Influences langagières

Du coup, c’est chelou ou pas?

Les moyens de communications (leur présence ou leur absence) sont l’un des principaux facteurs de changements linguistiques. L’absence de moyens de communication fera qu’une communauté linguistique évoluera en vase clos et que, donc, sa langue connaîtra des évolutions et des changements que les autres communautés qui parlent pourtant la même langue ne connaîtront pas. Le meilleur exemple est évidemment le français québécois qui, dès le Régime français, a commencé à s’éloigner du français hexagonal. Comme les contacts entre les deux communautés linguistiques se faisaient principalement par l’écrit, et par le biais des gens qui voyageaient vers le Nouveau-Monde, la distance qu’on constate aujourd’hui était déjà en développement.

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À plus petite échelle, on peut aussi penser à la différence entre « l’accent » de Montréal et celui de Québec, qui était beaucoup plus perceptible il y a une soixantaine d’années. Il suffit d’écouter de vieux documentaires pour s’en rendre compte. Aujourd’hui, à part les fameux arrête, poteau, photo et baleine, on peut aisément dire que la différence entre la langue des gens de Québec et celle de Montréal est assez minime (si on compare la langue de milieux similaires, évidemment). Cette similitude est sans aucun doute due au développement des moyens de communication : la radio, la télévision et les outils aujourd’hui fournis par Internet ont fait en sorte que les contacts linguistiques ont été plus fréquents, ce qui fait que les deux variétés se sont relativement uniformisées.

En somme, on peut dire que le développement des moyens de communication permet d’amenuiser les différences entre les communautés linguistiques.

D’ailleurs, les gens qui ont un tant soit peu étudié l’histoire du français le savent : lorsque les routes de France ont commencé à être mieux construites, lorsque les systèmes de messagerie ont permis de plus grands contacts entre les régions, la grande disparité qu’on constatait d’une région à l’autre, si elle n’est pas disparue (on est encore sous l’Ancien régime, ne l’oublions pas!), s’est relativement estompée.

Depuis quelques années, on remarque un phénomène d’un très grand intérêt quant à l’histoire récente du français québécois : beaucoup de jeunes de l’âge de la préadolescence, toutes régions confondues, utilisent des formes familières du français hexagonal. Il n’est en effet pas rare d’entendre des jeunes de 9 ou 10 ans utiliser des mots en verlan (chelou « louche », de ouf « de fou », meuf « femme », etc.) ou empruntés à l’arabe (wesh, qui est utilisé comme marqueur de relation, et qui vient de l’arabe wesh rak, « comment vas-tu? », cheh « bien fait », etc.). On remarque aussi l’utilisation des mots mec et pote, et de la fameuse expression du coup.

L’origine de cet échange linguistique est facile à comprendre : ce sont les youtubeurs français, en grande vogue chez les jeunes du Québec, qui utilisent ces formes. La langue de ces youtubeurs appartient au registre familier, contrairement aux autres occurrences de français hexagonal avec lesquelles les jeunes ont pu être en contact jusqu’ici (les voix des personnages d’émissions pour enfants, par exemple).

Certains parents s’offusquent d’entendre ces formes sortir de la bouche de leurs enfants. Cette attitude est normale, et s’explique en deux temps. D’une part, on n’est pas habitué à ce que la langue des jeunes de la préadolescence diffère à ce point de celle de leurs parents. Jusqu’à tout récemment, on sentait peu l’influence de la mode dans la langue des jeunes du primaire. Ces jeunes parlaient, pour la plupart, d’une manière assez similaire à celle de leurs parents. Mais l’accès à Internet est venu changer la donne. Les parents, du jour au lendemain, entendent leurs enfants utiliser des mots qui ne font pas partie du lexique familial. Cela peut bien surprendre. Surtout lorsque les mots en questions sont inconnus des parents (les mots d’origine arabe n’avaient pas encore traversé l’Atlantique), qui doivent en googler le sens.

D’autre part, et je crois que c’est la principale origine de l’attitude négative, vient du sentiment d’insécurité linguistique.

Jusqu’à maintenant le « français de France » n’avait touché que le registre soigné. La perception de « bonne langue » associée à cette variété ne concerne pas le registre familier. Car le registre familier, le mot le dit, est celui de la famille. Et les mots quotidiens étaient, jusqu’à maintenant, très fortement québécois. Mais c’est différent maintenant, car le « français de France » semble vouloir venir s’introduire jusque dans le familier. On n’aime pas que nos enfants « parlent comme des Français » dans le cercle privé. On souhaite en quelque sorte préserver le familier québécois, pour lequel on a un très fort sentiment d’appartenance.

À ces parents inquiets, donc, je dis : ne vous en faites pas. Ces emplois, issus principalement de la mode et de la volonté d’appartenir au groupe, ne représentent aucun danger pour la langue des jeunes. L’agacement que vous pouvez ressentir, s’il est exprimé devant vos enfants, ne peut que renforcer l’utilisation de ces formes. Car qu’y a-t-il de plus satisfaisant pour un jeune que d’utiliser, avec ses amis, des formes et des mots condamnés par ses parents, ces « vieux », qui ne connaissent pas la mode?

Je sais par expérience que l’adolescence fait disparaître presque totalement ces formes du français hexagonal familier de la langue des jeunes. Avec l’âge vient la compréhension de l’anglais, et le groupe auquel les jeunes désirent appartenir s’éloigne de celui des fans des youtubeurs français. Et du coup, on trouvera chelou d’entendre les bruh, les I got you, fam, et autres expressions anglaises.

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