, Paquin encourage une forme de résignation qui ne peut mener qu’à détruire les valeurs qu’il prétend défendre.

Bertrand Guibord, secrétaire général du CCMM-CSN et membre du conseil d’administration d’ATTAC-Québec

Claude Vaillancourt, écrivain, président d’ATTAC-Québec

Poursuivez votre lecture...
Politique fédérale
Nouvelle élection, nouvelle saison du Plancher des vaches!
Ricochet
20 août 2021
L'Afghanicide 2/3
La victoire des marchands de mort
Martin Forgues
26 août 2021
Au Liban, l'environnement sacrifié (1/3)
Désastre écologique dans le fleuve Litani et le lac Qaraoun
9 août 2021