Histoire et mémoire

Napoléon à Wokeloo

Dans son texte « La pensée de droite, aujourd’hui », publié en 1955, Simone de Beauvoir constatait que ses adversaires politiques se bornaient à toujours critiquer le communisme, n’ayant plus rien à proposer de positif. Ce diagnostic semble encore valable aujourd’hui, même si les « communistes » ont été remplacés par les « wokes » qui ont remplacé les « social justice warriors ».

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Dans Le Devoir, le correspondant en exil à Paris Christian Rioux ne carbure qu’à l’antiprogressisme (en particulier l’anti-antiracisme). Il croit même que les « propagandistes de l’idéologie dominante » du « multiculturalisme » dépêchent des inspecteurs dans les marchés alimentaires du bas du fleuve pour empêcher Thérèse d’y vendre son ketchup maison.

Plus sérieusement, on a récemment pu croire qu’il avait enfin trouvé un modèle positif : Napoléon Bonaparte. Le bicentenaire de sa mort lui a offert l’occasion de glorifier sa mémoire dans trois textes parus dans Le Devoir ces derniers mois. Mais Christian Rioux n’a pu s’empêcher d’y critiquer à chaque fois les progressistes d’aujourd’hui pour leur méchanceté à l’égard du pauvre empereur des Français. Le chroniqueur était particulièrement remonté contre le « gauchisme universitaire », soit les « gender », « ethnic » ou « post-colonial studies ».

Christian Rioux et le révisionnisme historique

Christian Rioux déplorait que ces perfides « wokes » aient rappelé que l’empereur des Français avait « rétabli l’esclavage dans les Antilles et consacré l’infériorité juridique des femmes dans le Code civil ». Pour sa part, le chroniqueur expliqua le rétablissement de l’esclavage en 1802 de la plus simpliste des façons : « En cela, il [Napoléon] ne fut que le reflet de son époque. Rien de plus. » Oui, oui : « Rien de plus. »

Pourtant, Christian Rioux considère que Napoléon était un génie en avance sur son époque quand il a mis « fin aux privilèges de la naissance » et a doté « la France d’une administration moderne et d’un système d’éducation unique »… Il faudrait donc le glorifier pour avoir été un précurseur dans bien des domaines, mais l’excuser pour n’avoir été que « le reflet de son époque » dans d’autres domaines. Curieux, non? Cette fameuse époque comptait à la fois des abolitionnistes et des esclavagistes et si Napoléon a RÉTABLI l’esclavage, c’est bien qu’il était aboli. Par conséquent, son choix n’était pas « le reflet de son époque », mais une décision politique le plaçant dans un camp plutôt qu’un autre.

Leçon d’histoire d’Anna J. Cooper

Dans sa thèse défendue en 1925 à la Sorbonne, L’attitude de la France à l’égard de l’esclavage pendant la Révolution, Anna J. Cooper rappelait d’ailleurs que le philosophe Montesquieu critiquait dès 1748 l’esclavage, dans son livre L’esprit des lois. Née aux États-Unis, Anna J. Cooper a été la première femme noire à obtenir un doctorat de la Sorbonne. Sa thèse nous rappelle aussi que les idées de Montesquieu ont été reprises par la société des Amis des noirs, fondée en 1788. Cette association comptait des centaines de milliers de membres, dont plusieurs jacobins. Leurs adversaires défendant l’esclavage les accusaient d’être une « secte anti-sociale » de « négrophiles » à la solde des Anglais. Bref, les « wokes » de l’époque. Rien de plus!

En fait, la décision de Napoléon de rétablir l’esclavage s’explique par des rapports de force et représentait une concession au puissant lobby des planteurs composé de colons des Antilles, mais aussi d’armateurs et de négociants de la France métropolitaine qui s’enrichissaient de la traite humaine. Cette force politique influente était composée d’« hommes que les idées de liberté et de justice tourmentaient peu, parce que leur seule loi était leur intérêt personnel », soulignait Anna J. Cooper. Le ministre de la Marine et des colonies était aussi un féroce partisan du rétablissement de l’esclavage. Cette décision s’inscrivait enfin dans une logique de rivalité coloniale avec l’Angleterre. Et l’empereur des Français en a profité pour soumettre les colonies à des lois spéciales qui représentaient un retour à l’Ancien Régime, précisait encore Anna J. Cooper.

Mais tout cela importe peu à Christian Rioux, qui tord le cou au passé pour mieux critiquer les progressistes d’aujourd’hui. Parler de Napoléon lui permet aussi de critiquer le saccage de dizaines de statues dans la foulée du mouvement Black Lives Matter.

Quel manque de classe et de respect des traditions, se lamente le chroniqueur à Paris. Il oublie cette fois de rappeler que Napoléon menait une politique délibérée de destruction et de pillage des œuvres d’art dans les pays conquis, entre autres en Italie et en Allemagne, y compris des monastères et des églises d’où il voulait tirer de l’argent et de l’or. Dans son livre Napoléon (2001), l’historien Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, explique qu’aucun officier de l’armée napoléonienne ne s’est privé « du pillage qui, lorsqu’il était mieux organisé, était appelé “réquisitions” ».

Il est vrai que Christian Rioux reproche surtout à Black Lives Matter de condamner des « grands hommes » du passé selon les critères d’aujourd’hui. Il s’agirait là d’un « anachronisme », la pire faute en histoire, selon le chroniqueur pour qui « rarement une époque aura-t-elle pratiqué autant l’anachronisme » que la nôtre. Mais peut-être que l’anachronisme n’est pas pire que l’ignorance du passé, volontaire ou non.

Les wokes de la Commune de Paris

Le chroniqueur n’a heureusement consacré aucun texte à la Commune de Paris, dont on célébrait ces dernières semaines les 150 ans. Il aurait sûrement profité de l’occasion pour nous expliquer que les « wokes » d’aujourd’hui sont comme les communards d’hier, et vice-versa… D’ailleurs, qu’est-ce que ces communards ont fait de la colonne de la place Vendôme, érigée en 1810 sur ordre de Napoléon Bonaparte pour commémorer la victoire d’Austerlitz? Plus de 60 ans après son érection, les communards l’ont renversée. Selon eux, il s’agissait d’« un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française », la liberté, l’égalité et la fraternité.

Quelques jours plus tard, l’armée française est entrée dans Paris pour y tuer environ 25 000 communardes et communards. Ces victimes du républicanisme français n’auront eu droit à aucune pensée de la part du chroniqueur du Devoir à Paris, trop occupé qu’il est à sauver l’honneur de l’empereur Napoléon, menacé par les méchants « wokes ». Il peut d’ailleurs se réjouir : la colonne Vendôme a été restaurée depuis longtemps. À chacun ses batailles, à chacun ses héros, à chacun ses martyrs, à chacun ses statues…

Poursuivez votre lecture...
Mobilisation citoyenne
Un groupe citoyen s’élève contre un projet industriel dans Hochelaga
Marie Sébire
5 June 2021
Les conseils de Laurie, détective existentielle
Chère Laurie : Pizza et six-packs – Je suis un homme et j’angoisse sur mon corps
1 June 2021