Les policiers ne vivent pas dans un bocal

Face à un ennemi symboliquement criminalisé, une seule attitude est possible : la guerre totale.
Photo: en.wikipedia.org

Jeudi dernier, un policier du Service de police de la ville de Québec (SPVQ) tirait à bout portant au visage de Noémie Trudeau-Tremblay, 18 ans. La diffusion des images de l’intervention, qualifiées de « choquantes » et de « troublantes » par la ministre libérale de la Sécurité publique, a provoqué une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. Au-delà de la colère suscitée par cet événement, un constat s’impose : il existe, au Québec, un grave problème de brutalité policière. Or, ses causes dépassent largement la question de la formation et de la culture policière : pour comprendre le phénomène, il faut également se questionner sur le climat qui règne actuellement dans notre espace public. Quelles paroles occupent l’esprit des agents de police lorsqu’ils s’attaquent avec autant de hargne aux manifestants?

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Dès le lendemain de l’intervention, un animateur d’une radio de la capitale affirmait, « en tant que payeur de taxes », être « très fier du travail des policiers hier ». Quelques jours plus tôt, la une du Journal de Québec titrait « La méthode Québec », vantant ainsi l’efficacité de l’intervention policière de la veille, lors de laquelle près de 250 manifestant.e.s avaient été encerclés puis interpellés en vertu d’un simple règlement municipal. Le même jour, un animateur d’une autre radio de la capitale félicitait en ondes le chien policier ayant mordu sévèrement un manifestant lors de la manifestation : « Le chien policier mérite un bon gainsburger! » déclarait-il, hilare.

Ces déclarations douteuses sont le point culminant de la dangereuse escalade rhétorique à laquelle on assiste depuis le début de la mobilisation étudiante il y a une semaine. Sur les ondes de la région de Québec, on a affirmé, par exemple, qu’il était impératif que « le gouvernement du Québec demande l’application des mesures de guerre puis que l’armée rentre au Québec ». À la même station, on déclarait, quelques jours encore auparavant, que « le gouvernement devrait passer une loi spéciale à l’avance. Avertir les gens que s’il y a des casseurs, on va les clencher tu suite. On va tirer à vue s’il le faut! »

Ces déclarations incendiaires ne sont que la version trash de l’offensive médiatique à laquelle on assiste actuellement. Même le chroniqueur Mathieu Bock-Côté, qui n’est pourtant pas connu pour son appui aux grévistes, s’inquiétait dans un billet récent des « commentaires hargneux » qui se multipliaient à leur égard, parlant même d’un phénomène de « haine des étudiants ». Un petit tour sur les réseaux sociaux permettra à quiconque de constater que le phénomène est réel : les appels à la violence, voire au meurtre des étudiants, sont légion. Se peut-il que ce climat ait une influence sur le travail des policiers?

Brutalité médiatique

Dans mon livre Tenir tête, j’ai repris une expression du professeur de philosophie Christian Nadeau, qui parlait de l’émergence, au printemps 2012, d’un phénomène de brutalité médiatique à l’égard des étudiants : à coup de chroniques et de déclarations brûlantes, on a alors progressivement ostracisé, maudit, ridiculisé, méprisé les jeunes qui manifestaient, les dépouillant dans les faits de leur statut de citoyen et d’interlocuteur politique. Le phénomène est manifestement en train de se reproduire sous nos yeux, à une vitesse accélérée et avec une hargne renouvelée.

Or, face à un ennemi symboliquement criminalisé, une seule attitude est possible : la guerre totale. Quand on isole et ostracise ainsi un groupe social dans l’espace public, il ne faut pas s’étonner que les policiers s’en permettent un peu plus à leur égard. Les policiers ne vivent pas dans un bocal : ils sont exposés aux mêmes messages médiatiques que l’ensemble des citoyens. Les officiers du SPVQ ne font pas exception. Ils entendent, comme plusieurs, les incitations à la violence que profèrent les animateurs des radios polémiques. Dans quel état d’esprit cela les place-t-il, lorsque vient le temps d’enfiler leurs armures?

Quand on isole et ostracise ainsi un groupe social dans l’espace public, il ne faut pas s’étonner que les policiers s’en permettent un peu plus à leur égard.

Au-delà de la culture policière

On a beaucoup fait état, dans les dernières années, des problèmes récurrents de profilage racial, social et politique au sein des forces policières québécoises. Légitimement, on a expliqué ce phénomène inquiétant par les carences dans la formation des policiers, ou encore par la culture organisationnelle (racisme, sexisme, homophobie, préjugés négatifs à l’égard des militants, etc.) régnant dans la plupart des services de police. Il s’agit sans aucun doute de causes réelles. Or, il me semble que nous oublions ici un élément fondamental : au-delà des problèmes de culture policière, il y a les problèmes, beaucoup plus fondamentaux, de notre espace public. Si certaines catégories de la population sont davantage ciblées par la violence policière (étudiants, itinérants, communautés culturelles, etc.), c’est parce que ceux qui en sont les auteurs ont l’impression - à tort ou à raison - que la classe politique ou l’opinion publique le leur pardonne d’avance, voire s’en réjouit.

Les extraits cités plus haut démontrent que certains commentateurs et animateurs sont en voie de se transformer en véritables agents provocateurs. À la différence qu’ici, ce ne sont pas les policiers qui infiltrent et provoquent les manifestant.e.s afin qu’ils et elles lancent quelques pierres. Cette fois, ce sont les opinionistes qui, par leurs excès de langage, participent à la radicalisation de la violence policière. Lorsqu’on entend tous les matins (et qui sait, peut-être est-ce ce qui résonne dans les locaux du SPVQ?) qu’il faut « casser la gueule » de la « gang de morons » qui manifestent, cela transparaît nécessairement dans son travail sur le terrain. C’est une évidence.

Cette fois, ce sont les opinionistes qui, par leurs excès de langage, participent à la radicalisation de la violence policière.

En 2012, les conséquences avaient été tragiques : deux étudiants en avaient perdu l’usage d’un œil. Cette fois-ci, ce sera quoi? À y penser, je frémis.

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