Langue

Les mots douloureux

Il arrive qu’un son, une odeur, un morceau de musique nous ramènent le souvenir d’une expérience traumatisante. Une madeleine de Proust négative, en quelque sorte. Ça peut aussi être un surnom, un mot, une phrase.

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Car les mots ont une charge émotive. Pas tous, évidemment (je doute que le mot car en ait une, quoique certaines personnes pourront tiquer sur l’utilisation que j’en fais en début de phrase, emploi qui est considéré comme un faux-pas stylistique). La charge émotive d’un mot s’appelle la connotation. Opposée à la dénotation, qui est le sens objectif, elle représente toutes les émotions reliées à une forme. Prenons l’exemple des mots chat et minou. Les deux mots ont la même dénotation : ils font référence au félin domestique. Mais le mot minou possède une connotation affective qui manque au mot chat. Si une personne qui voit un félin domestique dans le voisinage l’appelle un minou, les gens à qui elle parle comprendront qu’elle aime cet animal, au contraire de chat, qui est neutre.

La connotation des mots relève de la société. Elle ne peut être dictée par les autorités langagières.

En effet, quelqu’un aurait beau essayer de dire que tel mot n’est pas connoté, si la communauté linguistique à laquelle il s’adresse trouve qu’il l’est, il le sera. Remarquons que j’ai parlé de communauté linguistique plutôt que de l’ensemble des personnes locutrices d’une langue. C’est que la connotation ne relève pas de la langue elle-même : elle peut varier d’une communauté à l’autre, même si ces communautés parlent la même langue. Il suffit de penser aux jurons. Les mot putain et bordel, en tant que jurons, ont une connotation beaucoup plus forte en France qu’au Québec.

Il peut arriver aussi que la connotation se transmette d’une génération à l’autre. Si une communauté linguistique a, dans son histoire, un événement traumatisant, la référence à cet événement sera connotée longtemps. Je suis certaine que pour les gens qui habitent la Nouvelle-Orléans, l’expression ouragan Katrina possède une forte connotation, et ce sera le cas encore durant de nombreuses années.

Et il y a ces mots calomniateurs qui ont été utilisés dans l’histoire pour décrire des groupes marginalisés. Ces mots possèdent une telle connotation pour les groupes en question qu’ils leur sont carrément douloureux.

Je ne les écrirai pas ici, par égard aux personnes concernées. De toute façon, on sait bien de quoi je parle. Les communautés marginalisées sont, comme l’expression l’indique, mises en marge de la société. Et cette mise en marge a été justement faite à l’aide des mots douloureux. C’est ici qu’entrent en jeu les formes en -isme et le terme systémique.

Mais la société évolue. Les personnes marginalisées ont, de plus en plus, une voix. Et elles l’utilisent pour dire que les mots calomniateurs, utilisés de manière insouciante dans des expressions toutes faites par les gens qui n’en sont pas concernés, font mal.

Les personnes qui ne font pas partie de ces communautés marginalisées peuvent ne pas comprendre la douleur. Elles ont, en effet, le privilège de ne pas la ressentir. Et comme la langue quotidienne est construite généralement par l’usage de la majorité, ces mots sont entrés dans les habitudes, sans trop qu’on s’en rende compte. Mais ils sont toujours douloureux pour les personnes concernées.

La société évolue. La langue aussi. Les mots et les expressions tombent en désuétude.

Je pourrais dresser une longue liste de mots qui étaient utilisés jadis pour décrire les femmes. On ne les utilise plus, car les femmes ont trouvé une voix et ont affirmé haut et fort qu’elles ne les voulaient plus. Ils étaient trop fortement connotés. Trop douloureux.

Est-ce se faire censurer que de se faire demander de ne plus utiliser un mot ou une expression? Et dans les contextes où on doit parler de ces mots, de le faire avec empathie et compréhension? La réponse est non, évidemment. Mais cela demande une introspection et une ouverture sur l’autre pour le comprendre.

On m’a déjà accusée de manque de cohérence lorsque je tenais ces propos. En effet, je suis la grande défenderesse de l’Usage. Mais il n’est pas ici question de situations comme le fait de condamner alternative, dans le sens de «plusieurs autres choix», sous prétexte que le mot «en français» fait référence seulement au choix possible entre deux choses. Sous prétexte que le sens qui implique plus de deux choses vient de l’anglais, on essaie de trouver d’autres alternatives (héhé). Solutions de remplacement et solutions de rechange sont les propositions amenées, ce que je trouve complètement aberrant, puisqu’il faut réfléchir pour savoir s’il s’agit d’un remplacement ou d’un rechange, alors que le mot alternative, dans le sens condamné, rend compte de ces possibilités, et est compris de tout le monde.

Mais non, il n’est pas question ici de ce genre d’Usage. Il est question de l’Usage des gens privilégiés, à qui on demande de montrer de la considération. À qui on rappelle les atrocités qui ont été associées à ces mots dans l’histoire. Il est question de mots fortement connotés qui devraient ne plus être utilisés dans la langue usuelle. Pas parce qu’ils sont des anglicismes ou des faux-pas stylistiques, mais parce que leur connotation fait mal. Il est question d’enrober ces mots d’explications et de mises en contexte lorsqu’on considère qu’il faut absolument les utiliser. Il est question de se demander si, justement, on doit absolument les utiliser. Ce qu’ils amènent à notre discours. Il est question de réfléchir pour savoir si la douleur qu’on risque de causer vaut le fait de ne pas vouloir changer son expression, car elle fait partie de nos habitudes.

Utiliser les mots douloureux sans penser aux gens qu’ils décrivent, c’est non seulement faire mal à ces gens, mais c’est aussi donner le signe que la société n’a pas tant que ça évolué.

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