Logement

La crise du logement s’empare du Québec et frappe Longueuil

Simon Paré-Poupart

La réalité a décidément rattrapé la fiction. Dans son film Coteau rouge, où se mêlent comme à l’habitude des œuvres d’André Forcier la fiction et la réalité, le réalisateur nous présente ce quartier ouvrier de Longueuil en proie à un riche spéculateur voulant s’accaparer de vieilles habitations pour en faire des condos…

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Cette fiction rejoint la réalité du Québec tout autant que celle de la ville de Longueuil qui se retrouve en pleine crise du logement. Et ce, depuis au moins trois ans, empirant d’année en année, avance Marco Monzon, directeur du Comité logement Rive-Sud. Et à Longueuil, « c’est encore pire qu’à Montréal avec un taux d’inoccupation à 1,3%, qui descend à 1% si on recherche un 5 ½ ». Dans un climat délétère pour les locataires, où ceux-ci se font harceler, évincer, insulter, sont victimes de propos racistes, de propos sexistes.

À cela s'ajoutent les cas soupçonnés de rénovictions qui s’accumulent, surtout depuis le début de la pandémie de Covid-19. Que le locataire soit là depuis un an ou dix ans, cela ne fait aucune différence. C’est ce que nous rapporte pour sa part l’organisatrice communautaire Caroline Vohl. Et, le problème est structurel, analyse Louis Gaudreau, auteur du tout récent Le promoteur, la banque et le rentier (Lux) :

reconnaître une crise, ce serait reconnaître que le marché privé, auquel on a confié le développement du secteur de l’habitation, est incapable de fonctionner de lui-même, et donc, que le marché nécessitera une intervention de l’État.

Un portrait partagé

Dans une réponse donnée par courriel, la ville de Longueuil a écrit à Ricochet qu’elle « est bien au fait des enjeux de logement sur son territoire. » Même son de cloche de la part d’Elie Gravel, coordonnateur et chargé de projets pour GRT Rive-Sud (GRTRS). Au sujet de la situation actuelle de Longueuil, il nous répond : « Oui, c’est certain qu’on parle de crise... La demande est là, on la ressent, y’a une pression, y’a un enjeu, y’a une crise du logement, j’en suis convaincu. » Le comité de logement Rive-Sud partage cette analyse. Des appels que les intervenants reçoivent, des demandes faites à l’organisme, on retrouve de nombreuses personnes seules qui ne peuvent se relocaliser à cause de l’augmentation des coûts des loyers.

Avec pour résultat des gens qui ne savent plus où aller. À ce propos, M. Monzon est à la fois surpris et déçu : « Nous avons eu 2 000 appels cette année… C’est le double d’appels cette année que l’année passée, et l’année passée, c’était une année record! » Cette vulnérabilité, le GRTRS la ressent aussi. L’organisme dénombre plus de 15 000 résidents de l’agglomération de Longueuil qui consacrent plus de 30% de leur revenu pour se loger. Il évalue qu’au moins 10 000 d’entre eux ont des « besoins impérieux » pour des logements sociaux. Besoins qui ne pourront être comblés. Pour cause, dans les dernières années, « le programme AccèsLogis Québec n’a pas fourni à la demande, y’a pas de nouvelles unités d’annoncées depuis au moins 2 ans. Les retards dans la liste du programme font qu’on se questionne si ça vaut encore la peine d’inscrire de nouvelles demandes… »

D’autant que le budget du gouvernement actuel de la CAQ ne prévoit que 500 unités au niveau national. 500 unités sur trois ans.

Sur le refus du gouvernement de nommer la situation de crise, M. Monzon est catégorique :

Soit ce gouvernement est complètement ignorant, ou il s’en fou complètement… Ça fait trois ans qu’on est en meeting avec la CAQ, sans résultat. Y’a un désintérêt complet, une déconnexion.

La ville de Longueuil quant à elle nous explique par courriel que ce sont plus de 1 500 ménages qui sont en attente d’une place pour un logement social. Mais aussi que sa marge de manœuvre est limitée : « La Ville a effectué plusieurs représentations auprès des gouvernements provinciaux et fédéraux dans les dernières années afin que le financement des logements sociaux corresponde à la hauteur de ses besoins. » M. Gravel souligne cette limitation du municipal. Le financement du logement social est encore trop dépendant du provincial. Ainsi, lorsque, comme dans le cas présent, l’avance de fonds que le gouvernement promet est insuffisante, c’est à la municipalité de décaisser la balance. Une situation qui doit changer.

Une des rares affiches « À louer » exposées dans ce quartier densément peuplé de Longueuil
Photo : Simon Paré-Poupart

Pour le logement social

Selon le Comité logement Rive-Sud, sous les 3% d’inoccupation, on se retrouve dans un marché en défaveur des ménages locataires. Alors, le prix du loyer augmente. C’est la situation actuelle. Pour corriger cela, M. Gravel pense qu’il faut changer notre vision du marché de l’immobilier locatif. L’État et le gouvernement doivent considérer le marché locatif comme un investissement et non comme une dépense. Ce que permettrait une volonté politique.

Investir dans le logement social c’est investir dans la santé des gens, surtout lorsqu’ils consacrent plus de 50% de leur revenus à payer une compagnie à numéros! Y’a pas de gains pour la communauté. Dix milliards pour un 3e lien… On peut en loger du monde avec cet argent-là.

M. Monzon partage cette lecture de la situation. Des investissements majeurs dans le logement social sont souhaitables. Ce pourrait être un bon projet de reprise économique qui permettrait de revitaliser des quartiers. Entre-temps, il faut imposer un moratoire sur les reprises de logement, et sur les rénovictions, afin d’éviter qu’on ne perde plus de logements abordables.

