Pensionnats autochtones

Beau comme un pensionnat qui brûle au cœur d’une nuit d’hiver

Retour sur les rébellions d’enfants autochtones

Dégoutés, tristes, révoltés, accablés, déprimés, écœurés… Voilà ce qu’on a ressenti suite à l’annonce de la découverte de 215 corps d’enfants autochtones sur le terrain d’un ancien pensionnat à Kamloops, en Colombie-Britannique. Cette macabre nouvelle fait suite à des années de témoignages au sujet des pensionnats, où des agents des « affaires indiennes » et des religieux chrétiens envoyaient des enfants parfois à plus de 500 kilomètres de leur famille. Si on leur en laissait le temps, des parents paraient leurs enfants de leurs plus beaux vêtements de cérémonie, aussitôt brûlés à leur arrivée au pensionnat et remplacés par l’uniforme à la mode européenne. L’enseignement n’avait aucun lien avec la réalité de leur communauté d’origine, sinon pour leur inculquer le souvenir coupable des Saints martyrs canadiens.

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Rien à voir, donc, avec les pensionnats où ont étudié ma mère et tant d’enfants canadiens-français. Certes, des élèves y subissaient divers sévices, dont des agressions sexuelles, phénomène maintenant connu et condamné. Mais on les éduquait dans leur langue et leur religion et les familles étaient informées si par malheur survenait un décès. Par ailleurs, la presse canadienne-française célébrait la résistance culturelle d’enfants catholiques, comme celle de petits Polonais résistant à l’imposition de l’allemand dans l’enseignement religieux, dans la province prussienne de Posen vers 1905. Ou encore celle des catholiques en France, à la même époque, résistant à la laïcisation de l’enseignement en brûlant des manuels d’histoire républicains, à la suggestion du curé. Ou enfin celle des Franco-catholiques ontariens à qui on a imposé l’anglais comme langue d’enseignement, en vertu du fameux « Règlement 17 » de 1912. Lutter pour protéger sa culture, c’est donc honorable et glorieux quand c’est la nôtre ou la même que la nôtre. Les autochtones ont évidemment toujours pensé la même chose.

Résistance de la famille

Certains espéraient néanmoins que leurs enfants apprennent au pensionnat à écrire, lire et compter, ce qui leur serait utile, ainsi qu’à leur communauté. Mais d’autres parents s’opposaient aux pensionnats, sachant que l’enseignement y était souvent rudimentaire et les conditions de vie misérables. Un ancien élève de la Whitehorse Baptist Mission School, de 1951 à 1953, a ainsi raconté :

Ma grand-mère était très, très fâchée. […] Lorsque les missionnaires sont venus à la porte […] elle a saisi sa tut comme nous appelions sa canne, et […] elle a commencé à frapper sur le dos d’un missionnaire, un missionnaire blanc, en criant : « Laissez mon petit-fils tranquille. Vous ne l’emmènerez nulle part » […] ils sont finalement partis en acceptant la défaite.

Des autochtones ont aussi porté plainte par écrit aux autorités ecclésiastiques ou au ministère des Affaires indiennes, leur ont soumis des pétitions ou ont engagé des avocats pour intenter des poursuites pour mauvaise administration et mauvais traitements.

Rébellion des enfants

Des enfants autochtones ont fait preuve d’un impressionnant courage en défiant les adultes par diverses formes de résistance et de rébellion. Selon Madeleine Dion Stout et Gregory Kipling, qui ont étudié cette histoire héroïque, « les élèves n’étaient pas seulement des victimes, mais aussi des actrices et des acteurs qui développaient consciemment des stratégies et des tactiques pour faire face aux circonstances difficiles ».

Les jeunes autochtones refusaient d’apprendre leurs leçons ou de manger, ou chapardaient de la nourriture réservée au personnel. D’autres urinaient dans le lait destiné aux religieuses et aux religieux. Des enfants autochtones parlaient leur langue en secret et affublaient les adultes blancs de surnoms autochtones méprisants. Les élèves s’amusaient aussi à pasticher des expressions religieuses en latin. Resurrexit sicut dixit, qui signifie « Il est ressuscité comme il l’a dit », en référence à Jésus Christ, était alors prononcé resurrexit kisiku iktit, ce qui veut dire, en micmac, « Quand se lève le vieil homme, il pète ». Amen!

Les cas de fugues individuelles et de groupes – de véritables évasions – sont si nombreux qu’on ne peut les compter.

Certains y laissaient malheureusement leur vie, comme Duncan Sticks, un Shuswap mort de froid en 1902, en fuyant le pensionnat St. Joseph, à Williams Lake. Une élève, qui a passé 5 ans au même pensionnat, a rapporté :

Je me suis sauvé deux fois, parce que les sœurs ne nous traitaient pas bien. Elles m’ont donné de la nourriture pourrie, et elles m’ont puni pour ne pas vouloir la manger. […] J’ai été malade après en avoir mangé. […] J’avais pris l’habitude de cacher la nourriture dans mes poches et de la jeter ensuite.

La liberté par le feu

La forme la plus spectaculaire et radicale de résistance reste l’incendie. En 1888, deux élèves de la nation Wikwemikong ont incendié leur école de filles, au nord de l’Ontario. En 1903, le Mohawk Institute Residential School à Brantford, en Ontario, est la cible d’un incendie qui détruit l’école en avril, puis d’un autre qui ravage la grange en mai, et d’un troisième en juin, qui réduit en cendres la maison de jeux où l’école avait été déplacée.

Plusieurs autres incendies volontaires ont ravagé des pensionnats, au fil des décennies. En 1940, par exemple, le feu a détruit partiellement la Thunderchild Indian Residential School, en Saskatchewan. Huit ans plus tard, une rumeur a circulé entre les élèves du même pensionnat, avant d’aller au lit : « Couchons-nous avec nos vêtements, pour pouvoir rapidement sortir des dortoirs ». Quelques heures plus tard, les flammes forçaient l’évacuation des lieux, par une nuit d’hiver glaciale à -35 degrés Celsius. N’empêche, les jeunes criaient et chantaient de joie devant le brasier, sans doute comme la foule en liesse devant la prison de La Bastille en flammes, le 14 juillet 1789 à Paris. Les enfants ont terminé la nuit dans la grange, puis ont été renvoyés en train à leurs parents. Une véritable libération! « Ils auraient dû la bruler bien avant », a récemment confié aux médias Jenny Spyglass de la Première Nation Mosquito, une ancienne élève maintenant âgée de 80 ans.

Et quand un incendie a détruit le pensionnat de filles des Daughters of the Heart of Mary, au début du XXe siècle en Ontario, les Ojibwés ont tout simplement refusé de participer à sa reconstruction.

Cette histoire de résistance et de rébellion mérite aussi de ne pas être oubliée.

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