Austérité

Ça s’arrête où?

Photo: www.flickr.com

Il y a d’abord eu les ballons sur le Régime québécois d’assurance parentale et sur la modulation des tarifs de garderie. Il y a eu cette étude de l’IRIS qui exposait que les mesures de redressement budgétaire, depuis 2008, ont creusé un fossé de près de 7 milliards de dollars entre les hommes et les femmes, et la ministre de la Condition féminine, Stéphanie Vallée, qui refuse obstinément d’entendre ce que les femmes ont à dire sur l’austérité qui les appauvrit. Elle préfère soutenir que ce n’est qu’une «question de perception». Je l’enverrais bien discuter de ses «perceptions» avec les mères monoparentales, les femmes en situation de précarité, les travailleuses communautaires, les travailleuses de la fonction publique, les femmes médecins, les femmes qui se demandent sérieusement s’il ne serait pas mieux qu’elles restent à la maison au lieu d’assumer la part supplémentaire de frais de garde qu’on veut imposer à leur famille…

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Et voilà que mercredi, on apprenait qu’un règlement complémentaire au Projet de loi 20 place dans sa mire le droit à l’avortement. Dans un document de travail ministériel particulièrement abscons, porté au jour par Le Devoir, on apprenait que le nombre d’avortements pratiqués par chaque médecin québécois sera limité, et que cette pratique ne sera plus considérée comme une «activité médicale prioritaire (AMP)».Puisque les médecins seront obligés par le PL-20 de pratiquer un nombre plus élevé d’AMP, la disqualification des IVG de cette catégorie aura pour effet de restreindre le temps qu’ils et elles pourront y consacrer. L’imposition d’un quota d’IVG pratiqués annuellement par médecin suscite également de vives inquiétudes. Toutefois, le ministre Barrette s’est confondu en justifications vagues, arguant même que ce règlement aura plutôt pour effet d’améliorer l’accès à l’avortement. Philippe Couillard est même venu à son secours, en Chambre, affirmant que «le gouvernement n'a aucune intention, directement ou indirectement, de restreindre l'accès libre et gratuit des femmes à l'interruption de grossesse».

Puisque les médecins seront obligés par le PL-20 de pratiquer un nombre plus élevé d’AMP, la disqualification des IVG de cette catégorie aura pour effet de restreindre le temps qu’ils et elles pourront y consacrer.

Pourtant, même si les Libéraux jurent n’avoir aucun agenda crypto-conservateur visant à restreindre le droit à l’avortement, l’examen du règlement ministériel laisse croire que l’accès sera effectivement plus compliqué.

Comme la ministre Vallée qui s’obstine à ignorer que si l’austérité n’est pas sexiste dans sa logique, elle l’est assurément dans ses effets, le ministre Barrette s’entête à croire que s’il n’y a pas d’intention expresse de s’en prendre au droit des femmes de disposer de leur corps, il est impossible que l’exercice de ce droit soit affecté par sa réforme, puisqu’elle se veut «tellement efficace». Dans les deux cas, il s’agit d’une véritable insulte à l’intelligence de toutes celles qui reçoivent les cures d’austérité comme une claque en plein visage, de toutes celles qui auront éventuellement besoin d’une IVG ou de soins connexes, et de tous ces médecins qui ne sauront plus où donner de la tête.

Au fond, c’est toujours la même histoire avec cette petite droite obsédée par le calcul et «l’efficience». Il n’y a jamais d’intention — à tout le moins, pas de manière explicite — de s’en prendre aux plus vulnérables, d’appauvrir les gens et de revenir sur des acquis. Pourtant, sur l’autel de la discipline budgétaire, de la réduction des dépenses publiques et de «l’efficacité» des rouages de l’État, on en vient à justifier le sacrifice d’à peu près tout... en continuant de prétendre qu’on ne s’en prend à personne. Cet aveuglement témoigne soit d’un mépris et d’une mauvaise foi révoltants, soit d’une sombre imbécillité. À voir la dextérité avec laquelle le gouvernement Couillard conduit les sinistres réformes qui sont en passe de défigurer l’État québécois une fois pour toutes, j’aurais tendance à opter pour la première proposition.

Au fond, c’est toujours la même histoire avec cette petite droite obsédée par le calcul et «l’efficience». Il n’y a jamais d’intention — à tout le moins, pas de manière explicite — de s’en prendre aux plus vulnérables

Or voilà, on peut raisonnablement se demander il s’arrête où, ce calcul aveugle et déraisonné? Que reste-t-il qu’on refusera de faire passer à la trappe, ou à travers la moulinette de «l’efficience»? Qu’est-ce qui paraît encore suffisamment important pour échapper à la froide logique comptable des libéraux de Philippe Couillard? Visiblement, pas l’égalité des sexes, pas même le droit à l’avortement, pas la culture ni l’éducation (surtout pas!), pas l’aide aux plus démunis, pas l’environnement, pas la santé, rien. C’est d’ailleurs précisément ce dont témoigne le budget Leitao, qui est venu éclipser, hier, les foudres que s’est attirées le ministre Barrette. Il n’y a rien qui puisse être épargné, puisqu’il n’y a rien, au fond, qui importe réellement; si ce n’est que la carotte qu’on offre aux entreprises d’une main, pendant qu’on met la hache dans ce qu’il reste de filet social de l’autre. Pourtant, on continuera à prétendre, tout sourire, qu’on ne s’en prend à personne.

Le ministre Barrette a eu beau s’en tirer pour l’instant, les femmes, elles, n’ont pas fini de riposter, dans la guerre qu’il semble vouloir leur mener. Et de manière générale, mauvaises intentions ou non, l’austérité et les bêtises de réformes qu’on nous enfonce à travers la gorge vont nous faire bondir des décennies en arrière, si l'on n’y prend pas garde. Or, les femmes sont moins crédules que semblent le croire nos ministres qui jouent à l’autruche et prétendent d’un ton rassurant que l’égalité entre les hommes et les femmes n’est en aucun cas menacée par les politiques libérales. Nous n’avons pas dit notre dernier mot.

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