Universités

Les vacances de la déconstruction : retour sur le phénomène « woke »

Sarah Carnus

Alors que s’ouvraient les vacances de la construction, Joseph Facal exprimait une fois de plus son anxiété et son mépris au sujet des « wokes », engagés selon lui dans une entreprise de déconstruction de l’Université.

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Depuis un mois, ce professeur titulaire aux Hautes études commerciales (HEC) de Montréal a signé pas moins de quatre chroniques contre les « wokes », dans Le Journal de Montréal. Il faut dire qu’il croit que « les sciences humaines et sociales sont en voie d’être détruites, si ce n’est pas déjà fait, par l’idéologie woke ».

Rien de moins!

Pour nous convaincre, Joseph Facal suggérait avec raison « de regarder les sujets des thèses, les montants des subventions reçues, les profils demandés pour les embauches ». Excellent conseil! Mais sa propre chronique ne présentait aucun (zéro) chiffre pour appuyer sa thèse alarmiste, catastrophiste et victimaire.

Je propose donc de reprendre les critères proposés par Joseph Facal, en portant attention à ma propre discipline, la science politique. Les informations ont été récoltées sur les sites Web qui ne sont pas toujours à jour ni très clairs. Quelques inexactitudes ont donc pu se glisser dans cette discussion, mais les résultats démontrent tout de même sans équivoque que la thèse sensationnaliste défendue par Joseph Facal, et bien d’autres, est sans fondement.

Sujets de thèses

Suivant le conseil de Joseph Facal, j’ai consulté la douzaine de thèses de doctorat récemment défendues en science politique à l’UQAM, où je suis professeur et où notre chroniqueur a complété son baccalauréat. Une portait sur les autochtones, certes, mais les autres traitaient des élections présidentielles aux États-Unis, de la publicité électorale au Canada, des « nations fragiles », des réseaux sociaux et de la démocratie, des langues minoritaires dans des systèmes fédéraux, du système public de santé au Québec, des débats publics sur le pluralisme au Québec, des disparitions forcées au Mexique de 1969 à 2018, de la signification politique de l’humour, de la diplomatie, de la « reconversion industrielle » de Sorel-Tracy et Drummondville.

Bref, des sujets très classiques pour la science politique.

Chaires de recherche

Suivant toujours les conseils de Joseph Facal, j’ai ensuite identifié les chaires de recherche en science politique, car on y retrouve généralement les subventions les plus importantes. J’ai trouvé un total de 21 chaires en science politique dans les universités de Laval, Montréal, Ottawa, Sherbrooke et à l’UQAM.

Ces chaires traitent d’études stratégiques et de violence politique (4), de parlementarisme et de gouvernance (4), d’élections (3), de politique économique (2), de fédéralisme et de « petites nations » (1), de la francophonie internationale et du patrimoine culturel (1), de leadership en enseignement numérique (1), de psychologie politique et de solidarité sociale (1), de développement durable (1), de questions internationales liées à l’Afrique du Nord (1), d’études ukrainiennes (1) et d’études taïwanaises (1).

Bref, toutes ces chaires traitent de sujets plutôt classiques et il n’y a aucune raison de croire qu’elles manœuvrent pour détruire les sciences sociales.

La complainte des « mâles blancs » d'Amérique

Sans avancer aucune donnée chiffrée, Joseph Facal souhaite « bonne chance pour vous trouver un emploi si vous êtes un jeune sociologue mâle, blanc… », exprimant ainsi une « obsession névrotique sur la race et le sexe », pour reprendre ses mots. Il a d’ailleurs lui-même (co)signé une étude sur le développement du soccer au féminin. Serait-il le « woke » des HEC?

En science politique, 17 des 21 chaires que j’ai identifiées sont dirigées par des hommes (presque 85%), et toutes (100%) par des personnes blanches (selon les sites Web).

Bien loin du mythe des « mâles blancs » en perdition, de tels chiffres expliquent surtout pourquoi les organismes subventionnaires essaient depuis quelques années d’encourager la « diversité » dans l’octroi des chaires.

En science politique à l’Université de Montréal, où Joseph Facal a obtenu sa maîtrise, les quatre dernières embauches comptaient 3 femmes, 1 homme, toutes des personnes blanches. Quant à mes nouveaux collègues entrés en fonction à l’UQAM, 3 hommes et 1 femme, toutes des personnes blanches. Leurs spécialités à l’embauche n’avaient rien à voir avec la déconstruction de l’université : les négociations d’accords transnationaux en culture, les politiques agricoles en France et au Québec, le mouvement ouvrier en France au XIXe siècle, les politiques de défense.

Certes, nous avons recruté un philosophe politique spécialiste du multiculturalisme, en particulier des thèses de Charles Taylor. Or Joseph Facal devrait pardonner pareille lubie, puisqu’il s’est lui-même inspiré de Charles Taylor pour analyser l’impact des préférences culturelles dans l’industrie alimentaire. De plus, ce nouveau collègue critique, dans Le Figaro, l’influence des « wokes » dans le Parti démocrate.

Enfin, notre équipe professorale compte 13 femmes et 20 hommes, à l’Université de Montréal 10 femmes et 26 hommes, à l’Université Laval 10 femmes et 29 hommes, à l’Université de Sherbrooke 4 femmes et 7 hommes. Soit un total de 37 femmes et 82 hommes, donc plus de deux fois plus d’hommes que de femmes.

Quant aux agentes administratives de mon département, elles sont toutes des femmes.

Voilà l’état de la science politique au Québec, en ce moment.

Tout cela vient donc contredire la thèse de Joseph Facal.

Pour éclairer le débat

Je suis néanmoins d’accord avec Joseph Facal sur un point : il faut se doter de critères objectifs pour saisir la réalité des universités et identifier des tendances générales ou majoritaires. Or s’il se permet de faire la leçon au sujet de la rigueur et déplore la « production médiocre » de ses collègues, lui-même s’agite sans fondement, ou jongle avec quelques citations, des anecdotes et des « cas isolés » qui ne sont pas représentatifs de la grande majorité du réseau universitaire. Il est même allé jusqu’à s’inventer un ami noir imaginaire!

Il ose néanmoins aligner les insultes contre ses collègues : « pseudo-chercheurs », « obsessions névrotiques », « fanatisme idéologique », « climat de censure et d’intimidation ». Pas certain que de tels propos adoucissent le climat… Avec mépris, notre professeur titulaire des HEC déclare que « vos impôts, cher lecteur, financent ces niaiseries. J’y vois carrément un détournement de fonds publics. Ce qui se passe est gravissime. »

Selon moi, pareilles « niaiseries » représentent carrément un détournement gravissime du débat public.

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