S'émanciper du déni national (Partie 2)

À quand une reconnaissance gouvernementale provinciale de la Journée de l’émancipation?

Pour cela, il faudrait une alternance politique, me direz-vous.

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Émancipation : Action d'affranchir ou de s'affranchir d'une autorité, de servitudes ou de préjugés

La pertinence d’une telle journée est à deux niveaux. Dans un premier temps, cette proclamation permet de faire face à son histoire. Ensuite, cette journée symbolique est une occasion de prendre acte du chemin qu’il reste à parcourir.

Notre récit collectif

Près de 4000 personnes, autochtones et noires, ont été réduites à l’asservissement en Nouvelle-France, entre ces débuts et l’adoption de la loi de 1834. La culture d’asservissement des corps noirs et autochtones était présente chez les colons français lors de l’implantation de la colonie de peuplement en Amérique.

Si je me répète, c’est pour être clair.

L’historien québécois Marcel Trudel dira, dans son livre L'Esclavage au Canada français : histoire et conditions de l'esclavage : « Les esclaves sont en quantité à peu près égale sous le régime français et sous le régime anglais: jusqu'en 1760 inclusivement. »

L’article 47 des articles de capitulation de Montréal nomme très explicitement qu’après la Conquête de 1760, les Français, sous le nouveau régime britannique, pouvaient continuer à pratiquer l'esclavage comme ils le faisaient auparavant. Le Slavery Abolition Act (loi du Parlement britannique qui abolit l’esclavage), promulgué en 1833 et qui prendra effet le 1er août 1834, concerne donc très clairement ce qui deviendra le Québec d’aujourd’hui.

C’est ce qui explique d’ailleurs les festivités qui ont eu lieu le 1er août 1834, dans le port de Montréal, telles que relatées par le site de la Ville de Montréal :

On célèbre la mise en vigueur de la Loi de l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques. On trinque à la santé de l’Empire! [...] Le 1er août 1834, dans le port de Montréal, un groupe d’Afro-Montréalais, ardents défenseurs de la cause abolitionniste, célèbre l’entrée en vigueur de la Loi de l’abolition de l’esclavage. Répartis à travers les colonies britanniques, 800 000 esclaves sont touchés par cette nouvelle législation, dont une cinquantaine en Amérique du Nord.

Notre déni stratégique

Cette journée est une occasion de reconnaître le passé collectif du territoire qu’on habite tout en faisant aussi face au fossé qui nous sépare d’une véritable émancipation pour les communautés noires. Bien évidemment, nier notre passé colonial et ses impacts sur celles-ci est stratégique. Une telle reconnaissance inviterait à une série de réformes qui décentreraient le narratif voulant que l’héritage canadien-français soit l’essence de ce que le Québec doit préserver. Déjà, on peine à respecter la place centrale des peuples autochtones dans la discussion.

S’il s’avère que l’empire britannique a compensé financièrement, pendant des décennies, les familles de propriétaires d’esclaves au lieu de compenser les 800 000 personnes « libérées » de l’esclavage, ainsi que leurs enfants, il faut bien comprendre que cette tendance se reflète aussi dans les institutions québécoises.

De kessé?

Cette tendance à conforter les groupes profitant de l’exploitation de d’autres est institutionnalisée dans nos pratiques. Comme dirait, le chercheur historique Rito Joseph, c’est « une continuité historique » traduisant une dépendance à des « vestiges coloniaux » qui se reflètent autant dans notre toponymie, lorsqu’on ne sait plus, dans un Québec se disant laïc, à quel Saint se vouer, que dans la surveillance institutionnalisée des corps noirs.

Je me demande d’ailleurs où étaient les ardents défenseurs de l’usage du N-word en 2011 alors qu’on le retrouvait dans 11 lieux au Québec et les communautés noires informaient, à l’époque, du malaise.

Je pense souvent aux réfugiés qui ont cherché asile au chemin Roxham. [...] – Matthew Green, Député à la Chambre des communes du Canada pour le Nouveau Parti Démocratique.

Alors que l’ensemble de la Chambre des Communes a voté pour la reconnaissance du 1er août comme journée de l’émancipation, je les invite aussi à se pencher sur les politiques étrangères du Canada qui contribuent directement à la création des conditions propices à l’exode préparé ou précipité des populations noires.

Pas de noir à tout prix

Comme m’en informe Webster, l’historien, le gouvernement libéral de Wilfrid Laurier n'a pas ménagé les efforts pour contrer l'immigration noire au Canada, en 1911. Les tests médicaux imposés aux personnes arrivant aux frontières sont accompagnés de bonus aux médecins par personne refoulée. Dr. Maxwell Wallace fera 1710$ en 25 mois. Du bon bidou à l’époque. On prétextait des maladies comme l'arthrite, le diabète, l'asthme, la cellulite, les varices, becs de lièvre, eczéma pour interdire aux personnes noires l’entrée au pays. Certaines seront refusées pour cause de grossesse. Même après deux ans, le renvoi sera possible.

Des articles et annonces dans les journaux noirs paraîtront pour décourager l’immigration. On mettra de l’avant les rigueurs du froid, le racisme, l’absence de melon d’eau. Le Dr C. W. Miller de Chicago suscite l’intérêt des audiences du Sud des États-Unis, peu familières avec le climat canadien. Il leur contera des histoires terrifiantes « Tales from the northside » qui seront reprises dans la presse noire du Sud et décrivant ces souvenirs de visite au Canada, où il relate des scènes d’horreur de personnes noires congelées au bord des routes du Canada et demeurant figés jusqu’au dégel printanier.

Pas mal, anti-noir, le Canada d’antan

Quand le gouvernement du Canada annonce la Décennie internationale des personnes d'ascendance africaine pour souligner d'importantes contributions et pour fournir une plateforme où confronter le racisme envers les Noirs, c'est l'occasion parfaite pour que le premier ministre reconnaisse clairement leur contribution et pour qu'il procède à des réparations pour le déplacement forcé d'anciennes communautés noires, d'Africville à Hogan's Alley, en passant par toutes les autres. – Matthew Green

Que signifie l'émancipation? Que veut-elle dire aussi dans un contexte de pandémie, notamment au Québec, quand on utilise la nomenclature aux apparences flatteuses, d’« anges-gardiens » pour instrumentaliser des gens dont l’humanité est occultée et dont les rêves de régularisation sont dans la tourmente vu les délais de traitement de leurs demandes?

Un rapprochement peut être fait avec les loyalistes noirs, ces anciens esclaves, ayant combattu aux côtés des troupes britanniques, dans l’espoir de s’émanciper, pour ensuite se retrouver en territoire hostile, avec des emplois sous-payés et des interdictions, même dans la mort, d’être enterré et identifié, poussant plusieurs à quitter leurs terres d’accueil en Nouvelle-Écosse : « Plus d’un tiers des Loyalistes noirs choisissent de se réinstaller en Sierra Leone. »

Ici, au Québec, près de 300 ans plus tard, bien que le Protecteur du citoyen ait récemment rompu le silence pour déplorer quatre fois plus de signalement, en un an, en lien avec des pratiques ayant mené à des pertes de documents, des engagements non respectés, un manque de collaboration du gouvernement provincial en matière d'immigration, il reste que le réveil brutal infligent à plusieurs, de considérer sérieusement l’idée de quitter la province.

Continuité historique? Si oui, la journée d’émancipation est pertinente, en ce sens. Et si on parle d’émancipation, il faudrait qu’une empathie réelle s’empare de l’ensemble de la population afin d’agir comme porte-voix des doléances formulées par des personnes à bout de souffle.

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