Par l’écriteau sur l’affiche, on comprend ce que l’on constate en se promenant dans de nombreuses rues de la ville : de vieux immeubles se font racheter et démolir, pour y construire, condos, maisons de ville, ou logements à louer de style condo
Photo : Simon Paré-Poupart

Une dure réalité pour la portion la plus vulnérable de la population

Le portrait est clair et percutant. C’est celui du Comité logement Rive-Sud, qui accumule les histoires d’individus qui sont à risque de se retrouver sans logement le 1er juillet, des mères monoparentales qui se font refuser systématiquement une demande de logement dès qu’elles déclarent qu’elles ont des enfants. Sinon, des femmes victimes de violence conjugale ou sexuelle qui s’informent pour savoir comment résilier un bail pour se sortir de leur situation. C’est un phénomène en croissance depuis le début de la pandémie. De tels appels, Mme Vohl en a à chaque semaine. Une couche de difficultés de plus qui s'ajoute aux difficultés occasionnées par la pandémie.

Sinon, « très très très fréquentes » sont les occurrences d’harcèlement d’individus de 60 à 65 ans et plus par le propriétaire ou gestionnaire de l’immeuble. « On signe un papier qu’on n’avait pas compris, le proprio n’avait pas vraiment laissé le choix, pour des reprises de logements, des modifications au bail, pour des augmentations. La personne avait mal compris, souvent des femmes âgées, nerveuses, stressées, lorsque le proprio ou le gestionnaire demande, elles n’osent pas refuser ou demander des rectifications », raconte l’organisatrice communautaire.

Quoi comprendre de la situation

Pour M. Gaudreau l’enjeu du financement permet de comprendre en partie la surchauffe actuelle. Car, son effet ne s’est pas estompé durant la crise.

Les banques n’ont pas arrêté de prêter, sans limite aucune.

L’auteur explique cette inclinaison des banques : « Le gouvernement fédéral, au printemps dernier (mars-avril), a annoncé un programme d’aide de 150 milliards au marché hypothécaire, aux banques. » Même si seulement une très faible proportion de ce montant a été utilisée. Les banques savaient que si elles avaient besoin de liquidité, le gouvernement allait acheter leurs prêts, leur donner de l’argent, qu’elles pourraient réinvestir sans grand risque. « Le gouvernement a joué sur le comportement des banques. » Pour preuve, la dette hypothécaire canadienne se rapproche des 2 000 milliards de dollars, « un montant qui a augmenté de 38 % au cours de la dernière année. »

M. Gaudreau explique que le gouvernement craignait la situation de 2008 aux États-Unis, c’est-à-dire « que le marché du crédit s’assèche, les banques craignant les effets de la crise, se sont mises à ne plus prêter, entraînant des faillites en dépôts… phénomène qui s’alimente lui-même. Le gouvernement a voulu éviter cette situation. »

L’auteur, sans dire si cela a été une bonne ou mauvaise décision, précise que le problème actuel est dû à une certaine partialité.

L’aide a été versée aux investisseurs ou aux banques elles-mêmes. Une aide indirecte qui a eu pour effet d’alimenter la surenchère et l’appréciation des prix de l’immobilier. Et au final, un problème d’accès, et donc, un problème d’abordabilité.

Pour comprendre ce qui advient alors du marché locatif, M. Gaudreau est limpide : « Plus ça coûte cher pour un investisseur d’acheter une propriété, plus ça lui coûte cher pour la rentabiliser. » Ainsi, pour faire fructifier son investissement, l’investisseur doit projeter de louer cher, alors il peut demander plus cher pour sa propriété lorsqu’il voudra la vendre. Deux situations qui s’alimentent et créent la situation actuelle.

Sur la crise actuelle, le chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) avance « que si on y va par priorité, dans la liste des solutions, prioritairement, il nous faut du locatif abordable, c’est là le premier besoin. Ceux qui ne peuvent pas acheter, ils peuvent toujours louer. Ceux qui ne peuvent plus louer sont dans une situation encore plus compliquée il me semble. On doit retirer ces marchés-là de tout contexte spéculatif. » En résumé, plus de logement social. Car présentement, les individus qui paient trop cher pour se loger, le font par le biais de l’endettement et non par la hausse de leurs revenus.

Scène typique à l'approche du 1er juillet
Photo : Simon Paré-Poupart

Le 1er juillet, Le Far West

« Le Far West », ce sont les mots employés par Sylvie Parent, mairesse de Longueuil, pour qualifier le comportement des entrepreneurs en construction sur le territoire.. La mairesse leur promettait alors « de nouvelles règles » afin d’encadrer la pratique de démolition de bungalows. Pour l’heure, la Ville travaille de concert avec la Croix-Rouge Canadienne dans le but de « soutenir les personnes qui se retrouveront sans logis au 1er juillet. » Dans sa réponse à Ricochet, la Ville explique que les deux partenaires prendront en charge les ménages à haut risque de se retrouver sans logement, le temps qu’ils se retrouvent un autre logement.

Entre-temps, TVRS rapporte que SOLIDES, un organisme à but non lucratif, se dédie à racheter des immeubles « avec la ferme intention de «protéger les locataires contre les effets pervers» de l'embourgeoisement. » Mais aussi, il émerge une nouvelle tendance, décrite par Fannie Bussières McNicoll, qui est celle des locataires qui cèdent leur bail afin d’éviter au prochain locataire une augmentation abusive par le propriétaire.

Ce sont des alternatives nécessaires lorsqu’on considère l’enquête que vient de produire le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ). Les hausses de loyer sont pires qu’annoncées par la SCHL, qui étaient elles-mêmes déjà majeures pour les locataires. Une situation qui ne semble pas pouvoir se régler d’elle-même.

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